Étude d'une Ariane 6, dans sa version habitée, avec à son bord une capsule de transport d'équipage. Notez, à gauche de l'image, le toboggan d'évacuation d'urgence. © Cnes
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Vols habités : l'ESA met la pression sur les décideurs politiques

ActualitéClassé sous :vol habité , accès à l'espace , autonomie de l'accès à l'espace

Étonnamment, alors que l'Europe sait tout faire en matière de vol spatial habité, elle n'a toujours pas la volonté politique pour devenir autonome dans ce domaine. Mais, la situation pourrait évoluer ces prochaines années. Nos explications avec celles de Didier Schmitt, coordonnateur de la proposition pour le Conseil ministériel de l'ESA pour l'exploration robotique et humaine.

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[EN VIDÉO] Le premier vol habité du New Shepard  Dans la course à l’espace, Jeff Bezos, accompagné de son frère, de Wally Funk, une aviatrice américaine de 82 ans, et d’un jeune néerlandais de 18 ans, s'est envolé mardi 20 juillet à bord du New Shepard qui a franchi les 100 kilomètres d’altitude. Un succès pour le premier vol touristique de Blue Origin. 

Lors de la conférence de presse de rentrée, Josef Aschbacher, le directeur général de l'Agence spatiale européenne a plaidé pour une capacité européenne dans le domaine du transport spatial, que ce soit pour envoyer des astronautes ou du fret. Comme le précise Didier Schmitt, coordonnateur de la proposition pour le Conseil ministériel de l'ESA pour l'exploration robotique et humaine, il « est clair qu'aujourd'hui la question des vols habités se pose de façon aiguë ».

Aujourd'hui, nous sommes dans la même situation qu'au début des années 1970, « quand a été décidé le programme Ariane pour doter l'Europe d'une capacité autonome d'accès à l'espace ». À l'époque, il n'y avait pas de vrai marché pour le lancement de satellites. Les décideurs politiques ont alors fait le choix de « l'indépendance plutôt que d'acheter des services de lancement étrangers ». Résultat, Ariane nous a non seulement « offert cette autonomie de l’accès à l’espace, mais aussi le leadership pendant deux décennies sur le marché des lancements de satellites ouverts à la concurrence ». Aujourd'hui, nous ne sommes également plus à l'époque d'Hermès quand le programme de vols habités de l'ESA a été abandonné en novembre 1992, qui aurait permis à l'Europe d'être autonome dans les vols habités. Ce programme n'était pas aussi fédérateur qu'Ariane et l'ESA a « fait le choix de la coopération internationale en devenant partenaire de l'ISS - et donc de troquer les vols de nos astronautes - plutôt que de développer sa propre infrastructure de transport spatial habité ».

Trente ans plus tard, on se rend compte qu'il y a aujourd'hui « un marché et la situation en orbite basse a considérablement changé ». Les enjeux aussi avec le « développement économique de l'orbite basse, mais aussi vers et autour de la Lune et plus tard vers et autour de Mars ». S'assurer d'avoir accès à toutes ces destinations devient un « enjeu économique et géopolitique majeur ».

Brève synthèse des capacités des principales puissances spatiales dans le domaine des vols habités et de l’exploration robotique. Force est de constater que l'Agence spatiale européenne brille par l'absence de capacité dans de nombreux aspects de l'exploration et l'utilisation de l'espace. © ESA

Alors que les États-Unis, la Russie, la Chine, et l'Inde (en 2023), ont développé et exploitent leurs propres vaisseaux, « force est de constater que l'Europe est en retard, malgré le fait qu'elle dispose de toutes les compétences et de briques technologiques clés ».  Pour autant, ce retard ne doit pas se transformer en précipitation pour le combler. Avant de soumettre des projets à ses États membres, l'ESA doit réfléchir à « l'avenir immédiat de ce nouvel écosystème en orbite basse et des opérations humaines attendues autour et près de la Lune dans la décennie à venir » et, à partir de ces pistes de réflexions, déterminer quelle serait l'architecture d'un futur système de transport la mieux adaptée pour « accéder à toutes ces destinations et à ces nouveaux marchés ».

