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Recherche de la vie sur Mars : quels sont les enjeux ?

Dossier - Y a-t-il de la vie sur Mars ?
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La vie sur Mars, mythe ou réalité ? De l'évolution du mythe des petits Hommes verts au travers de l'histoire, aux moyens de recherche de vie sur Mars, en passant par les enjeux, vous saurez tout grâce à cette interview exclusive.

  
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Dans cette troisième partie d'interview, le géologue Charles Frankel nous explique les enjeux de la recherche de vie sur Mars, de son coût financier et des possibilités d'un voyage vers la Planète rouge.


Cartes altimétriques de Mars. © Nasa

Futura-sciences : Pourquoi chercher de la vie sur Mars ? Cela en vaut-il réellement la peine ? Qu'est-ce que cela apportera à l'humanité ?
Charles Frankel : Chercher la vie autre part que sur Terre, c'est l'une des questions les plus importantes que nous pouvons nous poser, d'un point de vue scientifique et philosophique. Si l'on trouve de la vie sur Mars, on aura la première preuve que la vie est un phénomène « banal » qui doit se répéter sur bien d'autres planètes de l'univers. Par extension, on peut alors présumer qu'il y a d'autres formes de vie intelligentes dans l'univers (bien qu'il nous faudra, là aussi, en apporter la preuve). Une telle forme de vie primitive sur Mars nous renseignera aussi sur l'origine de la vie sur Terre, dont les traces ont été effacées « chez nous ». On ne sait pas comment la vie a pu naître, quel a été le passage « magique » de l'inerte au vivant. Mars peut peut-être nous éclairer là-dessus.

Et si l'on ne trouve pas de vie sur Mars ? Cela mettra en valeur la vie terrestre comme une exception rarissime, qu'il est nous est indispensable de protéger !

Pensez-vous que la vie martienne, si elle a existé, a pu ensemencer la planète Terre ou bien l'inverse est-il possible ?

Charles Frankel : C'est un problème fondamental. Les planètes échangent de la matière, grâce à ces météorites qui volent de l'une à l'autre. La Terre a bombardé Mars de millions de tonnes de rochers au fil du temps, et la plupart de ces « missiles » contenaient des bactéries ! Certaines météorites « terrestres » ont dû tomber dans des lacs martiens, à l'époque où les plans d'eau liquide étaient abondants à la surface de la Planète rouge. Ces bactéries terrestres ont-elles prospéré ? Ont-elles colonisé Mars ? Est-ce cela que l'on va trouver avec nos détecteurs de vie ?

Et réciproquement, si la vie est née d'abord sur Mars, est-ce que ce sont des météorites martiennes qui ont apporté la vie sur Terre ? Sommes-nous tous des Martiens ?

Que répondre au fait que des sommes énormes sont investies pour ces recherches ? Certains pensent qu'il serait préférable de les utiliser pour réduire la pauvreté dans le monde ou préserver l'environnement terrien qui se dégrade d'année en année.

Charles Frankel : Les sommes qui sont dépensées dans le secteur spatial sont dépensées sur Terre ! Elles font tourner l'industrie, sont dépensées en salaires. Bien sûr, ce ne sont pas les pays défavorisés qui en profitent, mais c'est le cas également pour tous les autres secteurs de l'économie : l'équilibre nord-sud est un problème politique qui concerne tous les secteurs, pas seulement le programme spatial ! D'autre part, l'exploration spatiale apporte des solutions à certains problèmes de notre société. Les satellites de communication font progresser l'économie partout dans le monde, les programmes éducatifs font reculer l'analphabétisme, introduisent des leçons d'hygiène dans les villages reculés munis de paraboles. Les satellites météo permettent d'avertir les populations en danger en cas d'ouragan ou d'inondation, permettent de cartographier les zones touchées pour organiser les secours. Quant à la protection de l'environnement, elle passe directement par la conquête spatiale ! Ce sont les satellites qui ont découvert le trou d'ozone et qui suivent l'évolution de l'effet de serre en mesurant les températures et les taux de gaz polluants. L'exploration de Vénus et de Mars, à cet égard, est capitale ! C'est en étudiant l'atmosphère torride de Vénus que l'on a compris le danger d'un effet de serre débridé. Mars nous procure un exemple précieux de dérive opposée, avec ses périodes glaciaires. Augmenter le nombre de planètes étudiées permet, par comparaison, de mieux comprendre et de mieux protéger la Terre.

