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Énergie nucléaire : a-t-on vraiment le choix ?

Dossier - Centrale nucléaire, présent et avenir
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Vingt-cinq ans après l'accident de Tchernobyl, assurément, la question du nucléaire divise toujours autant… Mais dans les faits, la filière, souvent décriée, a de nouveau le vent en poupe.

  
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Nucléaire, le retour... On disait la filière moribonde, condamnée à disparaître à plus ou moins long terme. Plusieurs pays européens, comme l'Allemagne, n'ont-ils pas enclenché un processus de désengagement du nucléaire ? Mais ça n'a pas été le cas partout. Et après quinze ans de réflexion, de recherche et de débats parfois houleux sur les questions de production, de sécurité et d'environnement, on constate que, tel le phénix - à défaut de Superphénix -, l'utilisation civile de l'énergie nucléaire semble à nouveau promise à un grand avenir...

Le nucléaire revient sur le devant de la scène. © E. Perrin/CNRS Photothèque

La France, après la Finlande, a ainsi décidé d'implanter sur son sol le représentant d'un nouveau type de réacteur, baptisé EPR (European Pressurized Reactor), qui pourrait s'imposer au sein du parc nucléaire pour les soixante prochaines années. De leur côté, le Royaume-Uni et les États-Unis réfléchissent à un retour massif du nucléaire dans leur politique énergétique. Sans compter la Chine et la Russie... Comment expliquer ce regain d'intérêt ? « Le nucléaire, répond le physicien Jean-Marie Loiseaux, est aujourd'hui une énergie susceptible de combler une part significative du déficit énergétique qui apparaîtra d'ici à 2050 ».

Équation énergétique

À l'heure actuelle, 86 % de l'énergie produite dans le monde provient des combustibles fossiles : gaz, pétrole et charbon. Mais l'utilisation de ces hydrocarbures produit des gaz à effet de serre (GES), qui laissent augurer des dérèglements climatiques de grande ampleur. De plus, leurs réserves devraient s'épuiser vers le milieu du siècle. Leur consommation est donc vouée à décliner... alors même que la production globale d'énergie doit croître au cours du XXIe siècle. D'abord pour accompagner le développement économique rapide des nouvelles puissances industrielles que sont la Chine et l'Inde. Ensuite, pour satisfaire les besoins énergétiques d'une population mondiale croissante.

Par ailleurs, la consommation est très inégalement répartie dans le monde : 8 tep (tonnes d'équivalent pétrole) par habitant et par an aux États-Unis, 4 en Europe et au Japon, moins de 1 dans le reste du monde. « En se fixant comme objectif que, dans cinquante ans, chacun sur la Terre ait accès à 2 tep/an, il faut pouvoir au moins doubler la production énergétique globale de la planète », insiste Pascal Lederer, directeur de recherche CNRS au laboratoire de physique des solides d'Orsay. Dès lors, quelles solutions ? Le recours aux énergies renouvelables (hydraulique, solaire, éolien, géothermie, biomasse, force des vagues, etc.) ? Sans sous-estimer leur potentiel de croissance, il est fort probable qu'elles ne suffiront pas à couvrir la demande et qu'il faudra recourir à d'autres énergies. Ce peut être le gaz et le charbon, encore abondants à cette époque, mais toujours polluants. Ou bien encore le nucléaire...

Les avantages du nucléaire

Principal atout du nucléaire dans la donne énergétique future : il ne produit pas, ou très peu, de GES. Ses partisans louent aussi son efficacité, son régime d'alimentation en continu, son prix de revient du kilowattheure (kWh) particulièrement attractif par rapport aux autres énergies. Enfin, il constitue une technologie de production mature après plus de cinquante ans d'existence. 

Les difficultés du nucléaire

Mais ce colosse a des pieds d'argile. Par exemple, depuis le 11 septembre 2001, les autorités prennent très au sérieux la menace terroriste sur les installations, ou le détournement de plutonium. Le risque d'accident, même infime, n'est jamais à exclure ; le coût du démantèlement des centrales arrivées en fin de vie reste encore incertain ; sans compter le lancinant problème des déchets radioactifs, toujours en attente d'une solution pérenne. Surtout, les réacteurs actuels REP (réacteurs à eau sous pression) et leurs immédiats successeurs européens, les EPR, consomment beaucoup d'uranium naturel, ce qui augure mal de l'avenir de la filière, à moins qu'elle ne parvienne à s'en passer ou à mieux l'exploiter. « Si la production électronucléaire était multipliée par dix, les réserves en uranium utilisables seraient épuisées avant la fin du siècle », assure Jean-Marie Loiseaux. Enfin, la filière nécessite une maîtrise technologique dont ne disposent pas la plupart des pays du globe.

Le nucléaire serait-il alors dans une impasse ?

Pas si sûr. Les centrales actuelles devront être démantelées en une vingtaine d'années à partir de 2020.
Pourquoi ne pas les remplacer par une génération de REP améliorés ? Certains, comme Dominique Finon, directeur adjoint du programme Énergie du CNRS, considèrent l'EPR comme une bonne option pour la relance industrielle du nucléaire mondial et sa consolidation. Plus sûr et peut-être plus rentable que ses prédécesseurs, il est un passage quasi-obligatoire pour préparer le moment où le parc mondial devra être renouvelé à partir d'une technologie bien maîtrisée.

