À 26 ans, Jane Goodall est partie vivre dans la forêt avec les singes. © Pixel-Mixer, Pixabay, DP
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Jane Goodall : « Nous sommes arrivés à un tournant décisif dans notre rapport à la biodiversité »

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Pour l'éthologue et écologiste Jane Goodall, « nous prenons des décisions sans penser aux générations à venir ou à la santé du système planétaire ». Nous avons pourtant tous un rôle à jouer pour notre monde d'aujourd'hui et celui de demain. Entretien avec Jane Goodall sur sa connaissance des chimpanzés et son regard sur l'humain et la biodiversité.

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[EN VIDÉO] L’humanité survivra-t-elle à l’effondrement de la biodiversité ?  Il semble évident que l’humanité soit imbriquée avec son écosystème. Si la biodiversité s’écroule, elle ne pourra évidemment plus assurer les services écosystémiques. L’humanité peut-elle exister décemment dans ces conditions ? Futura a pu aborder cette question avec Gilles Boeuf, chercheur et président du conseil scientifique de l’AFB. 

Le docteur Jane Goodall a commencé sa carrière par l'étude des chimpanzés dans les années 1960. Elle leur a finalement consacré son existence pour mieux les comprendre et surtout les protéger. Aujourd'hui encore, cette figure de la science et l'écologie poursuit ses engagements comme messagère de la paix auprès des Nations unies et fondatrice du Jane Goodall Institute. À l'occasion de sa venue en France, l'éthologue et écologiste de renommée mondiale, qui a grandement contribué à redéfinir la manière dont la science considère les animaux, a accepté de répondre à nos questions.

Quel est votre meilleur souvenir avec les chimpanzés ?

Je suis assise près d'un groupe de chimpanzés. Les adultes font leur toilette, cherchent à manger dans les arbres ou bien sont allongés sur le sol alors que les plus jeunes jouent. Un petit est en train de rire car sa grande sœur le chatouille. Les feuilles bruissent sous l'effet du vent. J'entends le chant des oiseaux. Et, tous ignorent ma présence, je peux donc observer toutes les petites interactions qu'ils ont entre eux. Je fais partie intégrante du monde de la forêt. C'est arrivé lors de ma 2e année de recherches à Gombe en Tanzanie dans les années 1960. Il a fallu beaucoup de temps pour que les chimpanzés n'aient plus ni peur ni défiance envers cet étrange singe blanc que j'étais.

Jane Goodall est partie vivre dans la forêt auprès des chimpanzés dès l'âge de 26 ans. C'est là qu'a commencé cette magnifique histoire. © Institut Jane Goodall, tous droits réservés

Si les chimpanzés pouvaient parler, que diraient-ils à propos de l’être humain ?

Ils nous diraient très certainement que c'est malheureux que nous ayons évolué et que le monde se porterait mieux sans nous. Les chimpanzés nous diraient surtout que nous devrions protéger leurs forêts et les laisser tranquilles. 

D’après vos recherches, qu’est-ce que cela signifie être humain ? Qu’est-ce qui nous distingue des autres espèces vivantes ?

Les animaux sont bien plus intelligents que ce que nous avons longtemps cru. Je parle non seulement des singes, des primates, des éléphants, des dauphins et les baleines mais aussi des oiseaux, des pieuvres et mêmes de certains insectes. Mais aucune espèce ne possède une intelligence comparable avec celle qui a mis le pied sur la lune puis envoyée une fusée sur Mars y déposer un petit robot qui prend des photos. Et ces mêmes photos lui montrent clairement que nous ne voulons pas vivre sur Mars.

Comment est-ce possible que l’espèce la plus évoluée intellectuellement détruise sa seule maison ?

Comment est-ce possible que l'espèce la plus évoluée intellectuellement détruise sa seule maison ? Il me semble qu'il existe une déconnexion entre la partie futée du cerveau et l'amour et la compassion propres au cœur humain. Nous prenons des décisions pour le seul profit à court terme sans penser aux générations futures ou à la santé du système planétaire.

