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Alimentation et sélection sexuelle à l’origine de la peau blanche

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Les théories en vigueur estimaient jusque-là qu'une partie de la population humaine avait progressivement perdu sa peau noire durant les migrations depuis l'Afrique, en remontant vers des contrées où le soleil frappe moins fort. Elles sont toujours admises, mais d'autres paramètres, moins évidents, pourraient expliquer la clarté de la peau des Européens, qui s'est amplifiée ces 5.000 dernières années.

La peau, les cheveux et les yeux sont plus clairs aujourd’hui chez les Européens qu’il y a 5.000 ans, la faute à une sélection naturelle forte liée à des changements dans l’alimentation et à l’attirance physique. Mais la génétique a pensé à tout : les personnes à la peau claire disposent d’un bagage génétique leur permettant de bronzer plus facilement ! © Steven Vorholt, Wikipédia, cc by 2.0

Voilà environ 200.000 ans, Homo sapiens apparaissait en Afrique, recouvert d'une peau noire. Cette caractéristique cutanée, due à la production de mélanine par les cellules spécialisées, semble indispensable dans cette région du monde où le soleil sévit durement, car elle limite les risques de cancers de la peau. Après bien des millénaires, il y a environ 50.000 ans, certaines populations ont commencé à quitter le continent noir et à remonter vers le Moyen-Orient, carrefour incontournable de l'Europe et de l'Asie.

En remontant vers des territoires plus au nord, la force de frappe du soleil diminue. La noirceur de la peau se révèle moins utile et peut même devenir contraignante sous des latitudes plus élevées. Car le rayonnement solaire permet la synthèse de vitamine D, en complément des apports alimentaires. Arborer une peau plus claire dans des climats plus rudes revêt donc un avantage, soumis à la sélection naturelle.

Le scénario semble linéaire... mais ne colle pas parfaitement avec les découvertes récentes. Une recherche portugaise menée en 2012 sous-entendait que les processus de sélection se sont opérés des dizaines de milliers d'années après la sortie de l'Afrique. Un peu tard pour que le manque de soleil soit le seul facteur mis en cause. En janvier dernier, l'étude du squelette d'un chasseur-cueilleur ayant vécu dans l'actuelle Espagne il y a 7.000 ans révélait qu'il portait les gènes lui conférant une peau plus mate que celle des Méditerranéens actuels, suggérant qu'en certains points du globe au moins, l'épiderme se serait encore éclairci depuis cette époque.

Le teint de plus en plus pâle

Une équipe de chercheurs dirigée par Mark Thomas, de l'University College de Londres, a entrepris de creuser la question en extrayant de l'ADN de 63 squelettes retrouvés dans l'actuelle Ukraine. Seuls 48 d'entre eux, datés de 6.500 à 4.000 ans par rapport au présent, ont pu fournir les séquences complètes de trois gènes particuliers, liés à la couleur de la peau, des yeux et des cheveux, afin d'étudier les différents variants. Tyr est impliqué dans la synthèse de mélanine, Slc45a2 intervient dans le contrôle de la distribution des enzymes produisant des pigments à travers la cellule, tandis que Herc2 joue un rôle primordial dans la couleur de l’iris des yeux.

Les yeux bleus seraient apparus après une mutation spontanée il y a quelques millénaires, et le caractère, jugé attirant, se serait répandu dans diverses régions du monde. © Garretttaggs55, Wikipédia, cc by sa 3.0

Dans les Pnas, ces données ont été comparées à celles obtenues sur 60 Ukrainiens modernes, ainsi que sur 246 séquences émanant de populations vivant dans les alentours. Les analyses révèlent que la fréquence des allèles liés à des peaux ou des cheveux plus clairs a nettement augmenté depuis cette époque. À titre indicatif, les Ukrainiens d'aujourd'hui possèdent huit fois plus de variants Tyr associés à une peau claire et quatre fois plus d'allèles corrélés aux yeux bleus que ceux qui les ont précédés de quelques millénaires. Les Africains, eux, n'en présentent aucun. De tels résultats suggèrent donc que les actuels occupants de l'Ukraine ont le teint plus pâle encore que leurs ancêtres.

Alimentation et séduction, le secret de la sélection des peaux claires

Impact des seules mutations aléatoires ou d'une sélection positive de ces gènes ? Des simulations informatiques expressément conçues pour distinguer les deux aspects ont permis de conclure. En prenant en compte la taille des populations de l'époque et les taux d'altérations géniques, les auteurs ont montré que ces variants ont subi une pression de sélection très importante il y a 5.000 ans, aussi forte que ceux qui permettent de digérer le lactose ou de résister au paludisme. L'évolution de la couleur de la peau n'aurait pas été constante.

Cela amène les scientifiques à une autre question : pourquoi un tel processus de sélection naturelle des dizaines de milliers d'années après la sortie d'Afrique ? Les auteurs émettent deux hypothèses distinctes. D'abord, étant donnée la chronologie des événements, ils supposent que ces populations anciennes constituaient les premiers groupes d'agriculteurs. Leur nourriture nouvelle, à base de céréales notamment, était bien moins riche en vitamine D que celles des chasseurs-cueilleurs, leurs ancêtres, qui profitaient des bienfaits du poisson ou du foie des animaux. D'où l'intérêt d'augmenter la production de cette vitamine indispensable par la peau.

Pourquoi des yeux bleus et des cheveux blonds ? Ces deux critères ne peuvent être liés au régime alimentaire. Les auteurs y voient l'œuvre de la sélection sexuelle, les personnes présentant ces caractéristiques se révélant plus désirables. Leurs particularités physiques les rendaient originales et plus séduisantes. Même les guppys, de petits poissons, sont attirés par ce qui sort du lot...

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