On retrouve le bézoard dans Harry Potter, lorsque le héros titulaire l'utilise pour sauver la vie de son meilleur ami. © Warner Bros
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Cabinet de curiosités : le bézoard, un antidote magique dans l'estomac des chèvres

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[EN VIDÉO] Le chaudron de la sorcière : derrière la magie, juste un peu de chimie  S’il est un outil indispensable à la sorcière, c’est bien son chaudron. Mais comment fait-elle, la sorcière, pour en faire s’échapper d’un coup autant de fumée ? La magie ? Non, juste un peu de science. Les explications en vidéo de Laure-Lise Chapellet, docteur en chimie à l’ENS de Lyon. 

Dans ce nouveau chapitre du Cabinet de curiosités, nous faisons un tour dans l'univers des sorcières et sorciers, à la découverte de l'un des objets les plus mystérieux que la nature ait à offrir : le bézoard. Ouvrez vos livres page 394, sortez vos baguettes, et commençons.

 

Superstitions, incantations, sortilèges, rituels... Pour progresser dans la voie de la raison, il ne fait nul doute que la science doit s'affranchir de ces fadaises. Mais si la pensée magique nuit à l'esprit critique, ce n'est pas pour autant que la pratique de la magie est systématiquement néfaste à la découverte scientifique. En témoignent les trésors de savoir accumulés au cours des siècles à travers l'usage des plantes par les sorcières et les alchimistes. Tandis que certains docteurs européens ne juraient que par la saignée et certains prêtres par la prière, nombre de ces pharmacologues avant l'heure exploraient les propriétés curatives du millepertuis et du fenouil, et celles, létales, de la belladone et du ricin. Tout n'est donc pas à jeter dans cette pharmacopée de l'ombre et je vous propose que nous fassions le tour de quelques-uns de ces remèdes du passé pour en reconsidérer les propriétés.

Le bézoard, un antidote magique issu de l'estomac des chèvres

Commençons par un étrange objet, bien connu des adeptes de l'univers d'Harry Potter : le bézoard. J.K. Rowling est un personnage pour le moins controversé aujourd'hui, mais force est de lui reconnaître son immense travail de recherche autour des pratiques et des formules magiques qu'elle inclut dans ses ouvrages. Si l'on demandait au professeur Rogue ce qu'est un bézoard, il répondrait avec une relative justesse : « Un bézoard est une pierre que l'on trouve dans l'estomac des chèvres, et qui est un antidote à la plupart des poisons. » Une croyance apparue il y a plus de 1.000 ans dans le monde musulman, mais qui, nous allons le voir, comporte une part de vérité.

Deux exemples de bézoards. © Wellcome

Le bézoard, aussi connu sous le nom de « pierre de fiel » ou de « perle d'estomac », est une concrétion de poils, de fibres, de débris végétaux et d'autres matières non digérées ou partiellement digérées, que l'on trouve généralement dans l'estomac des ruminants. Celles-ci s'agglomèrent dans le tube digestif et durcissent pour former une boule pierreuse pouvant peser jusqu'à 2,7 kilogrammes. Chez l'humain, ce phénomène est généralement provoqué par un ralentissement du transit digestif, qu'il soit d'origine naturelle ou médicale, et peut avoir de sévères conséquences si l'obstruction qu'il occasionne n'est pas prise en charge. (Le Coca-Cola s'est d'ailleurs avéré être un traitement efficace pour dissoudre certains types de bézoards.)

On distingue plusieurs sortes de ces perles d'estomac : des phytobézoards formés de débris végétaux, des trichobézoards formés de cheveux (pouvant évoluer en un syndrome de Raiponce), des pharmacobézoards formés de médicaments, des lactobézoards formés de lait, et même des diospyrobézoards formés... de kakis. Mais l'on trouve aussi, notamment chez les personnes atteintes de pica ou de psychose, de rares cas de bézoards constitués de métal ou encore de roche (lithobézoard). Ces amas ronds ou oblongs sont en tout cas généralement lisses, et structurés en couches successives comme des oignons.

Un bézoard de porc-épic coupé en deux révèle les différentes couches qui le composent. © Porcupine Bezoar Malaysia

Panacée ou arnaque ?

