Au fil des années, Vladimir Poutine a œuvré pour entretenir la dépendance européenne au gaz — et plus largement aux énergies fossiles — russe. © Mike Mareen, Adobe Stock
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Dépendance énergétique : « si nous ne parvenons pas à coopérer, nous risquerons le black-out »

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L'invasion de l'Ukraine par les forces menées par Vladimir Poutine a une nouvelle fois ramené sur le devant de la scène notre dépendance aux énergies fossiles venues de Russie. Le pays est notamment le premier fournisseur de gaz de l'Europe. Alors, pouvons-nous survivre sans ces importations ? C'est la question dont nous avons discuté avec Phuc-Vinh Nguyen, chercheur à l'Institut Jacques Delors. Cela demandera des efforts, mais que nous pouvons et nous nous devons d'y arriver pourrait être la conclusion de cet échange.

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[EN VIDÉO] Les cuisinières à gaz menacent le climat et notre santé  Aux États-Unis, il y a 40 millions de cuisinières à gaz. Et le gaz que l’on dit naturel n’est en réalité autre qu’un gaz fossile. Un puissant gaz à effet de serre. Le méthane. Des chercheurs de l’université de Stanford (États-Unis) montrent que ces cuisinières ont un impact sur l’environnement équivalent à celui de 500.000 voitures à essence. Et qu’en émettant en plus une grande quantité d’oxydes d’azote, les fameux NOx, elles mettent aussi notre santé en danger. (en anglais) © Université de Stanford 

L'Europe peut-elle survire sans le gaz russe ? C'est la question qui taraude les esprits des politiques depuis plusieurs mois maintenant déjà. La question qui est, depuis quelques jours, sur toutes les lèvres. Depuis que Vladimir Poutine donnait l'ordre d'une « opération militaire » en Ukraine, ce jeudi 24 février 2022. Et qu'en réponse, l'Union européenne, par la voix de la présidente de sa Commission, Ursula von der Leyen, a annoncé vouloir prendre des sanctions aux « conséquences massives » contre Moscou. Parmi lesquelles, exclure les banques russes de la plate-forme Swift, l'une des clés de la finance mondiale.

La France a rapidement donné un avis favorable. Mais l'idée n'a pas fait immédiatement l'unanimité. En cause notamment : la dépendance de certains pays européens au gaz naturel russe. « De ce point de vue, l'Allemagne, par exemple, mais l'Italie aussi, sont bien plus dépendants de la Russie que la France », nous explique Phuc-Vinh Nguyen, chercheur à l'Institut Jacques Delors. La Russie est le premier fournisseur de l'Allemagne, par exemple. Avec un gaz qui représentait, en 2020, 26 % du mix énergétique en Allemagne. Alors qu'il tourne autour des 17 % pour la France. « Et il y a le fait qu'en France, nous utilisons ce gaz à des fins de chauffage surtout. En Allemagne, ce gaz sert aussi à produire de l'électricité et pour l'industrie. »

Et s'il n'y avait que la question du gaz, l'équation serait finalement presque trop simple. Parce qu'en réalité, la dépendance énergétique de l'Europe à la Russie ne s'arrête pas là. « Elle est bien plus profonde. Car nous importons aussi du charbon et surtout, beaucoup de pétrole russe », souligne Phuc-Vinh Nguyen. Ainsi, si le gaz russe représente, en temps normal, environ 40 % de nos importations de gaz, le pétrole russe compte tout de même pour 27 % de nos importations de pétrole et le charbon russe... pour quelque 47 % -- contre 13 % seulement en France -- de notre consommation de pétrole. « Il est d'ailleurs intéressant de noter que si l'on parle beaucoup du gaz, c'est bien des ventes de pétroles dont la Russie tire les bénéfices les plus importants. »

Sur cette infographie, toutes les informations utiles pour comprendre la dépendance de l’Union européenne au gaz russe. © Institut Jacques Delors

Une dépendance au gaz bien orchestrée

Comment en est-on arrivé là ? Concernant l'Allemagne, certains évoquent une part de mauvaise conscience par rapport à la période nazie. Mais « c'est surtout le résultat d'un travail sur le long terme orchestré par Vladimir Poutine. Au fil des mois et des années, il a intelligemment entretenu, et même renforcé, notre dépendance. En ayant à l'esprit qu'il pourrait s'en servir ensuite comme levier d'action », nous explique le chercheur. Le projet de gazoduc Nord Stream 2 -- dont les travaux ont débuté en 2018 avec pour vocation de contourner l'Ukraine -- apparaît aujourd'hui comme un symbole de ce travail « en sous-marin ».