Jane Goodall a consacré toute sa vie à l'étude des chimpanzés, avec lesquels elle entretient toujours une très grande proximité. © Institut Jane Goodall, tous droits réservés

Vous avez consacré votre vie à étudier les chimpanzés et à protéger la nature. Avez-vous constaté de vrais changements dans la perception et le comportement des humains à l’égard des autres espèces vivantes et, de manière plus générale, de l’environnement ?

Oui, il y a eu de grands changements dans notre compréhension de ce que les animaux sont : une reconnaissance de leur sapience et de leur sentience. Nous ne sommes pas, contrairement à ce que la science affirmait jusqu'aux années 1960, les seuls êtres avec des personnalités, des esprits, capables de résoudre des problèmes ou bien de ressentir des émotions.

De nouvelles lois protègent les animaux. Les juristes et les avocats se battent partout dans le monde pour que les animaux possèdent de nouveaux droits qui s'appliquent déjà aux humains. Les gens deviennent de plus en plus militants. Récemment à Hambourg, en Allemagne, des manifestations d'ampleur ont eu lieu pour dénoncer le traitement inhumain des singes dans un laboratoire de recherche. Aux États-Unis, les recherches sur des chimpanzés ont cessé dans les Instituts américains de la santé et nombre d'entre eux finissent leurs jours dans des sanctuaires. Étonnamment, en Suisse, une loi interdit d'avoir un seul cochon d'Inde au motif que ce sont des animaux sociaux.

Est-ce que les êtres humains protègent plus l’environnement de nos jours ?

Une meilleure prise de conscience des défis environnementaux ? De plus en plus de personnes s'en préoccupent, mais ne font pas assez d'efforts pour changer leurs comportements. Les contestations et les manifestations augmentent car les gens, y compris les plus jeunes, demandent aux gouvernements et aux grandes entreprises d'agir rapidement sur les émissions de gaz à effet de serre. Ils veulent le développement d'énergies vertes et propres...

Je pense que cela entraîne déjà des changements. Les choix des consommateurs ont également une influence sur les pratiques de certaines entreprises - les gens refusent d'acheter de la nourriture contaminée par les pesticides ou encore des biens fabriqués par des travailleurs sous-payés.

Jeune chimpanzé. © Aaron Logan, wikimedia commons, CC 2.5

Actuellement, le changement climatique est une très grande préoccupation dans les médias et dans l’opinion publique. Mais, pensez-vous que les gens sont suffisamment informés et conscients de la destruction de la biodiversité ?

Je crois que de nombreuses personnes pensent que la clef du problème se limite aux émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, la biodiversité végétale et animale contribue à la bonne santé des écosystèmes. Mais, nous sommes en pleine sixième extinction de masse de la biodiversité. Parce que la planète se réchauffe, de plus en plus d'espèces végétales et animales disparaissent. Il y a cependant une prise de conscience croissante dans la nécessité de protéger et restaurer les forêts et les milieux naturels car les arbres stockent le CO2 et produisent de l'oxygène. Les gens ont aussi réalisé l'impact du changement climatique sur les océans qui absorbent moins de CO2. Mais, dans le même temps, ils ne pensent pas forcément à la faune marine.

Avez-vous un message ou un conseil pour les jeunes générations engagées dans la lutte contre le changement climatique ?

Il est crucial que les jeunes comprennent que chacun d'entre nous compte. Tout le monde a un rôle à jouer et peut faire la différence chaque jour. Si nos achats et la manière de nous comporter respectent l’environnement, cela se cumulera. Au final, grâce à l'effet cumulé de milliers, puis de millions et de milliards de petites décisions éthiques, ces gestes auront un impact. Ils pourront nous conduire vers un monde meilleur. Nous portons ce message dans une soixantaine de pays avec l'Institut Jane Goodall. Nos membres sont de tous les âges, du jardin d'enfants à l'université et au-delà.