Venons-en maintenant à l'histoire. Le mot bézoard nous vient du farsi « padzahr », signifiant littéralement « qui expulse le poison ». En effet, dès le VIIIe siècle, l'auteur Yuhannā Māsawayh, fils de pharmacien, directeur d'une école médicale à Bagdad et médecin du calife Harun al-Rashid rapporte dans ses écrits plusieurs témoignages issus d'Inde et de Syrie, attestant que cet étrange objet semble protéger ceux qui l'utilisent contre le poison mortel de certains serpents et scorpions. Ces anecdotes lui valent un succès pour ainsi dire immédiat et, très vite, on prête au bézoard des propriétés apotropaïques. Abu Rayhan al-Biruni écrit au tournant du premier millénaire que cette pierre éloigne les maléfices, mais propose également une explication quant à son origine. Selon lui, le bézoard se formerait dans l'estomac de cerfs et de chèvres consommant des serpents et ayant développé une immunité naturelle à leur poison.

La réputation de la pierre continue de grandir, et la liste des pouvoirs qu'on lui accorde avec elle. Le bézoard apparaît dans les ouvrages européens à partir du XVe siècle, où il acquiert progressivement le statut de véritable panacée. Bientôt, on assure le lecteur qu'il protège contre la peste, cette maladie dont on est persuadé qu'elle est transmise par les serpents, représentants du Diable. Mais l'engouement pour ce remède exotique ne convainc pas tout le monde et particulièrement pas Ambroise Paré. Ce dernier raconte comment, au cours d'une de ses expériences, un cuisinier mourut empoisonné après six heures d'agonie en dépit du bézoard qui lui avait été administré, prouvant ainsi que l'antidote n'était pas universel comme tout le monde le pensait :

« Je trouvai le pauvre cuisinier à quatre pattes, se traînant comme un animal, la langue pendante, les yeux et la face cramoisis. [...] Il mourut comme un misérable, s'exclamant qu'il eût préféré être pendu. »

Malgré cela, après l'arrivée de Vasco de Gama en Inde, le commerce des bézoards s'intensifie et cette pierre aux origines modestes - pour ne pas dire un tantinet répugnante - se retrouve au doigt et autour du cou des nobles et des rois. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les prêtres jésuites de la colonie vont jusqu'à confectionner eux-mêmes des « pierres de Goa », des bézoards artificiels que l'on exporte chez les apothicaires européens et dont les plus riches exemplaires, d'une grande beauté, sont conservés dans des écrins d'or.

Une pierre de Goa confectionnée par un prêtre jésuite au tournant du XVIIIe siècle. © Met Museum

Les contrefaçons se multiplient. Hommes, femmes et enfants portent sur eux la pierre magique pour les protéger du mal, et la consomment ou l'appliquent en petites doses pour les guérir des infections et des maladies.

Bézoard monté sur une bague de la reine Edwige-Éléonore de Holstein-Gottorp, XVIIe siècle. © Helena Bonnevier, The Royal Armoury, SHM

Ce qu'en dit la science

Pour contrebalancer le récit de Paré, le médecin du XVIe siècle Andreas Bacci rapporte pour sa part le cas d'un jeune prisonnier empoisonné à l'arsenic qui aurait réchappé à la mort grâce à la pierre de fiel. Et c'est là que les choses deviennent intéressantes car il semblerait que le bézoard ait bel et bien la capacité de se lier avec l'arséniate et l'arsénite pour en débarrasser l'organisme, si l’on en croit les chercheurs. Mieux encore : en analysant la composition des bézoards de la collection Henri van Heurck, le minéralogiste René van Tassel découvre que tous contiennent de l'acide ellagique, un polyphénol antioxydant qui permettrait d'expliquer les propriétés anti-âge de la pierre.

Aujourd'hui, le bézoard fait un grand retour sur le devant de la scène scientifique. Les pierres issues des estomacs de porcs-épics, en particulier, sont toujours communément utilisées en Asie du Sud-Est, où le braconnage de l’animal inquiète d'ailleurs les associations de conservation. Et de récentes études menées in vitro sur des cellules HeLa semblent suggérer que cette substance pourrait bien avoir des propriétés anti-cancer. Bien entendu, ces résultats sont à prendre avec des pincettes jusqu'à ce qu'un consensus scientifique soit atteint, ce d'autant plus que la pierre fait l'objet d'un commerce florissant pour les vendeurs de remèdes alternatifs. Mais en attendant, des siècles après ses premières descriptions, le bézoard continue de couler de beaux jours, qu'il soit porté, consommé, ou qu'il trône sur les étagères d'un cabinet de curiosités.

Rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau chapitre du Cabinet de curiosités. © nosorogua, Adobe Stock, Futura
 

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