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Étude du squelette d'Arégonde : l'état de santé de la reine

Dossier - Arégonde, reine des Francs : enquête anthropologique
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La découverte de la tombe de la reine Arégonde, morte à la fin du VIe siècle de notre ère, a été le point de départ d’une grande aventure scientifique qui touche à son terme. En voici les conclusions.

  
DossiersArégonde, reine des Francs : enquête anthropologique
 

Malgré le mauvais état de conservation du squelette d'Arégonde, l'examen des ossements a révélé un certain nombre de lésions à la fois héritées de l'enfance et caractéristiques de son âge. Ces observations ont l'avantage de ne pas raviver de polémiques passées, dans la mesure où aucune de ces séquelles n'avait été notée jusqu'à présent.

Fouilles. © Amiskov, Wikimedia commons, CC by-sa 4.0
Fig. 15 - Pieds d’Arégonde, comparaison entre les métatarsiens gauches et droits. © Cl. Rücker

Le principal trouble affectant Arégonde se situe aux pieds. Une anomalie de forme a été détectée sur le pied droit et finement étudiée par le Dr Yves Darton. Ce dernier a ainsi mis en évidence une différence de taille entre les métatarsiens droits, plus courts et plus minces, et ceux du pied gauche (Fig.15 et 16).

Fig. 16 - Pied droit d’Arégonde, détail sur les déformations des métatarsiens 3 à 5. © V. Gallien, Inrap

Cette malformation est associée à une forme hypotrophique du talus droit et à une hypoplasie corticale du fémur correspondant. L'ensemble des lésions montre que la jambe droite est marquée par une différence segmentaire et harmonieuse de développement qui renvoie à une séquelle de paralysie survenue durant l'enfance.

Une anomalie du pied droit d'origine poliomyélitique

L'hypotrophie postparalytique du pied droit s'accompagne d'un développement de l'enthèse du tendon d'Achille identique à celui du pied gauche et qui témoigne de la conservation de l'activité du muscle triceps sural (muscle extenseur du pied). Par ailleurs, une ossification du ligament tibiofibulaire antérieur indique des entorses graves de la cheville droite. Enfin, la chaussure, étudiée par Marquita Volken, conserve des traces de contacts du pied droit avec le sol, à l'endroit du premier et du cinquième orteil, ce qui est normal, et sur le bord médial du pied sous le premier métatarsien, ce qui indique un aplatissement de l'arche longitudinale du pied. Les déformations du cuir de l'empeigne montrent également un élargissement de la tête du premier métatarsien pouvant être interprété comme un hallux valgus, c'est-à-dire une déviation du premier orteil appelée également oignon du pied.

La chaussure d'Arégonde conforte donc le diagnostic d'un pied plat paralytique, avec une déviation latérale du premier orteil. Pour Yves Darton, ces éléments plaident en faveur d'une paralysie incomplète des muscles du pied, avec une atteinte probable du jambier antérieur qui, associée à un talus hypotrophique affectant la stabilité de l'articulation de la cheville, favorisait les entorses. Cette répartition sectorisée des paralysies évoque une origine poliomyélitique.

Fig. 17 - Arégonde, détail sur la strie d’hypoplasie observée sur une canine. © Cl. Rücker

Dans son examen dentaire, le Dr Claude Rücker a montré sur l'émail des canines, la présence d'une hypoplasie étroite et précise, située légèrement au-dessus du tiers cervical de la couronne des deux dents (Fig.17).

Sachant que l'hypoplasie de l'émail dentaire résulte d'un arrêt de croissance, soit à la suite d'un déficit nutritionnel (vitamine A et D), soit en raison d'une infection durant plusieurs semaines, cette dernière cause a été privilégiée dans le cas d'Arégonde. L'aspect net, sans bavures et les dimensions de la strie ont permis d'estimer la durée de la cause du stress à 1 ou 2 mois. La position sur la dent situe l'atteinte de l'organisme du sujet vers l'âge de 4-5 ans, au plus. L'association hypoplasie et séquelles de paralysie s'accorde parfaitement avec le diagnostic de poliomyélite de l'enfance.

La défunte présentait également des signes de vieillissement avec une arthrose cervicale et lombaire. Son squelette était affecté par un terrain hyperostosique marqué par des sites d'enthèses (zone d'insertion des tendons et des ligaments) très développés sur tous les os observables et en particulier sur les fémurs dans les fosses trochantériennes et sur les lignes âpres, et, comme nous l'avons déjà signalé, sur les calcanéus à l'insertion des tendons d'Achille. Associés à des ostéophytes rachidiens caractéristiques, ces lésions évoquent la maladie de Forestier. Cette maladie hyperostosique s'accompagne souvent de troubles métaboliques, à type de diabète et d'hypercholestérolémie, qui, comme les manifestations osseuses, s'accroissent avec l'âge.

Complexion hyperostosique et troubles métaboliques affectaient Arégonde

Les conclusions d'Yves Darton sur l'état de santé d'Arégonde indiquent que la souveraine boitait, mais probablement peu. Elle conservait l'usage de son pied droit qui avait tendance à faucher et à s'aplatir au sol. Son principal handicap tenait davantage à une fâcheuse tendance aux entorses de la cheville qu'à une véritable gêne à la marche. En définitive, c'est sa complexion hyperostosique et son cortège potentiel de troubles métaboliques, qui représentaient un danger pour sa santé.