La xénogreffe ne va pas de soi et pose des questons éthiques cruciales. © Simone van den Berg, Adobe Stock
Santé

Xénogreffe : et l'éthique dans tout ça ?

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Lorsque des progrès scientifiques sont réalisés, l'éthique figure rarement, pour ne pas dire jamais, au premier plan. Récemment, une prouesse technico-scientifique a fait la une de la presse : un rein de porc génétiquement modifié a été greffé chez une patiente en état de mort cérébrale et a rempli ses fonctions physiologiques. Si cet exploit ouvre des perspectives pour la recherche et la pratique médicale, il apporte aussi son lot de questions éthiques. 

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Comme nous l'avons évoqué, la xénogreffe du rein d'un cochon sur une patiente en état de mort cérébrale a fait la une de la presse. La plupart des articles soulignent le caractère prometteur et spectaculaire de cette avancée. Dans ceux qui sont disponibles après la requête « xénogreffe rein porc » sur un moteur de recherche, aucun ne parle d'éthique. De chez nous, à Futura, en passant par Sciences et Avenir, France Info, Libération, Les Échos, France Culture, et le Huffpost. En réalité, ce dernier est le seul à consacrer quelques modestes lignes à l'éthique de cette pratique à la fin de son article. Dans les autres, celle-ci est balayée d'un revers de main avec comme seule et unique justification « après tout, ce ne sont pas des primates, donc tout va bien »« Tout va bien, petit, tout va bien », pour paraphraser un célèbre rappeur français. Le train du progrès scientifique ne semble pas s'attarder trop longtemps à la gare de la bioéthique à l'instar de son acolyte, le train des algorithmes de recommandations. C'est pourquoi nous avons tenu à écrire cet article concernant l'éthique de la xénogreffe, qui est une pratique qui soulève beaucoup plus de questions problématiques qu'on ne le penserait de prime abord. 

Quelques rappels

Le champ de l'éthique normative - qui élabore des théories afin de considérer quelles actions sont morales ou immorales - à ne pas confondre avec l'éthique descriptive - un champ plus apparenté à la psychologie des jugements moraux, qui tentent de savoir comment nous formons de tels jugements - se divise en trois grands courants de pensée : l'éthique de la vertu qui juge nos actions en se référant à des intentions et des traits de caractère qu'il faudrait cultiver, l'éthique déontologiste qui juge nos actions en fonction d'une loi morale immuable et l'éthique conséquentialiste qui juge nos actions en fonction des conséquences qu'elles peuvent avoir sur le monde. Dans cet article, nous ferons surtout référence à l'éthique conséquentialiste, notamment à l'utilitarisme et nous examinerons brièvement quelques arguments déontologistes.

L'intuition première

Avant de se familiariser avec cette question, nous avons - en tout cas, j'ai eu - l'intuition que la xénogreffe est quelque chose de désirable. En effet, sauver des vies humaines est généralement considéré comme souhaitable. Puis je me suis rappelé que les questions éthiques ne sont jamais aussi simples que ça. C'est pour cela que tout le monde déteste les professeurs de philosophie morale. J'ai donc analysé mon intuition et ai tenté de comprendre sur quelles prémisses cette dernière se fondait.

Si cette intuition peut vous sembler commune, elle est extrêmement difficile à justifier d'un point de vue moral comme le montre cet article sur le statut moral des animaux paru dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy. On peut tenter de le faire en mettant en avant le critère de l'appartenance à l'espèce, ce que font les philosophes qui soutiennent une position spéciste. Mais on a du mal à comprendre la pertinence de ce critère pour délimiter la frontière d'appartenance à la communauté morale. Si nous sommes restés bloqués au XVIIe siècle, nous pouvons soutenir que l'animal est un être de nature tandis que l'être humain est un être de raison. Mais ce serait faire fi de toute la littérature scientifique dans le domaine de l'éthologie et de la psychologie animale.

La xénogreffe à l'épreuve de l'utilitarisme

Il y a une autre façon d'aboutir à mon intuition et je vous propose que nous l'examinions. On pourrait arguer, dans une perspective utilitariste - maximiser le bien-être et minimiser la souffrance globale - que la xénogreffe va permettre de sauver des vies humaines (ce qui semble éviter des souffrances considérables) en sacrifiant des animaux (ce qui générera une souffrance moins importante). Il faut bien comprendre que l'argument utilitariste ne fait pas de distinction entre la valeur des vies animales et humaines mais agit comme un comptable. Ici, l'argument utilitariste fait le pari que la souffrance globale qu'engendrera la xénogreffe sera inférieure au bien-être qu'elle produira. 

La xénogreffe est une pratique qui pose beaucoup de questions éthiques. © iushakovsky, Adobe Stock

Nous avons vu dans la partie précédente que l'argument spéciste ne résiste pas vraiment à une analyse minutieuse. En réalité, une délimitation stricte entre ceux qui appartiennent et ceux qui ne font pas partie de la communauté morale semble être une chimère : nous pouvons essayer avec d'autres critères mais des problèmes émergent sans cesse. Cependant, un critère semble pertinent : celui de la souffrance. Et ici, pas de doute possible, l'animal, comme l'humain, peut souffrir. Mais cela ne contredit pas l'argument utilitariste. Dans la communauté des philosophes qui réfléchissent à la question, il n'existe apparemment pas de réponse claire et tranchée. Avant d'en savoir un peu plus sur ces dernières, penchons-nous sur les conséquences certaines, probables et possibles des xénogreffes.

