Étude d'une Ariane 6, dans sa version habitée, avec à son bord une capsule de transport d'équipage. Notez, à gauche de l'image, le toboggan d'évacuation d'urgence. © Cnes
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Vols habités : quand l'Europe va-t-elle prendre son autonomie ?

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Étonnamment, alors que l'Europe sait tout faire en matière de vol spatial habité elle n'a toujours pas la volonté politique pour devenir autonome dans ce domaine. C'est d'autant plus surprenant que l'orbite basse, le LEO-Hub, va devenir une sorte de huitième continent, siège d'une nouvelle économie à l'activité humaine importante. Nous profitons de la sortie en librairie d'un livre, qui veut sonner l'alerte pour dire qu'il est temps pour l'Europe de disposer d'un moyen autonome d'accès à l'espace pour ses astronautes, pour résumer la situation actuelle avec Philippe Coué, son auteur. 

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[EN VIDÉO] Le premier vol habité du New Shepard  Dans la course à l’espace, Jeff Bezos, accompagné de son frère, de Wally Funk, une aviatrice américaine de 82 ans, et d’un jeune néerlandais de 18 ans, s'est envolé mardi 20 juillet à bord du New Shepard qui a franchi les 100 kilomètres d’altitude. Un succès pour le premier vol touristique de Blue Origin. 

Lors de la dernière réunion ministérielle intermédiaire, qui s'est tenue au Portugal le 19 novembre, sur l'accélération de l'utilisation de l'espace en Europe « Le Manifeste de Matosinhos », aucune décision n'a été prise concernant une éventuelle décision sur le feu vert à un programme de vol habité qui aurait pu être décidé lors de la prochaine réunion ministérielle, prévue en fin d'année 2022.

Un manque d'audace que l'on regrette et que de nombreux spécialistes ne comprennent évidemment pas. Philippe Coué, dans un nouvel ouvrage intitulé « Le vol spatial habité, un choix structurant pour l’Europe », a pour sa part décidé de « sonner l'alerte pour dire qu'il est temps pour l'Europe de disposer d'un moyen autonome d'accès à l'espace pour ses astronautes ». Étonnamment, depuis l'abandon au début des années 1990 du programme Hermes, qui aurait permis à l'Europe d'être autonome dans les vols habités, l'ESA a fait le choix de la coopération internationale - et donc de troquer les vols de nos astronautes - plutôt que de développer sa propre infrastructure de transport spatial habité. Depuis cet abandon, l'Europe dispose de « toutes les technologies clés disponibles, et généralement démontrées, en Europe », nous expliquait il y a peu Christophe Bonnal, expert senior à la direction des lanceurs du Cnes et auteur principal d'une étude qui montre l'aptitude de l'ESA à réaliser un système de transport spatial habité à partir d'une version adaptée d'Ariane 6.

Comme le souligne Philippe Coué, « l'Europe sait tout faire en matière de vol spatial habité. Il faut maintenant décider de rassembler les pièces du puzzle ». En effet,  d'Hermes à l'IXV et du X-38 à l'ARD, sans oublier l'ATV, dont cinq exemplaires ont été lancés, et les études CTV (Crew Transfer Vehicle) et ARV (Advanced Reusable Vehicle), tous ces programmes, ont permis d'accéder à cette compétence que peu de pays ont acquise.

Étude d'une Ariane 6, dans sa version habitée, avec à son bord une capsule de transport d'équipage. Ce système de transport spatial habité, s'il entrait en phase de développement pourrait être réalisé en seulement six à huit ans. © Cnes

Cette absence de volonté politique est d'autant plus surprenante que le coût d'un programme habité ne peut évidemment pas être l'excuse qui justifierait ce refus. Il pourrait être réalisé entre 6 et 10 ans pour un coût de « seulement » quelques milliards d'euros. Le budget de l'Agence spatiale européenne étant limité, les fonds affectés aux vols habités le seraient nécessairement au détriment d'autres programmes. Pour limiter l'effort budgétaire de l'ESA, et donc le report, voire l'abandon de programmes ou de projets, il serait « judicieux d'y impliquer l'Union européenne car il y a une dimension politique évidente à une telle initiative », nous expliquait en juillet 2020 Didier Schmitt, coordonnateur de la proposition pour le Conseil ministériel de l'ESA pour l'exploration robotique et humaine. Mais, soyons réalistes. Compte tenu du calendrier de la Commission européenne, aucune initiative de la sorte ne peut se décider avant au mieux 2024, date à laquelle débuteront les « discussions sur le prochain programme cadre pluriannuel de l'EU, pour une implémentation en 2028 », tenait à préciser Didier Schmitt.

Le LEO-Hub contraindra-t-il l'Europe à devenir autonome dans les vols habités ?

Actuellement, l'ESA se satisfait de sa politique de coopération internationale pour faire voler ses astronautes à bord de véhicules russes et américains. Mais, si cette politique se justifiait, peut-être, il y a encore quelques années, la situation en orbite basse a considérablement changé et les enjeux également. S'assurer d'y avoir accès devient un enjeu économique et géopolitique majeur. Pour comprendre ce changement, il faut savoir que l'émergence d'acteurs privés du New Space s'est traduite par une réduction des coûts de l'accès à l'espace et par une augmentation de la capacité des systèmes spatiaux. Résultats, ses nouveaux acteurs ont jeté les bases du développement économique de l'orbite basse, aussi appelé le LEO-Hub. Cette privatisation de l'accès à l'espace et l'utilisation de l'orbite basse offrent aujourd'hui des débouchés commerciaux et de nouvelles activités sont possibles, de sorte que l'ESA et l'Europe ne peuvent plus se permettre de ne pas y être.

Demain, l'essentiel des activités spatiales va se dérouler en orbite basse. Une situation qui doit pousser l'ESA et l'Union européenne à réfléchir à l'opportunité de disposer d'une autonomie d'accès à l'espace pour ses astronautes, mais aussi ses scientifiques et ses entrepreneurs. Sans cet accès autonome au LEO-Hub, l'Europe ne pourra pas discuter d'égal à égal avec ses partenaires et prend le risque d'être marginalisée lorsqu'il s'agira de négocier de grands partenariats et programmes internationaux.

Comme l'assène Philippe Coué, il est « temps pour l'Europe de disposer d'un moyen autonome d'accès à l'espace pour ses astronautes ». Compte tenu des enjeux, on ne « peut plus attendre sous peine de passer en 3e division spatiale - et en 3e division tout court - alors que les États-Unis, la Russie, la Chine, et l'Inde (en 2023), ont développé et exploitent leurs propres vaisseaux et stations spatiales et pas seulement pour tourner autour de la Terre », conclut-il.

Philippe Coué, Le vol spatial habité, un choix structurant pour l'Europe (2021). Aux éditions Skyshelf.eu, 128 pages, en français. © Skyshelf.eu
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