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Les grandes sécheresses africaines à l'origine des migrations humaines

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Une période de sécheresses extrêmes subies par l'Afrique voici 90.000 à 135.000 ans aurait eu une influence déterminante sur les migrations humaines ainsi que sur l'évolution de certaines espèces, comme les poissons, affirme Andrew S. Cohen, de l'université d'Arizona à Tucson.

Le lac Malawi vu par satellite. Crédit Nasa

"Le niveau du lac Malawi, un des plus profonds du monde, agit comme une véritable jauge", indique Cohen. "Il se situait autrefois 600 mètres plus bas que son niveau actuel, ce qui nous indique que la région était beaucoup plus sèche à cette époque. De plus, les fouilles archéologiques indiquent très peu de présence humaine durant cette période de sécheresse prolongée".

Selon Cohen, cette constatation fournirait une explication d'ordre écologique à une des hypothèses les plus récentes, qui soutient que les populations européennes sont issues de petits groupes ayant occupé le territoire africain voici 150.000 à 70.000 ans. A l'issue de cette période, le climat africain est redevenu plus humide et la population s'est mise à augmenter, ce qui a provoqué d'importantes vagues d'immigration en direction du nord.

Ce n'est pas la première fois que des sécheresses sont évoquées concernant cette période, mais jusqu'ici personne ne les avaient mises en relation pour les regrouper en un évènement climatique plus étendu, voire global.

L'origine de la découverte

Cohen et ses collaborateurs ont travaillé plusieurs années aux abords du lac Malawi, situé à la frontière entre le Malawi, le Mozambique et la Tanzanie, et qui se classe en cinquième position par son volume, mais détient le record absolu pour le nombre d'espèces aquatiques qu'il abrite.

Pour cela, ils ont examiné les sédiments accumulés au fond du lac Malawi, dont la profondeur atteint actuellement 706 mètres, et les ont comparés à d'autres prélevés dans les lacs Tanganyika et Bosumtwi. En conjuguant toutes ces données, il est ainsi possible de reconstituer une très longue période de temps sans aucune interruption, et ainsi de reconstituer une vaste période climatique. Bien que cette méthode ait permis de remonter jusqu'à 150.000 ans dans le passé, il reste beaucoup à faire, annonce Cohen, car les prélèvements effectués dans le lac Malawi représentent quelque 1,5 million d'années d'histoire de l'Afrique tropicale !

Mais effectuer de tels carottages requérait l'utilisation d'un matériel adapté aux grandes profondeurs, que l'on a plus l'habitude de voir lors d'expéditions de forage océaniques. L'équipe de recherche a donc commencé par rassembler le matériel nécessaire, avant de louer un bateau où l'équipement a été installé. Celui-ci, le M/V Viphya, a reçu un système de positionnement GPS très précis afin de permettre la stabilisation de l'ensemble par tous les temps, y compris durant les conditions de forte houle.

Le dispositif de forage a été descendu sur le plancher du lac à moins 592 mètres, puis le trépan s'est enfoncé de 380 mètres, effectuant un carottage représentant plusieurs centaines de milliers d'années de dépôts.

Celui-ci représente un véritable trésor de renseignements sur la période visée. Les chercheurs pourront y retrouver l'origine organique des sédiments, tels plancton, invertébrés aquatiques, pollens, mais aussi les traces de combustion ou même charbons de bois provenant de feux d'origine humaine. La nature de la végétation pourra aussi être déterminée avec précision, ainsi que ses fluctuations au cours du temps.

Une période particulièrement aride

Concernant la période correspondant aux grandes sécheresses, les scientifiques ont déjà pu déterminer que celle-ci comporte très peu de traces de charbon de bois ou de pollen, et en déduisent une végétation clairsemée ou rare. Cohen n'hésite pas à comparer la région entourant le lac Malawi voici 100.000 ans avec l'Arizona actuel. Toujours durant la même période, les sédiments ramenés renferment de grandes quantités d'invertébrés et de plancton que l'on ne trouve que dans des étendues d'eau de faible profondeur, riches en algues et d'eau trouble, comme l'actuel lac Turkana, aujourd'hui qualifié de "mer de jade".

L'ensemble de ces conditions a aussi eu pour conséquence de freiner l'évolution des vertébrés qui peuplaient le lac, essentiellement des poissons de la famille des cichlidés. Le retour à une situation normale, avec une élévation de 600 mètres du niveau des eaux, a entraîné la diversité biologique spectaculaire que nous en connaissons actuellement, avec l'apparition de centaines de nouvelles variétés.

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