Mars Odyssey. © Nasa

S'il y a de la vie sur Mars, le voyage humain par sa grande complexité serait-il souhaitable ? Y aura-t-il un risque de contamination ?

Charles Frankel : Une vie martienne sera adaptée à Mars et à ses organismes et la probabilité qu'elle puisse affecter la biologie terrestre, notamment humaine, est quasi nulle. En revanche, nos sondes ont certainement déjà apporté des bactéries terrestres sur Mars, malgré nos précautions de stérilisation. Est-ce un problème ? Bien sûr que non, puisque des millions de tonnes de roches terrestres fourrées de bactéries terrestres s'écrasent sur Mars depuis la nuit des temps ! Sans que personne ne les ait stérilisées ! Une mission habitée ne change pas la nature du problème. En revanche, il faudra manipuler les échantillons martiens avec beaucoup de précautions pour ne pas les contaminer avec nos propres bactéries avant de les avoir étudiés ! C'est la vie martienne que l'on veut découvrir, pas le rhume des foins du commandant de bord !

Mars Odyssey. © Nasa

Que pensez-vous d'une utopique terraformation de Mars ? La planète ne devrait-elle pas rester un objet d'étude à préserver ?

Charles Frankel : L'Homme peut transformer Mars pour en faire une planète plus accueillante et habitable. Du moins en théorie ! Dans la pratique, il faut réchauffer les calottes polaires de quelques degrés (par exemple en les chauffant avec des miroirs en orbite qui focaliseraient les rayons solaires). La sublimation des calottes (leur évaporation en quelque sorte) relâcherait alors des quantités phénoménales de vapeur d'eau et de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Comme ce sont tous deux des gaz à effet de serre, la température atmosphérique augmenterait, forçant les glaces du sous-sol à fondre à leur tour, etc. Un effet « boule de neige » serait enclenché et une épaisse atmosphère de gaz carbonique s'installerait, avec des lacs d'eau liquide. Seul problème, l'atmosphère ne serait pas respirable par l'Homme, mais les plantes se développeraient bien. On en planterait, qui commenceraient à fabriquer de l'oxygène. Tout cela, même si l'on avait d'énormes moyens à notre disposition, prendrait des millénaires. Mais c'est du domaine du possible.

Cela étant, comme vous le notez, on aura perdu « Mars la vraie », et s'il y avait des formes de vie autochtones que l'on n'avait pas encore découvertes, eh bien on risque de ne plus jamais les trouver, remplacées qu'elles seront par nos cultures et nos bactéries. Il y a deux camps qui s'opposent : ceux qui veulent préserver Mars telle qu'elle est, et ceux qui veulent en faire une « Terre bis ».

Est-ce utopique de penser que Mars puisse servir de « planète de secours » au cas où la Terre ne serait plus habitable ?

Charles Frankel : C'est effectivement l'une des grandes raisons philosophiques qui nous poussent à coloniser Mars. La Terre et sa biosphère sont à la merci de catastrophes humaines, et aussi naturelles. On a vu comment l'impact d'un astéroïde a massacré la biosphère, il y a 65 millions d'années, exterminant les dinosaures et 75 % de toutes les espèces vivantes de l'époque. Une autre catastrophe de ce genre détruirait la civilisation humaine et pourrait même éliminer l'Homme lui-même. Commencer une seconde branche de la civilisation sur Mars, c'est mettre nos œufs dans deux paniers différents. Une sage précaution, non ?