Les conséquences certaines

Dans cette catégorie, nous pouvons classer les conséquences suivantes : la manipulation génétique des cochons pour les rendre compatibles avec l'organisme humain et pour inactiver les gènes de certains rétrovirus, l'élevage en milieu stérile, des essais thérapeutiques chez des primates (ce qui fait écho aux discussions sur l'éthique de l'expérimentation animale) ou chez des personnes en état de mort cérébrale, des sommes colossales dépensées en recherche et développement (argent qui n'est donc pas investi dans de potentielles solutions alternatives, mais nous y reviendrons).

Une conséquence probable

Dans cette catégorie, nous pouvons classer la conséquence suivante : l'altération du bien-être animal étant donné le milieu axénique, définit, selon l'Agence nationale de sécurité sanitaire, environnement, travail (Anses), par l'état mental et physique positif de l'animal lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes.

Une conséquence potentielle à la probabilité inconnue

Dans cette catégorie, nous pouvons classer la conséquence suivante : une infection virale créant une ou plusieurs nouvelles maladies chez l'humain à la létalité et à la contagiosité inconnue. Même si le génie génétique a fait d'immenses progrès, de quel risque parlons-nous en terme probabiliste ? Ce type de conséquence serait désastreux et les patients greffés, souvent immunodéprimés, pourraient être des "incubateurs" à variants pour certains virus, comme nous l'a montré la crise de la Covid-19. Il ne faudrait pas que la confiance en notre expertise soit excessive.

La balance utilitariste 

Nous l'évoquions au début de la partie précédente : l'utilitarisme agit comme un comptable. Par conséquent, il est essentiel de se demander de quel côté penche la balance. Pour cela, nous avons longuement discuté avec Michael Huemer, professeur de philosophie de l'université du Colorado à Boulder, spécialiste des questions d'éthique animale. 

De prime abord, le philosophe semble convaincu par le pari optimiste de l'utilitarisme en faveur de la xénogreffe. « Il semble plausible que les xénogreffes puissent produire plus de conséquences positives que des dommages. Si un cochon meurt, tout en épargnant la vie de deux personnes (étant donné que le cochon a deux reins), cela semble clairement valoir la peine. »

Michael Huemer défend une éthique utilitariste concernant les animaux. Le professeur de philosophie est contre leur utilisation triviale pour notre plaisir gustatif mais il accepte de leur faire subir certains dommages lorsque la vie d'humains est en jeu. Néanmoins, en grand défenseur du bien-être animal, il ajoute ceci  : « Tout en acceptant l'utilisation d'organes d'animaux, nous devrions faire cela de la manière la plus humaine possible. Ainsi, comme l'indique Peter Singer, nous ne devrions pas élever les animaux comme dans une usine de fabrication. Si nous élevons des animaux à des fins médicales, nous devrions le faire dans des fermes humaines sans douleur ni souffrance inutiles. » Cela pose le problème de définir ce qu'est la manière la plus humaine possible, autrement dit, ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. Nous n'avons pas pu aborder ce sujet avec Michael Huemer, mais ce qui est certain, c'est que la nécessité du milieu stérile posera des problèmes colossaux à ce niveau, comme nous l'avions mentionné plus haut. 

L'utilitarisme agit comme un comptable. © MclittleStock, Adobe Stock

Michael Huemer rappelle aussi qu'il ne faut pas délaisser les alternatives : « Nous devrions continuer à rechercher de meilleures alternatives. Une alternative que nous devrions légaliser immédiatement est la vente d'organes humains. Par exemple, si les patients atteints de la maladie rénale étaient autorisés à payer des donateurs, il y aurait probablement beaucoup de personnes avec deux reins sains qui seraient disposés à faire un don. En effet, nous ne voulons généralement pas faire quelque chose juste pour la beauté du geste. Cela résoudrait immédiatement la pénurie rénale. Bien sûr, cela ne fonctionnerait pas pour les autres organes. »  En effet, comme nous le précise Thibaut Giraud, docteur en philosophie et vidéaste de la chaîne YouTube Mr Phi, « interdire cette rémunération coûte des milliers de vies par an, et c'est très compliqué de justifier ce coût d'un point de vue conséquentialiste ».

Le propos de Michael Huemer concernant les alternatives fait écho aux sommes investies dans la recherche sur la xénogreffe, ce qui rend cet argent indisponible de fait, pour financer plus abondemment des solutions alternatives. Ces dernières pourraient aussi se trouver au sein de l'industrie de l'impression 3D à des fins biomédicales mais il est peu probable que des solutions émergent de ce côté dans les années à venir : « Il existe encore beaucoup de barrières scientifiques et industrielles à la production d'organes entiers par impression 3D. Il existe tout de même de l'espoir car nous parvenons à réaliser des tumeurs ou des petits organoïdes. Néanmoins, la législation autour des biomatériaux devient de plus en plus sévère ; ce qui ajouterait encore des problèmes concernant la commercialisation des organes si nous savions les fabriquer », détaille Mathilde Maillard, doctorante en impression 3D de céramique pour l'industrie biomédicale à l'Institut national des sciences appliquées de Lyon. 

