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Quand on a pris le dernier des poissons, ils ne reviennent plus jamais !

Dossier - Mangera-t-on encore demain du poisson pêché ?
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C'est peu de dire que la consommation de poisson a flambé ces dernières décennies dans la plupart des pays du monde. On pare les poissons de toutes les vertus bien qu'ils nous ramènent aussi, fidèlement, toutes les pollutions que nous avons déversées dans la mer – quand ils y ont survécu ! Mais notre appétit vorace et notre incapacité à nous réguler à l'échelle internationale les font disparaître, d'autant plus qu'ils sont également de grandes victimes du réchauffement climatique. C'est pourquoi, demain, il faudra élever le poisson plutôt que le pêcher et passer massivement à l’aquaculture, comme l'ont déjà fait les Chinois et un certain nombre d'autres peuples asiatiques. Il est urgent d'apprendre à déguster ces mets de choix avec modération, et surtout de façon durable.

  
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Une erreur consisterait à croire qu'en faisant une simple pause, les populations de poissons pourraient relativement rapidement se reconstituer. C'est par exemple ce que certains ont avancé pendant le confinement Covid-19 de 2020, quand la plupart des chalutiers sont restés au port. En fait, le repeuplement est une œuvre de longue haleine.

Le bar tarde trois à cinq ans pour commencer à se reproduire ; dans les périodes de frai il se regroupe en bancs, ce qui facilite sa pêche. D’où l’interdiction de captures en Manche et mer du Nord en février et mars, l’interdiction totale au chalut pélagique et très forte limitation des autres méthodes de pêche. © Gaetan Soupa, Adobe Stock

Des espèces en voie de régression sur leur aire naturelle

Il faut par exemple trois à cinq ans pour qu'un bar, un cabillaud, une dorade, une limande, un maquereau ou un merlan atteigne la maturité sexuelle, et ils ne pondent qu'une fois par an. Et quand on est descendu trop bas, c'est trop tard pour agir.

L'histoire est là pour nous rappeler les conséquences de nos inconséquences ! Prenons trois exemples.

Pendant des siècles la morue a servi de nourriture de base en Europe de l’Ouest et en Amérique, les bancs de poisson de Terre-Neuve semblaient inépuisables, et la saga des pêcheurs « Terre-Neuvas » a enflammé l’imagination de générations de gamins. © Hans-Petter Fjeld, Wikimedia commons, CC 2.5
  • La morue de l'Atlantique nord considérée comme quasiment éteinte

La morue de l'Atlantique nord, particulièrement à Terre-Neuve, semble avoir atteint le point de non-retour. Entre 1500 et 1950, cette pêche a largement contribué à nourrir l'Amérique du Nord et l'Europe et façonné la culture des villes côtières ; les prises avaient progressivement grimpé à 300.000 tonnes par an pour les seuls bancs de Terre-Neuve. Puis on a investi dans de puissants chalutiers, qui ont fini par y prendre jusqu'à 800.000 de tonnes en 1968, plus un million de tonnes supplémentaires dans le reste de l'Atlantique nord... Ce furent les campagnes de pêche de trop, et là les stocks se sont carrément effondrés, pour disparaître purement et simplement en 1992 (probablement à 1 % de ce qu'ils étaient). Aujourd'hui, on ne pêche plus que 40.000 tonnes par an...

Effondrement des stocks de morue de l'Atlantique au large de la côte est de Terre-Neuve en 1992. © Lamiot, Wikimedia commons, CC 3.0

Tentons de comprendre. La morue est une espèce qui arrive à maturité entre cinq et huit ans d'âge, et les plus vieux sont de bien meilleurs géniteurs que les petits : une jeune morue produit 3 millions d'œufs contre 11 millions pour une génitrice plus âgée ; or le taux de survie des larves n'est que d'une sur un million, et les proies des morues adultes (comme le hareng et le capelan) sont aussi des prédateurs de ses larves ; les jeunes qui restent sont donc incapables à eux seuls de maintenir la population...

Le respect des équilibres naturels est absolument indispensable si on veut continuer à pouvoir pêcher durablement. © Lamiot, Wikimedia commons, DP
  • La disparition des sardines dans leur site naturel peut être définitive

Deuxième exemple : en 1945, on a pêché jusqu'à 235.000 tonnes de sardines au large de Monterey, Californie, faisant tourner les 30 conserveries qui avaient transformé cette ville en capitale mondiale de la sardine, et fournisseur important et stratégique des soldats américains de la seconde guerre mondiale... Cette activité a subitement et définitivement disparue : les prises de 1948 ont à peine atteint 15.000 tonnes. Les sardines ne sont jamais revenues et il y a longtemps qu'il n'y a plus de conserverie dans cette ville, qui s'est transformée, mais un peu tard, en centre d'animation d'une zone de protection maritime ! Les sardines, comme les anchois ont une espérance de vie courte (quatre ans), et on ne trouve donc pas de vieux géniteurs plus féconds, et leurs larves sont très sensibles aux conditions du milieu (température, acidité, courants, etc.) et aux prédateurs ; donc, dans leur cas, les disparitions peuvent être définitives.

Capture commerciale de toutes les espèces de saumons sauvages entre 1950 et 2010. © Epipelagic, Wikimedia commons, CC by-sa 3.0
  • Le saumon des rivières françaises autrefois abondant

Dernier exemple, bien français ! Le saumon était tellement abondant dans les rivières françaises il y a un siècle que certains règlements intérieurs d'entreprises précisaient qu'il était interdit d'en servir à la cantine plus de trois fois par semaine ! On estime qu'au XIXe siècle, on pouvait pêcher 90.000 saumons par an dans les petits fleuves côtiers bretons, ce qui paraît totalement incroyable actuellement.

Mais les dégâts de la surpêche ne sont pas les seuls ! Ils s'additionnent à ceux dus au réchauffement climatique et à la pollution, que nous allons détailler dans le chapitre suivant. C'est pourquoi, si l'on veut continuer à manger du poisson, il va dorénavant falloir l'élever et passer massivement de la pêche à l'aquaculture, comme nous le verrons ultérieurement. Et du coup, ça vaut la peine de revisiter la notion de pêche durable et les moyens de manger du poisson durable, comme nous le ferons dans le dernier chapitre de la série.