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Aurélien Brulé : son combat pour sauver la forêt de Bornéo

Dossier - Portraits Nature : quand l'Homme et l'animal se rencontrent
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Vous aussi, vous vous demandez ce qu'est la biodiversité et ce qu'elle englobe ? Ce dossier est fait pour vous. Vous découvrirez ici la biodiversité sous différents angles, différents pays, différentes causes. Venez à la rencontre des hommes et des femmes qui ont dédié leur vie à leur passion : la protection d'une espèce animale malmenée par les activités humaines.

  
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Au-delà de sa lutte pour protéger les gibbons, Aurélien Brulé a été confronté à un autre problème en arrivant dans les contrées indonésiennes : la déforestation massive. Sauver les espèces en danger passe aussi par la préservation de leur habitat. Aurélien Brulé nous dévoile ici son ressenti.

Famille de gibons. © Michelle Bender, CC BY-NC 2.0

Aurélien Buré :

Cela fait plus de 10 ans que je tente de sauver des animaux et la forêt à Bornéo et Sumatra, en Indonésie. Au début, l'idée était simple : aider les gibbons victimes des braconniers. Mais sur le terrain, je me suis trouvé confronté au vrai problème qui touche la faune indonésienne : la déforestation. Et la pierre devait être lancée aux compagnies forestières...

90 % du territoire avait été donné à ces compagnies, et elles pouvaient couper à leur aise cette forêt d'une richesse inouïe. Toutefois, j'avais très vite fait un constat qui allait à l'encontre de nombreux discours. J'avais remarqué qu'après une exploitation de la forêt pendant 30 ans, il restait encore une végétation, certes appauvrie, mais très intéressante... Dans ces concessions en fin de contrat, la faune de Bornéo était représentée : gibbons, orangs-outans, ours des cocotiers, etc. Les populations de ces espèces étaient appauvries, et pouvaient être mises en péril par des braconniers, mais elles étaient encore là ! L'idée de faire de ces zones déjà exploitées, des zones protégées, semblait être la stratégie la plus réaliste, dans un contexte de développement économique du pays.

L’huile de palme, plus destructrice que les compagnies forestières

La plupart des compagnies forestières ne pratiquent pas de coupes blanches. Elles font des coupes sélectives, à la recherche d'essences précieuses, comme le meranti, le tek et le ramin. Pour l'extraction de ces bois, la forêt est saignée par des pistes et de nombreux arbres sont détruits. Mais au moins, il reste quelque chose qui donne une idée de ce que pouvait être la forêt originelle.

Mais protéger ces forêts blessées, à la fin des contrats, était sans compter sur les besoins des pays développés... en chips, shampoings, cosmétiques et biscuits !

Gibbon juvénile à mains blanches (Hylobates lar). © Choupigloupi, cc by 2.0

Cette fois, l'ennemi, bien plus menaçant, venu d'Afrique, allait changer la donne pour la préservation de la forêt ! La demande des pays développés en huile bon marché devait faire se multiplier à une vitesse effrénée des compagnies d'huile de palme, toujours à la recherche de nouvelles terres... 

Le palmier à huile est robuste, produit beaucoup et est adapté aux pays tropicaux où la main-d'œuvre ne coûte pas grand-chose. Son huile est donc une des moins chères sur le marché. En 10 ans, des millions d'hectares ont été convertis en plantations, rien qu'à Bornéo. Il n'est pas rare d'avoir un seul consortium (dont un petit groupe de personnes tire les ficelles) à la tête de plusieurs centaines de milliers d'hectares. Toutes les zones qui ont été exploitées par des compagnies forestières sont donc massacrées à blanc. La forêt laisse place à une monoculture, où plus un seul animal n'a sa place... Le comble ? L'Homme non plus n'a plus sa place, dans un environnement où l'érosion et la pollution rendent les eaux impropres à la consommation. Les populations locales se retrouvent bernées, appauvries, pour les intérêts des autorités indonésiennes, des grands patrons et des Occidentaux désireux, entre autres, de chips bon marché ! La forêt est brûlée à chaque saison sèche, et aujourd'hui je vois dans une compagnie forestière... un don du ciel ! Je sais que, pendant l'exploitation forestière, la jungle ne sera pas convertie en une plantation qui n'attend que le boom des agrocarburants. Si cela devait arriver (boom des agrocarburants), ce serait vraiment la fin des forêts qui m'ont attiré dans ce pays, refuges de mes amis gibbons.

Déforestation. Environ 13 millions d'hectares disparaîtraient chaque année, dans le monde. © DP

Des microprojets de conservation pour protéger la forêt

Le combat est aujourd'hui de taille. Les petits projets comme Kalaweit ne font pas le poids face aux compagnies d'huile de palme. La seule chose réaliste pour sauver ce qui peut encore l'être est de travailler avec les populations locales. À Bornéo, les populations dayaks refusent de travailler dans les plantations. Les ouvriers sont pour la plupart des Javanais très pauvres. Les conditions de travail dans ces cultures sont proches de l'esclavage, pour un salaire de 2,50 $ la journée, sans couverture sociale, etc. Je crois en la création de microprojets de conservation, visant à protéger concrètement de petites zones. Trop de discours sont émis par de grandes ONG, désireuses de soigner leurs campagnes auprès de leurs donateurs. Il faut arrêter cela et travailler maintenant main dans la main avec les populations, pour protéger des zones de forêt.

Kalaweit travaille aujourd'hui à la gestion de certaines réserves, aujourd'hui protégées, grâce au soutien des populations. Ce genre de microprojets peut être répété un peu partout en Indonésie. Il faut simplement s'en donner les moyens. Récemment, j'ai fait une expédition d'un mois, seul, dans le nord de la province centrale de Kalimantan (partie indonésienne de Bornéo). J'y ai trouvé une forêt de plus de 2 millions d'hectares, quasiment vierge de toute attaque humaine. Cette forêt, c'est celle dont je rêvais lorsque j'étais enfant. Face à elle, en entendant les chants de mes amis gibbons, j'ai repris espoir et j'ai ressenti de quoi mon combat devait être fait les dix prochaines années. Ce n'est pas facile de se sentir un témoin impuissant d'une telle destruction de la vie. Mais cette introspection d'un mois dans la jungle m'a permis de réaliser que, quel que soit le résultat de mon action, le fait d'œuvrer pour la vie justifie tous mes efforts et ceux de ceux qui luttent à mes côtés.

Avec un peu de moyens, nous pouvons sauver des zones encore vierges. Avec un peu de volonté, nous sommes capables de donner des refuges à des espèces que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Je ne suis pas optimiste pour l'avenir, mais je crois que nous avons nos petites victoires à remporter. Nous avons des îlots, plus ou moins grands, à créer pour que les gibbons et tous les autres animaux ne disparaissent jamais. Mon combat est celui de sauver les gibbons, ainsi que tous les animaux qui croisent ma route. Nous pouvons tous sauver de petits coins de paradis.