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On pêche beaucoup plus de poisson que ce qui est annoncé officiellement

Dossier - Mangera-t-on encore demain du poisson pêché ?
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C'est peu de dire que la consommation de poisson a flambé ces dernières décennies dans la plupart des pays du monde. On pare les poissons de toutes les vertus bien qu'ils nous ramènent aussi, fidèlement, toutes les pollutions que nous avons déversées dans la mer – quand ils y ont survécu ! Mais notre appétit vorace et notre incapacité à nous réguler à l'échelle internationale les font disparaître, d'autant plus qu'ils sont également de grandes victimes du réchauffement climatique. C'est pourquoi, demain, il faudra élever le poisson plutôt que le pêcher et passer massivement à l’aquaculture, comme l'ont déjà fait les Chinois et un certain nombre d'autres peuples asiatiques. Il est urgent d'apprendre à déguster ces mets de choix avec modération, et surtout de façon durable.

  
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La surpêche provoque des dégâts considérables sur les mers, lacs et rivières à travers le monde, et menace maintenant purement et simplement de très nombreuses espèces. Ces effets se superposent à ceux du réchauffement climatique et de la pollution que nous analyserons dans le chapitre suivant.  

Peu de Français se rendent compte de ce que veut vraiment dire « pêche industrielle ». © John Wallace, NOAA/NMFS/NWFSC/FRAMD, Wikimedia commons, DP

Les chiffres de production mondiale de poisson, que nous avons évoqués dans le chapitre précédent, ne permettent de voir qu'une partie de la situation extrêmement préoccupante du prélèvement de poissons dans la mer.

Tout d'abord, le poisson sert aussi à nourrir... le poisson d’élevage. Il convient donc de rajouter 22 millions de tonnes aux 156 consommées par les Hommes, pour arriver aux statistiques officielles de 178 millions de tonnes. 

Trop de pêche et trop d'animaux marins gâchés

Ce chiffre pourtant colossal, est en fait très sous-estimé, car il est très difficile d'évaluer les quantités réelles prélevées dans les mers et océans. Tout d'abord les poissons ramenés dans les ports ne représentent qu'une partie de ce qui est réellement pêché, car les filets remontent nombre de mammifères marins, tortues, oiseaux de mer, poissons trop petits, trop gros, abîmés, hors quotas, sans valeur économique ou commerciale, peu comestibles, etc. Tout cela est rejeté dans la mer, la plupart du temps mort ou grièvement blessé, ce qui malheureusement finit par représenter entre 30 et 50 % de la pêche.

On estime par exemple qu’on rejette ainsi à la mer 45 millions de lieux noirs chaque année ! © Tino Strauss, Wikimedia commons, CC 3.0

Au total, ce sont des dizaines de milliers de tonnes de poissons et autres animaux marins gâchés chaque année. N'arrivant pas aux ports, ils ne rentrent dans aucune statistique, même s'ils servent à nourrir les poissons ou les mouettes. Pourtant, il n'y a qu'à observer les nuées de mouettes qui accompagnent les chalutiers pour comprendre qu'elles sont bien nourries !

Il n’y a qu’à observer les nuées de mouettes qui accompagnent les chalutiers pour comprendre qu’elles sont bien nourries ! Анна Костенко, Adobe stock

De plus, la pêche artisanale pour autoconsommation ou approvisionnement des marchés locaux, la pêche de loisir ou touristique, et bien entendu la pêche clandestine ne sont presque jamais comptabilisées. Sans oublier la faible fiabilité des pays en guerre, fortement corrompus ou à état défaillant, dont la rigueur statistique n'est pas la première préoccupation...

On estime que dans les eaux anglaises, en 2008, on a rejeté 24.500 tonnes de poissons, faute de marché, hors quotas ou trop petits, soit 32 % de ce qui a été remonté dans les filets ! © Cefas

Enfin, il faut se rendre compte qu'une bonne partie de la pêche mondiale s'effectue au sein d'un monde sans foi ni loi. En effet, à 800 kilomètres des côtes, on ne trouve pas beaucoup de policiers, mais de nombreux bateaux immatriculés dans des paradis fiscaux, avec des équipages internationaux dépourvus de protection sociale, parfois réduits à l'état d'esclaves. Ce n'est pas la pêche hors quotas qui les impressionne beaucoup, et, dans ce cas, ils ne se précipitent pas pour faire enregistrer rigoureusement la totalité de leur cargaison.

Les auteurs d'une étude parue en 2016 dans la revue scientifique Nature ont tenté de contourner le problème de la sous-déclaration en recoupant les données avec celles estimées via d'autres sources d'information : les études nutritionnelles, la consommation de fuel par les bateaux de pêche, etc. Ils estiment ainsi à au moins 32 millions de tonnes annuelles la sous-déclaration !

