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Pétroglyphes : tradition B méridionale et tradition B septentrionale

Dossier - L'art rupestre de l'ancien Pérou
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Le Pérou est un pays riche en art rupestre. Il comprend plus de 1.000 sites contenant des peintures ou gravures de l'époque précolombienne. L'analyse de l'évolution stylistique de ces dernières permet de reconnaître différentes traditions, correspondant à des pratiques socioculturelles variées.

  
DossiersL'art rupestre de l'ancien Pérou
 

De 200 av. n. e. à 600 de n. e., on peut reconnaître deux grands ensembles présentant des points communs et certaines singularités. La tradition B méridionale est présente sur la côte nord et centrale du Pérou depuis la vallée du río Chancay jusqu'à Nazca. Quant à la tradition B septentrionale, probablement contemporaine de la tradition B méridionale, elle est présente dans l'extrême nord du Pérou (départements de Lmabayeque, Cajamarca et Piura), ainsi que dans les provinces du sud et de l'est équatorien (Loja, Azuay, Morona Santiago).

Pétroglyphes à Toro Muerto (tradition C). © Rafal Cichawa, Fotolia

La tradition B méridionale

Dans la tradition B méridionale, on reconnaît (fig. 10, 12) des représentations schématiques d'êtres humains et surnaturels, des figurations de nombreux animaux de la faune locale (renard, serpent, lézard, insectes, poissons, oiseaux, batraciens) et de très nombreux signes géométriques.

Figure 10 : scène gravée de style B, Checta (dép. de Lima). © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

La tradition B méridionale est caractérisée par la représentation de figures complexes, souvent indéchiffrables et la présence répétée d'un grand nombre de cupules. Les figures gravées sont de taille réduite. Parmi les éléments remarquables, on peut noter la présence sur de nombreux sites de pierres couvertes de cupules, probablement utilisées lors de pratiques rituelles ou sacrificielles (fig. 11).

Figure 11 : pierre à cupules, Checta. © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

Les sites de cette tradition sont d'importance variable. Une dizaine de gisements, contenant plusieurs centaines de pierres gravées, peuvent être définis comme des « temples de plein air » ; le plus grand nombre se limite à quelques dizaines de pétroglyphes. Des sites de ce type sont présents dans chacune des vallées côtières, mais leur distribution ne paraît pas aléatoire. Un des schémas récurrents est celui d'un site principal entouré de localités de moindre importance.

Figure 12 : pétroglyphes de style B, Cerro Mulato (dép. de Lambayeque). © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

Les vestiges céramiques et restes culinaires sont généralement rares sur ces sites. On y note fréquemment la présence de petites enceintes de pierre, ainsi que la proximité d'anciens chemins de communication ou de la confluence de rivières. Une donnée probablement significative est la localisation d'une partie de ces sites dans des zones productrices de coca, à l'époque préhispanique. Quelques sites du versant oriental péruvien présentent des caractéristiques proches.

Figure 13 : vue du site de Checta depuis la basse vallée. © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

L'étude détaillée des contextes archéologiques et de la distribution des pierres et figures gravées sur un des sites importants de cette époque (Checta) (Guffroy, 1980-1981, 1987) a permis de comprendre les modalités de fonctionnement et finalités de tels établissements. Situé dans la moyenne vallée du río Chillón, à environ 1.200 m au-dessus de la mer (s. n. m.), le gisement occupe une surface plane d'une superficie d'environ 8.000 m2, sur laquelle sont disséminés plusieurs centaines de blocs rocheux de tailles diverses, dont 430 portent des gravures (fig. 13).  Il existe deux autres sites de moindre importance (quelques dizaines de pierres gravées) un kilomètre en aval et deux kilomètres en amont du site principal, ainsi que quelques pierres isolées dispersées.

Figure 14 : Checta, emplacements des divers témoins d'occupation précolombienne. © Reproduction et utilisation interdites

Bien que très peu de vestiges archéologiques aient été mis au jour sur le site de pétroglyphes, cette portion de la vallée a connu une occupation importante depuis la période précéramique finale (2000 av. n. e.) jusqu'à l'arrivée des Espagnols et plus d'une vingtaine de gisements de fonctions diverses (structures d'habitat, édifices cérémoniels, fosses funéraires, terrasses de culture) y ont été enregistrés (fig. 14, 15).

Figure 15 : site d'habitat sur éperon dominant les pétroglyphes ; période intermédiaire ancienne (0-600 de n. e.). © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

Durant les phases précolombiennes tardives et à l'époque inca, les terres irriguées de la basse vallée étaient couvertes de plantations de coca, et, de ce fait, objets de conflits répétés. Cette proximité des pétroglyphes et de zones de culture de cette plante, de haute valeur économique et symbolique, a pu être mise en évidence dans d'autres régions de la côte péruvienne ainsi que sur le versant oriental et jusqu'à l'extrême nord de l'Équateur. Les sites de pétroglyphes pourraient avoir joué un rôle dans les cérémonies liées à la fertilité, à la cueillette et à la distribution des feuilles de coca (Guffroy 1987, 1999).

