Les enfants Habert de Montmort par Philippe de Champaigne en 1649. Musée des Beaux Arts de Reims. © Wikimedia Commons, domaine public

Sciences

Être enfant sous l'Ancien Régime

Question/RéponseClassé sous :Époque moderne , enfance , éducation des enfants

Les idées et concepts sur l'enfance ont beaucoup varié au fil du temps. Il existe peu de témoignages sur la manière d'élever les enfants et encore moins sur leurs sentiments et leur qualité de vie avant le XVIIe siècle. Les témoignages écrits et les représentations iconographiques de l'enfant se sont transformés d'une époque à l'autre. Il faut attendre les années 1750 pour que la cellule familiale devienne lieu d'intimité et commence à s'organiser autour des enfants en assurant leur première éducation. 

Dans les années 1950, l'historien français Philippe Ariès a étudié écrits, peintures et gravures du passé, pour tenter de cerner à travers les témoignages d'adultes, les sentiments et les pensées des enfants. D'autres historiens poursuivent ses travaux et soulignent que les représentations de l'enfant, sa place dans la famille et la société, sont influencées par de nombreux facteurs : la religion, les coutumes, les connaissances scientifiques sur l'enfance, les progrès médicaux, la place des enfants dans le monde du travail, les catastrophes économiques et sociales... Les termes « enfance », « jeunesse », « adolescence » ne désignent pas encore des âges bien définis comme aujourd'hui : cette différenciation par des termes appropriés n'apparaît qu'au XVIIe siècle.

L'enfance sous l'Ancien Régime

L'histoire des différents âges de l'enfance sous l'Ancien Régime commence à être mieux connue des historiens actuels. La première enfance s'étend de la naissance au second anniversaire : c'est la période de tous les dangers ! Un enfant sur trois décède avant l'âge d'un an et la moitié d'une classe d'âge n'atteint pas dix ans : la mise en nourrice très répandue, la malnutrition, le manque d'hygiène, les maladies, les multiples accidents domestiques... contribuent largement à cette hécatombe.

Visite à la nourrice par Étienne Aubry, XVIIIe siècle. Musée des Beaux Arts et d'Archéologie de Châlons-en-Champagne. © Wikimedia Commons, domaine public

Vers 1770, 75 % des nouveau-nés parisiens mis en nourrice décèdent avant leur première année. Les habitudes de vie sont également délétères : les nourrissons risquent l'étouffement en dormant avec leurs parents, l'emmaillotage très serré est une contrainte dangereuse pour le développement de l'enfant. On estime que la crasse est un « engrais », on ne lave pas le bébé ; l'urine étant considérée comme un remède, les couches ne sont pas lavées mais juste séchées.

Bébé emmailloté, détail du tableau L'adoration des bergers par Georges de La Tour vers 1645. Musée du Louvre. © Wikimedia Commons, domaine public

Les maladies infantiles ou non frappent de jeunes organismes fragilisés par une alimentation peu adaptée (à l'allaitement s'ajoutent au bout de quelques semaines, des bouillies de céréales prémâchées par la mère) et le manque d'hygiène. La dysenterie, la variole, la diphtérie font des ravages et la variolisation (première tentative de vaccin contre la variole) se diffuse lentement à partir des années 1770 ; la population demeure très méfiante vis-à-vis de ce nouveau procédé médical. Le sevrage théorique de l'enfant vers deux ans, le fait entrer dans le deuxième âge de l'enfance qui s'étend jusqu'à ses sept ans. Garçons et filles sont vêtus d'une robe, c'est la période des premiers apprentissages.

L'enfant malade par Gabriel Metsue vers 1665. Rijksmuseum, Amsterdam. © Wikimedia Commons, domaine public

La cellule familiale protectrice et éducatrice n'existe pas pour tous : les registres paroissiaux révèlent que trois jeunes adultes sur quatre sont orphelins d'un parent au moins, lorsqu'ils se marient. Et les grands-parents se font très rares après l'âge de cinquante-cinq ans. Une autre réalité est celle d'espacements importants entre frères et sœurs, causés par le décès de bon nombre d'entre eux ; les aînés connaissent rapidement la responsabilité de s'occuper des plus jeunes et d'aller travailler pour faire vivre la famille. Enfin les remariages de parents veufs provoquent l'arrivée de demi-frères et sœurs, ce qui ne facilite pas la protection et l'éducation d'une fratrie très nombreuse.