La décision dans le camp des décideurs politiques 

Lors de sa conférence, Josef Aschbacher a voulu « mettre les points sur les "i" et mettre les décideurs politiques européens devant leur responsabilité » avant le sommet européen informel qui, sous l'égide de la présidence française de l'Union européenne, rassemblera le 16 février à Toulouse les ministres des Affaires spatiales des États de l'Union européenne et de l'ESA et aussi avant le Conseil de l'ESA au niveau ministériel qui, en novembre de cette année décidera des programmes et les budgets pour la période 2023-2025. Ces deux événements décideront du rôle que tiendra l'Europe ces prochaines décennies dans le secteur spatial. Si par manque de volonté ou d'ambition politique, aucune décision n'est prise, « l'Europe restera à la traîne de ses partenaires avec un retard irrattrapable au vu de ce qui se passe aux États-Unis avec les projets commerciaux tels que le Starship ».

Si l'ESA ne s'attend évidemment pas à ce qu'une décision soit prise sur le développement d'un système de transport lors de ces deux événements, « elle souhaiterait qu'a minima le feu vert soit donné au financement d'une étude qui devrait permettre aux décideurs politiques à prendre une décision éclairée lors du Conseil de l'ESA au niveau ministériel fin 2025 ». L'objectif serait donc d'engager un  programme à cet horizon avec un système opérationnel qui pourrait voir le jour dès le début des années 2030.

Cette étude de définition devrait probablement évaluer les scénarios envisagés en orbite basse et autour et vers la Lune, déterminer l'architecture la mieux adaptée pour son futur système de transport spatial et chiffrer le coût d'un tel programme.

Pour en savoir plus

Vols habités : quand l'Europe va-t-elle prendre son autonomie ?

Article de Rémy Decourt publié le 12/12/2021

Étonnamment, alors que l'Europe sait tout faire en matière de vol spatial habité elle n'a toujours pas la volonté politique pour devenir autonome dans ce domaine. C'est d'autant plus surprenant que l'orbite basse, le LEO-Hub, va devenir une sorte de huitième continent, siège d'une nouvelle économie à l'activité humaine importante. Nous profitons de la sortie en librairie d'un livre, qui veut sonner l'alerte pour dire qu'il est temps pour l'Europe de disposer d'un moyen autonome d'accès à l'espace pour ses astronautes, pour résumer la situation actuelle avec Philippe Coué, son auteur. 

Lors de la dernière réunion ministérielle intermédiaire, qui s'est tenue au Portugal le 19 novembre, sur l'accélération de l'utilisation de l'espace en Europe « Le Manifeste de Matosinhos », aucune décision n'a été prise concernant une éventuelle décision sur le feu vert à un programme de vol habité qui aurait pu être décidé lors de la prochaine réunion ministérielle, prévue en fin d'année 2022.

Un manque d'audace que l'on regrette et que de nombreux spécialistes ne comprennent évidemment pas. Philippe Coué, dans un nouvel ouvrage intitulé « Le vol spatial habité, un choix structurant pour l’Europe », a pour sa part décidé de « sonner l'alerte pour dire qu'il est temps pour l'Europe de disposer d'un moyen autonome d'accès à l'espace pour ses astronautes ». Étonnamment, depuis l'abandon au début des années 1990 du programme Hermes, qui aurait permis à l'Europe d'être autonome dans les vols habités, l'ESA a fait le choix de la coopération internationale - et donc de troquer les vols de nos astronautes - plutôt que de développer sa propre infrastructure de transport spatial habité. Depuis cet abandon, l'Europe dispose de « toutes les technologies clés disponibles, et généralement démontrées, en Europe », nous expliquait il y a peu Christophe Bonnal, expert senior à la direction des lanceurs du Cnes et auteur principal d'une étude qui montre l'aptitude de l'ESA à réaliser un système de transport spatial habité à partir d'une version adaptée d'Ariane 6.