« Rappelons-nous qu'au début de cet hiver, Vladimir Poutine avait déjà œuvré pour alimenter la crise de l'énergie dans laquelle a plongé l'Europe. Gazprom était alors tout à fait en capacité de nous livrer plus de gaz. À un moment où nous avions peur d'en manquer pour passer les mois les plus froids de l'année. Mais la Russie a fait le choix de limiter ses exportations à ses obligations contractuelles. Juridiquement, elle s'est mise à l'abri. En nous mettant dans la délicatesse. Heureusement, l'hiver a été plutôt clément. Et nos besoins en chauffage -- le poste de consommation de gaz le plus important, notamment en France -- sont restés modérés », nous raconte Phuc-Vinh Nguyen. « Maintenant, le gros de l'hiver est passé. Et la menace immédiate avec. Mais il faut penser à l'hiver prochain sans attendre. »

Et c'est bien ce que propose Bruegel, le think tank économique basé à Bruxelles. Il annonçait récemment que « pour se passer du gaz russe l'hiver prochain, l'Union européenne doit être unie pour prendre des décisions difficiles, en acceptant que dans de nombreux cas, elle n'aura pas assez de temps pour trouver des solutions parfaites ». Car « se passer du gaz russe et couper le cordon de cette dépendance énergétique », c'est bien ce à quoi appelle, depuis plusieurs jours -- avant même l'invasion de l'Ukraine par la Russie --, Ursula von der Leyen elle-même. Mais il apparaît que même en comptant sur des importations non russes portées à un niveau record, nous n'aurions pas suffisamment de disponibilités pour satisfaire à la consommation européenne actuelle. « Il ne faut pas croire que nous allons pouvoir simplement déshabiller Paul pour habiller Jacques », nous confirme Phuc-Vinh Nguyen.

Couper le cordon, une décision difficile à prendre

Ainsi, « la décision sera difficile à prendre, il ne faut pas se le cacher. » Mais la situation n'est pas désespérée. Loin de là, même, à en croire l'analyse de Bruegel. Le think tank estime en effet qu'en réduisant notre demande de 400 TWh -- soit quelque 10 à 15 % de notre demande actuelle --, il serait possible de remplir suffisamment nos moyens de stockage de gaz pour passer le prochain hiver au chaud. Comment ? « En mettant immédiatement en œuvre des mesures de sobriété et d'efficacité énergétique et en accélérant le déploiement des énergies renouvelables. »

Il va peut-être aussi falloir que nous apprenions à relativiser notre rapport au confort.

Il va donc falloir lutter d'abord contre le gaspillage. Celui des terrasses chauffées au gaz que l'on a vu fleurir un peu partout dans les grandes villes de notre pays ces dernières années, par exemple. « Nous pouvons aussi tous décider de baisser notre chauffage d'un degré », suggère Phuc-Vinh Nguyen. Pas si simple ? « Nous sommes en guerre. En Ukraine, il y a des gens qui meurent sous les bombes au moment où nous parlons. » Alors il va peut-être aussi falloir que nous apprenions à relativiser notre rapport au confort. « Aujourd'hui, consommer du gaz russe, c'est un peu financer l'invasion de l'Ukraine. Cette crise, doit nous permettre de nous défaire de cette dépendance à la Russie tout en donnant un coup d'accélérateur à la lutte contre le réchauffement climatique. »

L'autre levier que l'Europe pourrait actionner sur le plus ou moins court terme, c'est celui de l'efficacité énergétique et de la rénovation des bâtiments. Toujours dans le but de faire des économies. De gaz et d'argent« Car cela permettrait du même coup de lutter contre une précarité énergétique qui ne cesse de gagner du terrain », souligne le chercheur de l'Institut Jacques Delors. Dans son rapport, Bruegel estime qu'au total, le potentiel de réduction de notre demande en gaz se situerait autour d'au moins 800 TWh.

Substituer une partie de nos importations de gaz par des importations de gaz naturel liquéfié constituera-t-il une solution d’avenir ? © alexyz3D, Adobe Stock

Quelles solutions pour remplacer le gaz russe ?

En parallèle des mesures de sobriété et d'efficacité, il existe aussi des solutions de substitution au gaz russe. Il y a bien sûr, d'abord, la possibilité de diversifier les routes d'approvisionnement en liant des partenariats de long terme « avec l'Algérie, notamment ». Il y a ensuite celle de multiplier les terminaux méthaniers. Dans des pays comme l'Allemagne, ils pourraient servir à stocker de grandes quantités d'un gaz naturel liquéfié (GNL) venant des États-Unis ou du Qatar. D'un point de vue environnemental, la solution ne semble toutefois pas souhaitable. Une analyse publiée par le Carbone 4 en octobre dernier montrait ainsi que l'empreinte carbone du GNL était deux fois et demie plus importante que celle d'un gaz transporté par gazoduc.

Il y a aussi, évidemment, l'idée de développer le recours aux énergies renouvelables. Panneaux solaires sur le court terme et éoliennes, sur le moyen terme. Mais dans l'immédiat, peut-être plus encore sous forme de solutions individuelles. « Avec un chauffe-eau solaire, vous pouvez chauffer une grande partie de votre eau chaude sanitaire qui représente environ 15 % de la consommation de gaz de votre foyer », nous fait remarquer Phuc-Vinh Nguyen.

