Pour les vingt ans de Futura, notre rédaction s’est intéressée à un phénomène de société qui s’est accéléré avec la pandémie et qui bouleverse la Planète depuis le mois de février 2019 : le télétravail. Il est devenu subitement le mode de travail principal pour de nombreuses personnes pendant des mois. À l’heure du retour en présentiel, du moins en partie, quelles conclusions pour la santé des personnes pouvons-nous tirer de cette expérience grandeur nature ?

Tout d'abord, il est à noter que la possibilité de télétravailler un ou plusieurs jours par semaine est le plus souvent perçue comme un avantage par les salariés. Les entreprises ne proposant pas le télétravail aux postes télétravaillables sont quasiment perçues comme rétrogrades ! La question « Quelle est la politique de l'entreprise en terme de télétravail ? » est devenue la norme en entretien d'embauche pour les postes concernés. Sous des apparences séduisantes, les avantages du télétravail méritent d'être contrastés et les risques pour la santé des travailleurs soulignés.

Liberté d’organisation ou disponibilité illimitée ?

L’Institut national de Recherche et de Sécurité (INRS), organisme qui agit pour la préventionprévention des accidentsaccidents du travail et des maladies professionnelles, a défini le télétravail. Il comprend « toute forme d'organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l'employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire ». Par « hors de ces locaux », on entend le plus souvent le domicile du salarié. Le télétravail en espace de coworking demeure une pratique à la marge.

Selon une enquête menée par l'Ugict-CGT en septembre 2021 chez 15.000 personnes, le télétravail permet de mieux concilier vie professionnelle et vie personnelle pour 71 % des répondants. Mais si des horaires assouplis facilitent l'organisation de la vie familiale, deux tiers des répondants déclarent avoir reçu des sollicitations sur des périodes de temps habituellement non travaillées. Concrètement, 55 % des employeurs n'ont pas défini de plages horaires de travail et 60 % d'entre eux n'ont pas mis en place de dispositif pour garantir le droit à la déconnexion. En outre, pour 47 % des répondants, la charge de travail a augmenté avec le télétravail.

Le télétravail favorise l’effacement d’un signal temporel net entre travail et vie personnelle

Comme le souligne l’Académie de Médecine, « le télétravail favorise l'effacement d'un signal temporel net entre travail et vie personnelle, par un flux continu de demandes à toute heure ». Les conséquences sur la santé mentale de ce manque de limites sont non négligeables et s'inscrivent sur le long terme, jusqu'à une « désynchronisation de l'horloge internehorloge interne ». Quelque 26 % des travailleurs interrogés dans le cadre de l'enquête menée par l'Ugict-CGT estiment leur état d'anxiété plus important en télétravail qu'en présentiel. De manière paradoxale à cette connexion continue, 2 personnes sur 3 disent ressentir de l'isolement en télétravail, sensation qui peut potentiellement aggraver un état d'anxiété sous-jacent.

Les femmes plus dérangées que les hommes sur leurs plages de télétravail. © nazarovsergey, Adobe Stock
Les femmes plus dérangées que les hommes sur leurs plages de télétravail. © nazarovsergey, Adobe Stock

Un environnement plus propice à la concentration, vraiment ?

Les salariés au bureau, en particulier dans les open-space, sont régulièrement interrompus dans leurs tâches et sont bien souvent obligés d'effectuer leurs missions de manière fragmentée. Le télétravail est pour certains l'occasion de se consacrer à des activités nécessitant un maximum de concentration. L'INRS précise que « le télétravailleur a besoin de bénéficier d'un relatif isolement ». On entend souvent que le télétravail permet d'améliorer les performances. Le télétravail aurait augmenté la productivité de 22 % selon les calculs de l’institut Sapiens !

Les inégalités sont grandes. Seulement 67 % des répondants peuvent travailler dans un endroit calme

Mais le télétravail est-il l'occasion de travailler plus sereinement et plus efficacement pour tous ? Pas si sûr ! Cela dépend de la surface du logement et des personnes présentes au domicile durant la journée de télétravail. Dans ce domaine, les inégalités sont grandes. Seulement 67 % des répondants peuvent travailler dans un endroit calme. Selon un sondage Ipsos, les femmes en particulier sont 1,5 fois plus dérangées par les enfants en télétravail qu'en période de travail normal.