Des ressources halieutiques menacées

Pour prendre la mesure de ce chiffre, notons qu'on a « officiellement » pêché 96 millions de tonnes de poisson en 2018. La pêche réelle aurait donc été de l'ordre de 130 millions de tonnes, plus tout ce qui a été rejeté mort dans la mer sans être entré dans un port ! Les auteurs insinuent que le « vrai » chiffre pourrait en fait approcher les 200 millions de tonnes, soit deux fois plus que les statistiques officielles ! Croire qu'on peut prélever une telle quantité de ressources halieutiques sans s'occuper sérieusement du renouvellement, et sans dépeupler la mer, est une opinion bien naïve ! Le poisson de mer est en fait tellement menacé qu'il est proche d'être condamné.

On a déclaré autant de prise de poisson en 2018 qu’en 1998, alors que les méthodes de pêche sont devenues nettement plus agressives. S'il y avait beaucoup de poissons dans la mer, cette courbe aurait continué à croître. © Bruno Parmentier (graphique de l’auteur à partir des chiffres FAO)

D'ailleurs, le fait que le chiffre officiel des prises ne bouge plus depuis 20 ans, autour de 90 millions de tonnes, est bien un signe de non-renouvellement de la ressource. Car au cours de ces décennies les méthodes de pêche se sont fortement améliorées, en particulier on racle les fonds marins de plus en plus profondément. De plus, beaucoup d'experts estiment que la sous-déclaration a tendance à diminuer, en particulier dans les zones Atlantique Nord-Ouest et Sud-Est et Pacifique Ouest.

Si l'on déclare prendre autant de poisson, mais avec des méthodes beaucoup plus agressives et sophistiquées, et des déclarations plus honnêtes, cela veut bien dire qu'il y en a moins dans la mer. Il est donc pertinent de s'interroger sur l'évolution du chiffre réel.

Le déclin est vraiment et fortement amorcé, et on ne peut qu'être navré par l'incapacité de la communauté internationale à empêcher la disparition mondiale du poisson. Songeons qu'il y a aujourd'hui plus de deux millions de bateaux de pêche en activité, dont 70 % en Asie. Mais ce chiffre ne veut rien dire car les chalutiers industriels, qui ne représentent que 1 % de cette flotte, ramènent la moitié des prises...

Le port de pêche de Labuan, Java, Indonésie. © Sémhur, wikimedia Commons, CC by-sa 3.0

Dans les eaux continentales des pays à gouvernement faible, comme ceux de la côte ouest de l'Afrique, la situation est particulièrement dramatique car aucun pouvoir ne possède une flotte de garde-côtes capable de faire respecter les lois et les accords internationaux, et que la disproportion des forces est absolument considérable.

Les pays riches signent des accords de pêche avec les gouvernements locaux, ils ont été estimés en 2014 à 400 millions de dollars par an par l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Une fois ces accords signés, c'est un peu la loi de la jungle dans ces eaux très poissonneuses et très peu surveillées. Songeons qu'un chalutier européen peut ramasser jusqu'à 250 tonnes de poissons par jour. En comparaison, il faudrait un an à 56 bateaux traditionnels africains pour capturer le même volume. Sans parler des centaines de « bateaux usines » chinois ou coréens qui opèrent en toute impunité, sans permis ou dans des zones interdites.

Le port de Dakar est le plus grand port de pêche au Sénégal. Les prises y sont de plus en plus maigres comme sur toute la côte ouest-africaine. © Pshegubj, Wikimedia commons, CC 4.0

Dans cette région, le poisson représente une importante source de protéines et génère des revenus et des emplois pour quelque sept millions de personnes. L'épuisement des stocks de poisson a des répercussions extrêmement préoccupantes sur la sécurité alimentaire et l'économie de pays qui comptent parmi les plus vulnérables du monde.

Les dragues et chaluts qui raclent le fond de la mer sont un véritable désastre, tant en matière de biodiversité que de réchauffement de la planète. © Ecomare, Oscar Bos, Wikimedia commons, CC 4.0

Des méthodes de pêche de plus en plus sophistiquées

Maintenant, on attrape le poisson avec des technologies extrêmement sophistiquées qui ne lui laissent plus aucune chance : sonar, radar, énormes chaluts qui raclent les fonds marins, dragues, sennes, et même, dans certaines régions du monde, pêche électrique, au cyanure, aux explosifs, etc. Toutes méthodes que les autorités ont le plus grand mal à prohiber, même quand elles sont motivées pour le faire. Car, rappelons en plaisantant, « le gendarme est hydrophobe » : il s'aventure fort peu à quelques centaines de kilomètres des côtes !

Résultat logique de cette véritable course aux armements : aujourd'hui, on estime que 29 % des 600 espèces de poissons et crustacés sont en passe de s'éteindre, et que 90 % de la population des grands poissons (thon, makaire, requin, cabillaud et flétan) a déjà disparu.