« Aucune de ces solutions ne sera suffisante à elle seule. Pourtant mises bout à bout, toutes ces solutions permettront de réduire notre dépendance énergétique à la Russie. Cela demandera des efforts. De vous. De moi. Tout comme de la part de nos décideurs. De nos partenaires asiatiques, par exemple, qui sont de grands consommateurs de GNL. Mais une chose apparaît aujourd'hui certaine, nous n'avons plus de temps à perdre. »

Récemment, la Belgique a annoncé sa volonté de sortir du nucléaire et de relancer des centrales à gaz. Une décision aujourd’hui remise en question. © engeLac, Adobe Stock

Une place pour le nucléaire ?

Plus de temps à perdre. Pas de place donc, pour le nucléaire dans cette forme de « transition énergétique » ? Car rappelons qu'il faut tout de même une bonne quinzaine d'années pour construire un réacteur. Alors, si nous n'avons pas le temps... « J'espère qu'en 2037 nous ne serons plus aussi dépendants du gaz et du pétrole. Si c'est toujours le cas, l'Union européenne aura en plus manqué aux engagements de son pacte vert », nous confirme Phuc-Vinh Nguyen. Sans pour autant fermer complètement la porte au nucléaire. « La question se pose en Allemagne. Certaines centrales devaient cesser leurs activités à la fin de l'année. Elles pourraient être prolongées pour compenser la diminution de la production d'électricité par le gaz russe -- soit environ 15 % de la production du pays. Sans quoi, l'Allemagne pourrait être tentée de se tourner vers le charbon. Parce qu'elle a tout à fait la capacité de l'extraire de son propre territoire. Mais ce serait une véritable catastrophe climatique. » Rappelons en effet que produire de l'électricité à partir de charbon émet deux fois plus de dioxyde de carbone (CO2) que produire de l'électricité à partir de gaz.

« L'Allemagne reste souveraine de ce point de vue », souligne Phuc-Vinh Nguyen. Pourtant avec des réseaux électriques européens étroitement interconnectés, il serait souhaitable que la réflexion se fasse de manière concertée. D'autant que la Belgique venait, elle aussi, de s'engager à sortir du nucléaire et à relancer des centrales au gaz -- plutôt du gaz venant de Norvège, mais tout de même... « Si nous ne parvenons pas à coopérer, nous risquerons le black-out, commente le chercheur. Ce que l'Allemagne et la Belgique annonceront dans les prochains jours devrait nous donner un peu plus de visibilité sur l'avenir ».

Protéger les consommateurs européens

Pour tenter de prévenir un nouveau choc gazier à l'approche de l'hiver prochain, la Commission européenne a planché sur des solutions qu'elle devrait rendre publiques le 8 mars prochain. Phuc-Vinh Nguyen s'attend à ce qu'il soit notamment question de stockage. « En France, il existe une obligation légale de remplir les stockages de gaz à au moins 90 % avant le 1er octobre. Cela contraint les entreprises gazières à acheter du gaz, parfois très cher. Mais cela nous permet d'être à peu près certains de pouvoir passer l'hiver au chaud. Cette année, l'Allemagne ou encore l'Autriche ont commencé l'hiver avec des stocks beaucoup plus bas parce qu'ils n'ont aucune obligation légale de les remplir avant octobre. Ainsi, on peut se retrouver avec des stocks remplis à seulement 60 % et se dire qu'on remplira au cours de l'hiver. C'est un pari risqué. Nous en avons la démonstration. C'est pourquoi la Commission européenne réfléchit aujourd'hui à imposer un seuil de stockage minimum au 1er octobre. Un seuil qui permettrait de responsabiliser les États membres et d'aborder l'hiver plus sereinement. »

Nous n’avons pas le temps pour une réforme du marché de l’électricité.

Et qu'en est-il d'une réforme du marché de l’électricité appelée par Bruno Le Maire il y a quelques mois ? Selon notre expert, « ce serait consacrer beaucoup de temps à une réponse qui est loin d'être la meilleure. » Rappelons que le prix de l'électricité est aujourd'hui, en quelque sorte, indexé, dépendant en tout cas, de celui du gaz. « Aucune autre alternative n'a fait ses preuves pour le moment », nous assure Phuc-Vinh Nguyen. « Par ailleurs, il faudrait plusieurs années pour trouver un accord européen à sur le marché de l'électricité. Et nous n'avons pas... plusieurs années ! Il faut proposer maintenant des mesures suffisamment fortes pour protéger l'ensemble des consommateurs européens dès l'hiver prochain. »

D'autant que ce n'est désormais plus le seul marché de l'énergie qui est menacé. « C'est l'effet domino que nous devons craindre. » Une hausse des prix du gaz, par exemple, impactera la production d'engrais à usage agricole. Car les engrais sont produits à partir d'azote de l'air et d'un hydrogène tiré du gaz. Et si notre agriculture venait à manquer d'engrais, la crise énergétique pourrait bien se doubler d'une crise alimentaire...

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