Comment agissent-ils ?

Chaque groupe choisit trois projets pour aider les gens, les animaux et l'environnement. Ils discutent des problèmes, ils décident ensemble que faire, passer à l'action. Les valeurs principales doivent rester l'amour, la compassion et le respect. Le respect des animaux et des autres cultures ainsi que le respect de l'action non violente.

Que pouvons-nous faire pour protéger les chimpanzés et l’environnement ?

Nous épuisons les ressources naturelles plus rapidement qu'elles ne se renouvellent. C'est un grand problème pour la faune ainsi que pour nous-mêmes. Ce constat implique de réduire l'impact de nos modes de vie. Nous possédons bien plus que ce dont nous avons besoin. Mahatma Gandhi a dit : « il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l'Homme, mais pas assez pour assouvir son avidité. » Nous devons faire nos choix en prenant en compte des critères moraux. Ils peuvent rendre le monde meilleur. Nous devons nous interroger sur l'origine de ce que nous consommons et l'impact environnemental et social de nos actes.

Instants complices ! © Institut Jane Goodall

Quel a été le plus grand succès dans la protection des chimpanzés ?

En 1960, à mon arrivée en Tanzanie, Gombe faisait partie d'une vaste forêt qui s'étendait de la côte ouest à la côte est de l'Afrique. En 1990, en survolant la région, j'ai été horrifiée de voir qu'il ne restait plus qu'un îlot forestier entouré de collines marquées par l'érosion. Les arbres avaient été coupés pour laisser place à des cultures puis à des sols érodés devenus infertiles. Les gens étaient trop pauvres pour s'acheter à manger et luttaient pour survivre. Je me suis dit que si nous ne pouvions pas aider ces gens à vivre mieux sans détruire l'environnement alors nous ne pourrons pas espérer sauver les chimpanzés.

Qu’avez-vous entrepris ?

En 1994, nous avons démarré nos projets de préservation de la nature en collaboration avec les communautés locales. Nous avons travaillé avec des villageois et les autorités pour restaurer les sols, améliorer la santé et l'éducation, mis en place du micro-crédit pour les femmes. Dans le même temps, grâce à l'imagerie spatiale, nous avons pu obtenir des cartes précises des aires de réparation des chimpanzés. Grâce à la confiance bâtie entre la douzaine de villages et l'Institut Jane Goodall, nous avons pu établir des forêts zones tampons entre les villages et la partie où vivent les singes.

Pour quels résultats aujourd’hui ?

Ce programme a été étendu à 104 villages et assure la préservation des 2.000 chimpanzés sauvages qu'il reste en Tanzanie. La plupart ne sont pourtant pas protégés et vivent dans des villages forestiers au sein des réserves. Chacun des villages envoie un ou deux volontaires dans nos ateliers pour savoir comment contrôler le bon état de leur forêt. À l'aide de smartphones, ils signalent les arbres coupés illégalement, les pâturages illicites ou les pièges pour animaux. Ils recensent aussi la biodiversité comme les chimpanzés, les léopards, les pangolins... toutes ces données servent aux scientifiques et au maintien en bonne santé de la forêt. Les communautés locales sont ainsi devenues des partenaires dans la conservation. Ils comprennent que protéger l'environnement ne bénéficie pas seulement à la faune et s'avère nécessaire pour leur avenir. La forêt leur rend des services inestimables en purifiant l'eau et en maintenant le volume des précipitations. Nous leur avons fourni les outils pour qu'eux-mêmes assurent cette protection. Ce programme de préservation de l'habitat des chimpanzés a été repris dans six autres pays : l'Ouganda, le Burundi, la République démocratique du Congo, la République du Congo, le Sénégal et la Guinée. L'Institut va commencer à travailler au Gabon.

Propos recueillis par Julien Leprovost.

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