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    Véronique A.P nous expose dans un témoignage à quel point le tigretigre, dans son environnement naturel, peut être un animal mystérieux. Il n'est pas le tigre de cirque ou de zoo, ni celui dressé pour le cinéma. Il est l'animal pur, sauvage, celui qu'elle tente de préserver.

    Le tigre , un beau félin. © Accipiter GFDL, Domaine public
    Le tigre , un beau félin. © Accipiter GFDL, Domaine public

    Véronique Audibert Pestel :

    Mon engagement pour la protection des tigres a émergé dans les jungles montagneuses du cœur de la péninsulepéninsule indochinoise. Au fil des jours, sur leurs traces, j'ai compris ce qu'ils étaient, ce qu'ils représentaient, si loin de la représentation que l'on peut en avoir dans les zoos, les cirques et à l'écran. Grâce à un pisteur, chasseur de tigres, j'ai eu l'immense privilège d'être initiée à la grandeur des espaces encore vierges de toute intervention humaine, de toute recherche scientifique, un monde intact, pur. Ce montagnard aux pieds nus aura à jamais ma reconnaissance. Sans sa connaissance parfaite, je n'aurais jamais rien su du pouvoir énigmatique de cet animal emblématique, de la force qu'il représente pour les hommes de ces forêts, de sa qualité de marqueur d'une biodiversitébiodiversité intacte, de toute la faunefaune qui va à sa suite.

    Tout dans cette épaisse forêt frémissait et palpitait comme au premier matin du monde ; et ce tigre qui nous suivait silencieusement alors que nous remontions vers le nord, dont nous trouvions les traces aux abords de notre bivouac le lendemain matin, a révélé dans son sillage la fragilité d'un monde en passe de s'évanouir, un monde dont les hommes comme mon pisteur, un chasseur-cueilleur, feraient les frais. Ce tigre et cet homme ont changé ma vie, c'était en 1998, ils m'ont ouvert les yeuxyeux à la fois sur leur monde parfait et son péril imminent. Ce combat a pris naturellement le nom de Poh Kao, des tigres et des Hommes.

    Gros plan d'un tigre (<em style="text-align: center;">Panthera tigris corbetti</em>). © Matej Batha, CC by 3.0
    Gros plan d'un tigre (Panthera tigris corbetti). © Matej Batha, CC by 3.0

    Fourrure et médecine chinoise font courir le tigre à sa perte

    Le tigre est braconné pour sa peau et pour toutes les parties de son corps, chacune ayant des vertus pour la médecine traditionnelle chinoise. Il a été prouvé scientifiquement que les os de tigre n'auraient pas plus de vertus que des os de lapin ! On y trouve du calcium, pas plus. Le comité national officiel de la MTC s'est engagé à ne plus prescrire d'animal listé en annexe I de la Cites. Mais les traditions ont la vie dure et ce qui est rare est cher, d'où un accroissement ces dernières années du braconnage sur les quelques tigres sauvages restant. Un Occidental qui voudrait, depuis Paris par exemple, chasser un tigre devrait au moins aligner 100.000 euros ; de source informée, de telles demandes ont eu lieu. En 2000, un ancien mercenaire m'a proposé une chasse au tigre pour 5.000 euros.

    Les tigres sont recherchés d'une part pour les peaux, au Moyen-Orient, dans les pays du Golfe et dans la riche diaspora chinoise à travers le monde. Le Japon, la Corée ne sont pas en reste. Les griffes et les dents sont aussi prisées par tous les Asiatiques comme symboles de puissance et d'invincibilité ou repoussoirs de fantômes, ennemis, etc. Des centaines de milliardaires ont fait leur apparition en Chine, des millions de personnes ont un pouvoir d'achat qui leur permet aujourd'hui de consommer les prestigieux produits issus du monde sauvage. Les tigres élevés en batterie sont aujourd'hui plus de 5.000 en Chine. Le marché noir, le trafic d'animaux sauvages sont en expansion spectaculaire. Selon Interpol, c'est le deuxième après le trafic de droguedrogue en volume financier. Le réseau emprunte les mêmes routes et les mêmes filières humaines que celles du trafic de drogue, d'armes et d'êtres humains. Pour les douanes, la police, ce trafic est difficilement contrôlable, il s'agit d'une véritable économie parallèle, quasiment impunie.