Alors que les attentes des employeurs sont parfois plus élevées lorsque la personne est en télétravail, ne pas disposer d'un endroit au calme peut être une source supplémentaire de stressstress.

Pas de transports, mais un sacré mal de dos !

L'un des avantages indéniables du télétravail est de réduire le temps de transport des collaborateurs : moins de fatigue et moins de stress. Mais le domicile est-il adapté au travail prolongé devant un ordinateurordinateur ? Si 90 % des employeurs fournissent au moins une partie de l'équipement informatique (ordinateur, téléphone), seulement 10 % d'entre eux fournissent des équipements ergonomiques (fauteuils, repose-pieds, bureaux).

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Pourquoi est-il si difficile de faire du sport seul chez soi ?

À l'enquête Ugict-CGT, 39 % des répondants ont ressenti des douleurs inhabituelles depuis la mise en place du télétravail (dosdos, yeuxyeux, poignets). Celles-ci sont proportionnelles au temps de télétravail ; 34 % de ceux qui télétravaillent 1 jour par semaine ou moins ont présenté des troubles musculo-squelettiques contre 41 % parmi ceux qui télétravaillent 4 ou 5 jours par semaine. Dans un communiqué de mai 2021, l'Académie de Médecine s'exprime sur cette question : «L'ergonomie souvent défaillante du poste de travail au domicile peut conduire à des problèmes posturaux, des troubles ostéo-articulaire et des cervicalgies ».

 Télétravailler debout, une possibilité pour rester moins longtemps assis ! © <em>Courtesy of ClassicRiser</em>
 Télétravailler debout, une possibilité pour rester moins longtemps assis ! © Courtesy of ClassicRiser

Quid de la prise de poids ?

Le télétravail est le plus souvent associé à une diminution de l'activité physiquephysique. La sédentarité est un facteur de risque de maladies chroniques : diabètediabète, maladies cardiovasculaire, hypertension artérielle, certains cancers... Selon l'OMSOMS, la sédentarité est le 4e facteur de risque de décès dans le monde. Elle  est responsable de 10% des décès en Europe !   

La sédentarité est le 4e facteur de risque de décès dans le monde

Une diminution de l'activité physique entraine souvent une prise de poids ; d'une part, la balance apports énergétiques/dépenses nécessite d'être rééquilibrée en cas de diminution de l'activité physique ; d'autre part, car de manière paradoxale, bouger moins donne envie de manger plus...

L'Observatoire national de l'activité physique et de la sédentarité précise que « lorsque nous sommes inactifs, nous avons tendance à manger plus que nécessaire et des aliments souvent riches en graisse et en sucres. » Par ailleurs, comme vu plus haut, le télétravail pouvant entrainer un état d'anxiété, il est tentant de se rabattre sur des aliments réconfortants.

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L'activité physique serait bien un rempart contre la prise de poids

Santé publique France recommande de se lever plusieurs fois par heure afin de diminuer le temps assis par jour, a minima toutes les 30 minutes. Durant le 1er confinement où le télétravail s'est combiné aux restrictions de sorties, plus de 50 % des personnes n'atteignaient pas les 30 minutes recommandées d'activité physique par jour !

Oui au télétravail, mais pas n’importe comment !

Le télétravail demeure une avancée sociale pour la plupart des personnes pouvant en bénéficier. En revanche, certaines règles doivent être respectées pour que ses bénéfices demeurent supérieurs à ses inconvénients. L'INRS en propose quelques unes :

  • éviter le télétravail à temps complet ;
  • organiser à intervalles réguliers des rencontres physiques pour maintenir le lien collectif ;
  • définir les modalités du droit à la déconnexion ;
  • sensibiliser les collaborateurs à l'importance de la différenciation entre temps professionnel et temps personnel ;
  • sensibiliser les collaborateurs aux dangers de la sédentarité ;
  • équiper les collaborateurs de matériel ergonomique.