Cosette, dessin de Émile Bayard pour la première édition des Misérables de Victor Hugo, en 1862. © Wikimedia Commons, domaine public

La troisième enfance s'étend entre sept et quatorze ans ; pour les garçons, elle se prépare vers l'âge de six ans, par le port de la première culotte. Pour une très grande majorité d'enfants issus du monde paysan ou de classes urbaines modestes, cela signifie l'entrée dans le monde du travail. Le travail d'un enfant participe à son éducation, sa socialisation et à l'activité économique des membres de sa famille. Pour d'autres, c'est la possibilité d'aller à l’école, gratuite et gérée par la communauté villageoise depuis une ordonnance royale de 1680. Le but de l'école est avant tout d'assurer une instruction chrétienne à la majorité des élèves. Pour la majorité des enfants, il s'agit de la seule forme d'alphabétisation qu'ils recevront de toute leur vie.

L'âge de l'innocence par Joshua Reynolds en 1788. Tate Britain, Londres. © Wikimedia Commons, domaine public

Cette période de la troisième enfance diffère considérablement si l'on est enfant de la ville ou de la campagne. Pour le petit citadin, c'est le temps de la séparation et de la ségrégation sociale : les enfants de la noblesse et de la bourgeoisie aisée sont envoyés au collège (institution urbaine) et ne se mélangent plus aux autres enfants. L'autre distinction est celle qui oppose filles et garçons : l'Église et la renaissance du droit romain ont affirmé les droits du père de famille et le rôle paternel déterminant dans l'éducation des fils. À sept ans, le garçon né dans une famille aristocrate, quitte l'éducation maternelle pour celle des hommes, car il se voit désigner un « gouverneur » par son père. Le rôle privilégié du père dans l'éducation des garçons est valorisé par son rang de chef de lignage qui doit transmettre le patrimoine de la famille à son fils aîné. Les filles ont de très rares opportunités de poursuivre leur éducation après quatorze ans, hormis celles qui sont issues de la noblesse ou de la bourgeoisie fortunée.

La « découverte » de l’enfance à partir du XVIIe siècle

L'attitude de la société face à l'enfant traduit une lente évolution au cours du XVIIe siècle : longtemps considérés comme insensibles à l'égard de leur progéniture (d'après les témoignages écrits et mémoires retrouvés par les historiens), les parents considèrent davantage leurs enfants comme un maillon de la famille et de la communauté. Le rapport à la mort est très différent de nos pratiques actuelles et lorsqu'un enfant meurt, il est essentiel de le remplacer. Au cours du XVIIe siècle, on constate que les portraits d'enfants et les représentations de la famille se font plus nombreux. Les portraits de famille se modifient profondément, indiquant des sentiments de tendresse envers les enfants. L'Église affirme que l'enfant doit être protégé et précise les devoirs des parents par le biais des manuels de catéchisme.

Portrait de la reine Marie-Antoinette et ses enfants, par Élisabeth Vigée Le Brun en 1787 (le dauphin Louis qui décédera en juin 1789, montre le berceau vide de sa petite soeur Sophie décédée en juin 1787). Château de Versailles. © Wikimedia Common, domaine public

L'intérêt pour l'enfant progresse nettement au cours du siècle suivant : la famille nucléaire (parents plus enfants) devient la cellule de base de la société et favorise cette évolution. Une plus grande attention est donnée à l'éducation et à la santé des enfants (dans les classes aisées), sous l'impulsion d'auteurs comme Jean-Jacques Rousseau qui publie Émile ou de l'éducation en 1762. Il décrit l'éducation idéale d'un jeune garçon en abordant, étape par étape, les questions éducatives qui émergent à mesure qu'il grandit. L'œuvre de Rousseau est plutôt mal acceptée par d'autres écrivains des Lumières, notamment Voltaire qui critique la production d'un traité d'éducation de la part d'un homme qui a abandonné ses cinq enfants ! « Rousseau, avec la publication de l'Émile en 1762, cristallise les idées nouvelles et donne le coup d'envoi de la famille moderne, c'est-à-dire la famille fondée sur l'amour maternel » (Élisabeth Badinter).

Madame Vigée Le Brun et sa fille par Élisabeth Vigée Le Brun en 1786. Musée du Louvre, aile Sully, salle 52. © Wikimedia Commons, domaine public
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