Figure 16 : entrée et partie basse du site de Checta. © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

La distribution des pierres gravées n'est pas homogène sur l'ensemble du site et paraît témoigner des modalités d'exploitation ainsi que d'une certaine volonté d'organisation. Alors qu'en moyenne un tiers des blocs gravables ont été exploités, ce pourcentage est de 45 % dans la zone basse, par laquelle se fait l'accès (fig. 16), tandis que les rochers situés dans les secteurs plus élevés ont été gravés de manière moins intensive (26 %), ce qui reflète sans doute une exploitation progressive du site.

Figure 17 : vue rapprochée d'une pierre couverte de cupules et rainures de polissage. © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

Quelques roches couvertes de cupules (fig. 11, 17) occupent par ailleurs des positions singulières aux deux extrémités du gisement et dans la partie médiane latérale, comme pour délimiter le secteur réservé à cet usage. Une ultime roche couverte de cupules est présente, isolée, sur un site de terrasses agricoles situé plus au fond de la quebrada.

Bien que l'ensemble des figures appartienne à un même style, une certaine durée d'occupation est suggérée par l'existence de différences notables entre les différents secteurs dans les thèmes traités et la distribution des roches gravées. Dans la partie basse, prédominent les pétroglyphes non figuratifs, simples ou complexes, ainsi que les figures solaires, tandis que les motifs anthropomorphes et zoomorphes sont relativement rares. Parmi ces derniers, sont représentés des quadrupèdes (cervidés et/ou camélidés), des insectes et serpents.

Figure 18 : pétroglyphe complexe ; Checta. © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

Ces figures animales sont souvent de petites dimensions et peu visibles alors que les compositions complexes (fig. 18) occupent de plus grands espaces. Vient ensuite un espace peu exploité, où les figures gravées se limitent à quelques traits simples, croix ou cercles, séparant la partie basse du secteur central. Celui-ci est occupé par deux concentrations importantes intégrant de nombreuses représentations anthropomorphes et zoomorphes, alors que les figures solaires et serpentiformes deviennent plus rares.

Figure 19 : tête féline ; Checta. © J. Guffroy, reproduction et utilisation interdites

Un des thèmes répétés est l'association de représentations de têtes félines (fig. 19) et d'oiseaux (rapaces ?) stylisés. En remontant le site, on rencontre une nouvelle zone peu exploitée avant d'arriver dans la partie haute, où les figures gravées sont plus rares, mais les figures anthropomorphes et zoomorphes plus nombreuses. Les grandes figures complexes sont absentes de ce secteur.

Cette distribution des roches gravées suggère l'existence de pratiques rituelles associant probablement l'acte de graver à d'autres activités : danses, chants, divinations, sacrifices... Il est important de noter que la grande majorité des 4.500 glyphes exécutés sur ces roches correspondent à de simples traits et à des cupules. L'acte de graver une figure si simple soit-elle pourrait avoir représenté une activité tout aussi significative, et, en tout cas, beaucoup plus fréquente, que la représentation d'un grand félin sur une pierre bien visible.

La tradition B septentrionale

La tradition B septentrionale, probablement contemporaine de la précédente, est présente dans l'extrême nord du Pérou (départements de Lmabayeque, Cajamarca et Piura) ainsi que dans les provinces du sud et de l'est équatorien (Loja, Azuay, Morona Santiago). Les roches gravées ne forment jamais de concentrations importantes et sont généralement dispersées sur d'assez vastes territoires ; quelques ensembles (Samanga, Misagualli) distribués sur plusieurs kilomètres semblent matérialiser de véritables parcours. Elles sont également assez fréquemment situées à proximité ou dans le lit des rivières. Les cupules sont fréquentes, comme dans la tradition méridionale, mais sont le plus souvent disposées en lignes, parfois suivant les arêtes des roches. Les pétroglyphes les plus communs dans cette tradition sont les représentations stylisées d'êtres et de têtes humaines, les figures serpentiformes et les spirales.

Figure 20 : pierre avec des pétroglyphes et des dépressions profondes. © D. González, reproduction et utilisation interdites

On note aussi la présence, dans plusieurs secteurs, de roches présentant des dépressions circulaires profondes (fig. 20) ainsi que de petites stèles et pierres dressées (fig. 21).

Figure 21 : pierre dressée gravée (province de Loja, Équateur). © D. González, reproduction et utilisation interdites

Les figures complexes et les représentations d'oiseaux, de mammifères et d'insectes sont rares. L'organisation des sites et la nature des figures gravées semblent témoigner de pratiques sociales et rituelles sensiblement différentes de celles de la tradition B méridionale.