    Tigre étendu dans l'herbe. © Xavier Bouchevreau, Flickr, CC by-sa 2.0
    Tigre étendu dans l'herbe. © Xavier Bouchevreau, Flickr, CC by-sa 2.0

    Plus que quelques dizaines de tigres au Cambodge

    Le Cambodge a encore beaucoup à offrir : 65 % de forêts intactes et 74 espècesespèces d'animaux en danger critique ; chaque animal, du pangolinpangolin à l'ours à collierours à collier, en passant par la tortuetortue allongée et la panthère nébuleusepanthère nébuleuse, a sa cotation sur le marché noir du trafic, tout comme chaque arbrearbre et chaque essence. En 1998, il y avait 700 tigres au Cambodge, aujourd'hui les scientifiques estiment leur population entre 10 et 70 individus. Aussi sombre qu'apparaisse la situation, 3,3 millions d'hectares de forêts protégées couvrent le territoire, ce qui en fait l'un des pays avec la plus haute proportion de forêts sous protection. Les grandes ONG internationales de conservation ont permis au pays de structurer les zones protégées (formation, système légal), en coopération avec le ministère de l'Environnement et le ministère de l'AgricultureAgriculture, des Forêts et de la PêchePêche du Cambodge. Ce sont aujourd'hui des centaines de rangers qui sécurisent les parcs nationaux, les sanctuaires et réserves de biosphèreréserves de biosphère, en dépit du danger et des menaces des trafiquants. La protection de ces forêts percute les intérêts de locaux puissants, la corruption est au Cambodge à un niveau record.

    Le combat est rude, mais nous croyons tous à un avenir pour la conservation de la faune et des forêts au Cambodge. Une synergiesynergie entre la sécurisation des zones par les rangers, la recherche scientifique aujourd'hui menée par de jeunes scientifiques cambodgiens et le développement agricole pour les habitants des forêts se concrétise un peu plus chaque jour. Poh Kao, des tigres et des Hommes s'est engagée dans cette troisième composante de la synergie. Nous travaillons pour améliorer les conditions de vie des communautés montagnardes ayant un impact sur la forêt primaire, pour réduire les pertes en biodiversité et créer les bases d'une conservation à long terme au moyen de l'engagement des communautés, du développement agricole et de la sensibilisation à la protection de la faune. Notre but est de sécuriser l'environnement ancestral des communautés de l'appétit des concessions (forestières, minières, foncières), par la création d'une nouvelle zone protégée au Cambodge et donc d'offrir à la faune et au tigre en particulier un espace sécurisé.

    La zone sur laquelle nous travaillons abrite probablement la dernière population de tigres au Cambodge. En effet, aucune empreinte n'a été relevée sur le reste du territoire depuis 2005, ceci dit les zones forestières sont très difficiles à inspecter.

    La montagne, dernier refuge du tigre face au braconnage

    Les communautés montagnardes avec lesquelles nous travaillons estiment la population de tigres à une vingtaine d'individus, mais qui se seraient enfoncés vers le nord à cause de la pression du braconnage. Leur connaissance de la faune et du tigre est un atout déterminant dans nos recherches de terrain. Ils appartiennent à des minorités ethniques proto-indochinoises de chasseurs-cueilleurs. Les principales activités sont la culture du riz et la collecte de produits en forêt (chasse et cueillette). Les activités économiques, l'organisation sociale et les croyances (animistes) sont très intimement liées à la forêt : 95 % du territoire ancestral d'activités de ces villages est couvert de forêts denses, au centre desquelles se trouve la montagne de Rom Peurk. Cette zone est l'habitat de nombreuses espèces menacées et rares (49 espèces en danger dont 7 en danger critique, 8 espèces de félinsfélins), c'est aussi l'habitat de deux esprits essentiels et fondateurs des communautés.