« Il permettrait ainsi de reconstruire les compétences industrielles sur une base technologique solide pour ce siècle. C'est bien suffisant pour le XXIe siècle avant de s'engager dans la réalisation de prototypes de réacteurs de quatrième génération dont on n'aura pas besoin avant la fin du siècle, compte tenu de l'ampleur largement sous-estimée des ressources d'uranium et des larges incertitudes sur le niveau de relance du nucléaire mondial d'ici à 2100. »

Pour les autres, il est en revanche urgent d'attendre. « L'EPR ne résout en rien les risques de prolifération, estime Benjamin Dessus, ingénieur et économiste, ancien directeur du Programme de recherches interdisciplinaires sur les technologies pour l'écodéveloppement (Ecodev) au CNRS. La question des déchets à haute activité et à "vie longue" ne trouve pas plus de solution qu'avant, ni en quantité ni en dangerosité. » La généralisation de l'EPR repousserait aussi la mise en place des réacteurs hybrides de quatrième génération actuellement à l'étude, notamment dans les laboratoires du CNRS. Leur principal atout ? Il s'agirait de réacteurs surgénérateurs, c'est-à-dire capables de produire plus de matière fissile qu'ils n'en consomment. À plus long terme, l'avenir appartiendrait à la fusion nucléaire contrôlée. Le réacteur de recherche Iter (International Thermonuclear Reactor) est un premier pas vers ce nouveau procédé.

Question de confiance

En attendant un « nucléaire durable », l'énergie tirée de la fission de l'atome souffre d'une mauvaise image. Associée dans notre imaginaire à la bombe atomique, elle continue à faire peur à une grande partie de la société. L'accident de Tchernobyl (1986) et ses conséquences, tant en Europe de l'Est qu'en France, n'ont rien fait pour apaiser ces craintes. Inodore, incolore et sans saveur, « la radioactivité est d'autant plus inquiétante, explique Françoise Zonabend, ethnologue au laboratoire d'anthropologie sociale de Paris 6, qu'elle n'est détectable qu'au moyen d'appareils de mesure... » Mais les débats publics organisés autour de l'EPR ou de l'avenir des déchets nucléaires ont surtout montré l'ampleur des doutes sur la transparence de l'information : « L'interpellation adressée avec force par un participant aux décideurs présents : "Comment voulez-vous qu'on vous croie ?" n'a pas quitté les quatre mois du débat », écrit dans son rapport la Commission particulière sur le débat public (CPDP) consacrée à la gestion des déchets nucléaires.

La contestation du nucléaire en France est bien plus importante que dans d'autres pays plus décentralisés, comme les États-Unis. Après les grandes manifestations des années soixante-dix/quatre-vingt contre l'implantation des réacteurs, les antinucléaires se sont fédérés sous la bannière du réseau « Sortir du nucléaire », qui regroupe plus de 700 associations. Ils se sont dotés d'organismes scientifiques indépendants, comme la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), et, à l'instar de Greenpeace, savent utiliser les médias à travers de spectaculaires actions. Leur position peut se résumer ainsi : « Tout plutôt que le nucléaire ». Ils le jugent non seulement dangereux, mais aussi émanant d'un pouvoir central autoritaire.

Comment, alors, restaurer la confiance dans une perspective de développement de la filière nucléaire ? Depuis longtemps, les autorités et les industriels cherchent à favoriser son « acceptabilité sociale », recourant à toutes les techniques de communication susceptibles de rassurer le public. « Mais le concept est ambigu, estime le politiste Yannick Barthe, chercheur au Centre de sociologie de l'innovation. Il se réduit à fournir davantage d'informations, de formation scientifique, ou à recourir à des injonctions à la confiance, alors qu'il s'agit en réalité de choix techniques et politiques qui devraient être traités comme tels. » En quelques décennies, un dialogue de sourds a fini par s'instaurer entre les deux camps. « Dans ces conditions, les travaux scientifiques, regrette Françoise Zonabend, sont souvent récupérés par les pro- ou les antinucléaires. La polémique l'emporte alors sur la réflexion. »

Liberté de choix

On l'a vu, le grand public se sent souvent exclu du processus décisionnel. Il attend des scientifiques la fourniture d'informations fiables, lui permettant de démêler peurs exagérées et dangers réels. À cet égard, les multiples études menées par les équipes du CNRS sur le nucléaire sont d'autant plus respectées que ses chercheurs jouissent d'une grande liberté d'action.

Un exemple : au cours de l'année 2005, une vingtaine de chercheurs ont ressenti la nécessité de confronter leurs points de vue au moment où s'engageait dans différentes enceintes une réflexion sur le devenir des déchets nucléaires. Ils relevaient pour moitié des sciences humaines et sociales et pour moitié de disciplines scientifiques dites « dures » (physique, géologie, chimie, mathématiques). « Il nous semblait en effet, explique Claude Gilbert, directeur de recherche CNRS à l'unité Politiques publiques, action politique, territoires (Pacte), que les termes dans lesquels le débat était posé ne rendaient pas entièrement compte des enjeux liés à cette question et parfois même contribuaient à occulter une grande partie d'entre eux. » Au final, le texte qu'ils ont publié au terme de leurs échanges, intitulé Recherche et déchets nucléaires, Une réflexion interdisciplinaire, n'entre pas dans une réflexion technique approfondie mais aborde huit points-clés, dont le stockage géologique et l'aspect « peur du public », de manière telle qu'ils puissent être discutés par de plus larges publics. « L'objectif, poursuit Claude Gilbert, est de mieux comprendre "de quoi il est question", lorsqu'on s'interroge sur les déchets nucléaires. » Reste aux intéressés à s'en saisir afin d'aborder les débats à venir avec toute la sérénité et la gravité qui s'imposent.

Par Emmanuel Thévenon