Comme le souligne Philippe Coué, « l'Europe sait tout faire en matière de vol spatial habité. Il faut maintenant décider de rassembler les pièces du puzzle ». En effet,  d'Hermes à l'IXV et du X-38 à l'ARD, sans oublier l'ATV, dont cinq exemplaires ont été lancés, et les études CTV (Crew Transfer Vehicle) et ARV (Advanced Reusable Vehicle), tous ces programmes, ont permis d'accéder à cette compétence que peu de pays ont acquise.

Étude d'une Ariane 6, dans sa version habitée, avec à son bord une capsule de transport d'équipage. Ce système de transport spatial habité, s'il entrait en phase de développement pourrait être réalisé en seulement six à huit ans. © Cnes

Cette absence de volonté politique est d'autant plus surprenante que le coût d'un programme habité ne peut évidemment pas être l'excuse qui justifierait ce refus. Il pourrait être réalisé entre 6 et 10 ans pour un coût de « seulement » quelques milliards d'euros. Le budget de l'Agence spatiale européenne étant limité, les fonds affectés aux vols habités le seraient nécessairement au détriment d'autres programmes. Pour limiter l'effort budgétaire de l'ESA, et donc le report, voire l'abandon de programmes ou de projets, il serait « judicieux d'y impliquer l'Union européenne car il y a une dimension politique évidente à une telle initiative », nous expliquait en juillet 2020 Didier Schmitt, coordonnateur de la proposition pour le Conseil ministériel de l'ESA pour l'exploration robotique et humaine. Mais, soyons réalistes. Compte tenu du calendrier de la Commission européenne, aucune initiative de la sorte ne peut se décider avant au mieux 2024, date à laquelle débuteront les « discussions sur le prochain programme cadre pluriannuel de l'EU, pour une implémentation en 2028 », tenait à préciser Didier Schmitt.

Le LEO-Hub contraindra-t-il l'Europe à devenir autonome dans les vols habités ?

Actuellement, l'ESA se satisfait de sa politique de coopération internationale pour faire voler ses astronautes à bord de véhicules russes et américains. Mais, si cette politique se justifiait, peut-être, il y a encore quelques années, la situation en orbite basse a considérablement changé et les enjeux également. S'assurer d'y avoir accès devient un enjeu économique et géopolitique majeur. Pour comprendre ce changement, il faut savoir que l'émergence d'acteurs privés du New Space s'est traduite par une réduction des coûts de l'accès à l'espace et par une augmentation de la capacité des systèmes spatiaux. Résultats, ses nouveaux acteurs ont jeté les bases du développement économique de l'orbite basse, aussi appelé le LEO-Hub. Cette privatisation de l'accès à l'espace et l'utilisation de l'orbite basse offrent aujourd'hui des débouchés commerciaux et de nouvelles activités sont possibles, de sorte que l'ESA et l'Europe ne peuvent plus se permettre de ne pas y être.

Demain, l'essentiel des activités spatiales va se dérouler en orbite basse. Une situation qui doit pousser l'ESA et l'Union européenne à réfléchir à l'opportunité de disposer d'une autonomie d'accès à l'espace pour ses astronautes, mais aussi ses scientifiques et ses entrepreneurs. Sans cet accès autonome au LEO-Hub, l'Europe ne pourra pas discuter d'égal à égal avec ses partenaires et prend le risque d'être marginalisée lorsqu'il s'agira de négocier de grands partenariats et programmes internationaux.

Comme l'assène Philippe Coué, il est « temps pour l'Europe de disposer d'un moyen autonome d'accès à l'espace pour ses astronautes ». Compte tenu des enjeux, on ne « peut plus attendre sous peine de passer en 3e division spatiale - et en 3e division tout court - alors que les États-Unis, la Russie, la Chine, et l'Inde (en 2023), ont développé et exploitent leurs propres vaisseaux et stations spatiales et pas seulement pour tourner autour de la Terre », conclut-il.

Philippe Coué, Le vol spatial habité, un choix structurant pour l'Europe (2021). Aux éditions Skyshelf.eu, 128 pages, en français. © Skyshelf.eu
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