    Bien que la richesse en biodiversité soit ici plus grande que dans le reste du pays, les forêts de la zone souffrent de plusieurs menaces de dégradation de la biodiversité, dues à des activités illégales comme l'extraction de boisbois précieux (acajou Dalbergia cochinensis)), le braconnage et le commerce d'animaux sauvages. Les trafiquants viennent régulièrement dans les villages depuis la fin de la guerre il y a dix ans, afin de collecter la faune et de commander des espèces spécifiques. C'est la seule source de revenus monétaires pour les communautés, où aucun développement (ONG ou autorités locales) n'a été mis en place avant que Poh Kao, des tigres et des Hommes ne démarre son projet. Les enquêtes, explorations et interviews que nous avons menées depuis 1997 ont révélé que cette zone était particulièrement sous pression du trafic international d'animaux sauvages depuis 1998, du fait de sa proximité frontalière avec le Vietnam et le Laos, sur la route de la Chine. La tradition de chasse alimentaire n'avait jusqu'alors jamais mis en péril l'équilibre de la faune sur place (les premiers rapports du parc national recensent plus de 100 tigres sur la zone). Ces populations de chasseurs-cueilleurs étaient totalement isolées, les réseaux du trafic, organisé depuis la Chine principalement, se sont actionnés à partir de cette date, prenant comme relais un village chinois établi depuis 200 ans sur la zone mais qui était resté coupé des échanges en raison des 30 années de guerre au Cambodge.

    Ces réseaux pénètrent dans les zones les plus reculées, ils fournissent aux populations des mines antipersonnel, des câbles d'acier pour leur permettre de chasser les espèces les plus cotées sur le marché de la médecine traditionnelle et le marché des fétiches ; en échange, ils fournissent aux communautés montagnardes des sacs de riz et payent en or (un tigre représente à lui seul 40 années du salaire moyen d'un Cambodgien). À partir de là, les villages sont collectés chaque jour par plusieurs chefs de réseau. 

    Deux tigres couchés dans l'herbe. © Neusitas, CC by-sa 2.0
    Deux tigres couchés dans l'herbe. © Neusitas, CC by-sa 2.0

    En 2006, nous nous entendons sur un accord de principe avec le chef et les anciens, nous définissons ensemble les espèces menacées, désormais prohibées de chasse, et les activités de développement agricole. Le contrat intitulé « Arrêt de la chasse et du commerce des espèces menacées contre développement agricole et soutien à l'école » est signé. Nous implantons les premières activités d'urgence (accès à l'eau potable) et continuons à élaborer une méthodologie pour enrayer à la racine le trafic d'animaux sauvages et du tigre en particulier.

    Selon les études menées par Poh Kao, des tigres et des Hommes (2007 : étude socio-économique, pratiques agricoles, situation de la santé animale), la collecte des produits et la chasse en forêt représentent 60,5 % des revenus villageois, contre 23,5 % pour l'agriculture et 7,5 % pour l'élevage. Les expertises ont révélé que ces deux dernières activités ont un fort potentiel de développement (richesse du sol dans les zones habitées et ressources importantes de nourriture pour le bétail). L'étude socio-économique montre également que les habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 0,50 $ par jour, et font face à l'insécurité alimentaire avec des récoltes de riz de 1,0 tonne/ha quand la moyenne au Cambodge est de 2,5 tonnes/ha. En conséquence, plus de 90 % des familles dépendent de la forêt pour se nourrir, et 40 % de leurs revenus dérivent du commerce d'animaux pour la viande et pour les médicaments traditionnels chinois.

    Aujourd'hui, nous travaillons en coopération avec les communautés, les anciens chasseurs voient leurs revenus augmenter par rapport à ceux de la chasse, et ce par l'élevage, la culture, l'agroforesterie, etc. Nous transférons des techniques et, grâce à notre équipe d'agronomes et de vétérinairesvétérinaires, une perspective de développement pérenne s'instaure dans les villages. Aujourd'hui, des tigres sont revenus aux abords des villages ; ils représentent un immense espoir pour le Cambodge, car leur présence sur le territoire n'avait pas été confirmée depuis 2005. Pour les communautés, ils reviennent avec l'esprit de la forêt dans leur sillage, car le tigre est pour ces hommes le véhicule de l'âme du grand fondateur de leurs communautés et pour nous le marqueur d'une zone de forêt encore intacte et aujourd'hui sécurisée.