Concernant le risque de la transmission virale, Michael Huemer se dit très préoccupé par ce dernier tout en avouant humblement son manque d'expertise pour l'évaluer. Selon deux articles récents parus dans la littérature sur le sujet, l'un en 2018 dans l'American Journal of Transplantation et l'autre en 2021 dans la revue Viruses, ces questions préoccupent les scientifiques qui travaillent sur les xénogreffes. Finalement, avec toutes ces considérations, difficile de savoir nettement de quel côté penche la balance utilitariste, contrairement au cas de la consommation animale à des fins hédoniques.

Le point de vue déontologiste

Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, cet article admet un parti pris utilitariste (qui admet lui-même un parti pris méta-éthique) et examine surtout la xénogreffe de ce point de vue. Mais parlons brièvement de quelques arguments déontologiques. Un récent article paru dans le journal Vox cite ​​Christine Koorsgard, une philosophe déontologiste d'Harvard : « Les femmes n'existent pas pour faire le ménage pour les hommes ; les personnes de couleur n'existent pas pour fournir un travail bon marché pour les blancs ; les animaux n'existent pas pour fournir de la nourriture, du travail et des organes pour les personnes. » Cet argument semble fort mais ce n'est qu'une apparence selon Michael Humer : « Je trouve cet argument peu concluant. L'affirmation selon laquelle les animaux n'existent pas pour fournir des organes aux humains semble être assez peu pertinente. Il signifie simplement que les animaux ne sont pas venus au monde pour ça, mais cela ne démontre en rien qu'on ne doit pas les utiliser à cette fin. Dans le même acabit, on pourrait arguer que les plantes n'existent pas (dans le sens ne sont pas venus au monde pour, Ndlr) pour nous fournir de la nourriture. C'est vrai, mais cela ne signifie pas que nous ne devons pas les manger. »

Enfin, un point de vue déontologiste majeur est celui soutenu par Tom Regan, principal adversaire des positions néo-contractualistes et utilitaristes, qui argumente et milite pour que les animaux soient considérés comme des êtres vivants ayant des droits, c'est-à-dire, qu'on ne dispose plus d'eux (ce qui pose d'autres problèmes comme l'évoque brièvement Ruwen Ogien, philosophe moral français, dans un chapitre dédié sur la question dans son livre L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine). Les conclusions de l'approche de Regan sont abolitionnistes, c'est-à-dire qu'elles mènent à l'abolition de l'élevage, de l'expérimentation animale et, bien évidemment, de la xénogreffe. 

Dans un résumé de son ouvrageThe Case of Animal Right, ce dernier expose les raisons de son désaccord majeur avec l'utilitarisme - ce qui repose notamment sur le fait que l'utilitarisme nous met tous sur un pied d'égalité et, ce faisant, déporte la valeur sur ce qui nous remplit et ôte toute la valeur de ce que nous sommes en tant qu'individu - et soutient une position déontologiste claire en faveur des droits des animaux. Michael Huemer nous avoue ne pas avoir d'arguments réfutant clairement cette thèse. Néanmoins, en tant que conséquentialiste, voici comment il voit les choses : « Si les enjeux sont faibles, j'agirais comme si les animaux avaient des droits. En revanche, si les enjeux sont la vie et la mort, je ne pense pas que nous devrions laisser des gens mourir simplement parce que les animaux pourraient avoir des droits. »

Une conclusion difficile

Les différentes théories morales s'entrechoquent et ne parviennent pas à la même conclusion. Chacune d'entre elles fait face à des problèmes. L'utilitarisme mène parfois à des actions qui nous paraissent éminemment condamnables. Le déontologisme, comme le résume très brièvement Thibaut Giraud, amène à des conclusions où « il ne faut toucher à rien pour ne pas se salir les mains. » Alors que faire ? Que choisir ? Permettre la xénogreffe ou ne pas la permettre ? Ce que je crois, c'est que ce genre de décision mérite d'être discuté et pris ensemble. Elle ne doit pas être l'apanage du marché, ni de quelques technocrates mais bien de la population. À l'instar du climat ou encore de la vaccination, on pourrait imaginer des collectifs citoyens pour discuter de ces questions éminemment importantes qui touchent nos sociétés. Parce que le progrès ne va pas de soi. Pourtant, comme le rappelle très justement Thibaut Giraud et son point nous servira de conclusion : « La condamnation morale de la xénogreffe supposerait qu'on porte sur l'élevage industriel une condamnation morale incomparablement plus forte et radicale, étant donné l'immensité des torts causés pour des raisons futiles. Autrement dit, si quelqu'un voit un problème éthique dans la xénogreffe, le grand débat démocratique qu'il doit appeler de ses voeux n'est pas un grand débat sur la xénogreffe mais sur l'élevage industriel d'abord et avant tout. »

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