Une tasse en verre de vaseline. © Matthew Benoit, Adobe Stock
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Cabinet de curiosités : l'étrange mode de la vaisselle... radioactive

ActualitéClassé sous :histoire , Physique , Corps humain

[EN VIDÉO] Kezako : quels sont les effets de la radioactivité sur la matière ?  La radioactivité est un phénomène physique naturellement présent dans l'Univers. Elle est due à des noyaux atomiques instables qui se désintègrent et dégagent des rayonnements divers plus ou moins pathogènes. Unisciel et l’université de Lille 1 nous éclairent, avec le programme Kezako, sur les risques et les effets de ces rayonnements. 

Dans ce nouveau chapitre du Cabinet de curiosités, nous sortons notre plus beau service à thé, notre combinaison anti-radiation et notre compteur Geiger. Faites-vous une bonne tasse de thé, éteignez les lumières et allumez votre lampe UV !

Si en son temps la mort de Marie Curie n'a pas suffi à imprimer dans les esprits les dangers inhérents à la radioactivité, l'utilisation de la bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale, suivie des tests nucléaires de la Guerre froide puis de la tragédie de Tchernobyl ont depuis largement justifié la création du terme « radiophobie ». Aujourd'hui, la plupart des personnes sensées ont normalement appris à se méfier des radiations, à redouter le crépitement frénétique d'un compteur Geiger qui s'emballe, au point que nous sommes peut-être devenus excessivement méfiants face à la radioactivité, oubliant volontiers que celle-ci se manifeste, certes dans une moindre mesure, tout autour de nous au quotidien. Accepteriez-vous par exemple de manger dans un plat ou de boire dans un verre contenant de l'uranium radioactif ? Pendant une brève période de l'Histoire, c'est exactement la mode à laquelle s'adonnèrent nos sociétés occidentales.

L'ouraline : un verre radioactif

D'une teinte allant du jaune ambré au vert pomme intense, l'ouraline tient sa couleur de l'oxyde d'uranium, ou bien souvent du diuranate (un anion de l'élément radioactif), qui entrent dans sa composition. Ce verre coloré, que l'on trouve sous de nombreuses formes - bijoux, service de table, ou encore objet décoratif -, pourrait aisément passer inaperçu parmi les nombreuses coupes en cristal et vases Art déco ornant les tables et les étagères des antiquaires. Pourtant, il existe une façon très simple et assez spectaculaire de l'identifier : placez l'objet dans une pièce sombre, illuminez-le d'un faisceau ultraviolet, et vous devriez alors le voir se mettre à briller d'une intense lueur verte alors que l'excitation des électrons dans le verre cause sa fluorescence.

L'ouraline, en apparence anodine pour un œil non averti, révèle sa véritable nature sous une lumière UV. © Raimond Spekking, CC by-sa 4.0

L'origine du nom « ouraline » demeure incertaine à ce jour, mais depuis son invention, ce verre enrichi à l'uranium a acquis une autre appellation qu'utilisent volontiers les collectionneurs : « vaseline glass » ou « verre de vaseline », en référence à la crème dont il emprunte la couleur (à l'époque d'un jaune clair légèrement vert) et, parfois, l'aspect huileux. Au fil de l'Histoire et des marques qui se le sont approprié, ce matériau a également répondu au nom de verre à l'urane, verre citron, crème anglaise, florentin, jasmin, moutarde, vert doré et bien d'autres. Le verre de Dépression, produit durant la crise économique des années 1930, emploie de l'oxyde de fer pour renforcer sa teinte verte, tandis que le verre birman utilise l'or colloïdal pour obtenir son aspect laiteux, variations délicates de crème et de rose pâle.

Un splendide exemple de verre birman. Celui-ci se met également à briller d'une intense lumière verte sous une lumière UV. © Mount Washington Glass Company

Mais si vous discutez avec des puristes, n'oubliez pas : il n'existe qu'un seul véritable verre de vaseline, et le reste n'est que pâle imitation. Transparent, le plus souvent d'un jaune presque fluo, sa proportion d'uranium varie généralement entre 0,1 et 2 %, même si celle-ci peut grimper jusqu'à 25 % pour des objets produits au milieu du XIXe siècle ! On retrouve d'ailleurs bien souvent l'ouraline exposée dans des cabinets assortis d'une source de lumière noire (ou lumière de Wood, une forme d'éclairage imitant de manière satisfaisante les rayonnements UV), permettant aux collectionneurs d'impressionner leurs visiteurs avertis et peut-être de terroriser quelque peu les radiophobes non initiés. Avant de se demander s'il n'est pas imprudent de remplir sa maison d'objets radioactifs, prenons un instant pour nous pencher sur l'histoire de cette drôle d'invention.

Un cabinet de collectionneur, éclairé par une lampe UV. © webbywat

Aux origines de l'ouraline

Bien que l'ouraline ne prenne son essor qu'au XIXe siècle, les premières traces de verre à l'urane remontent à l'an 79 de notre ère. C'est en effet au sein d’une mosaïque antique, découverte dans la villa de Pausilypon (dans le golfe de Naples) en 1911, que le chercheur R.T. Gunther remarque plusieurs carrés de verre d'un vert pâle dont l'analyse révèlera qu'ils contenaient environ 1 % d'oxyde d'uranium. Une surprise lorsque l'on sait à quel point l'uranium est difficile à extraire de la pechblende (le principal minerai pour cet élément radioactif), amenant certains chercheurs à penser que celui-ci pourrait être plutôt issu de l'autunite, sur laquelle il est bien plus simple à échantillonner.

La mosaïque découverte par R. T. Guenther à Pausilypon. © R. T. Guenther

À partir de 1565, la pechblende est extraite des Monts Métallifères en Europe centrale, où elle est employée comme colorant dans l'industrie verrière. Mais, c'est à deux personnes en particulier que nous devons la naissance puis l'avènement de l'ouraline. Tout d'abord Marin Heinrich Klaproth, qui découvre l'uranium en 1789 puis décrit l'usage de l'oxyde d'uranium comme colorant pour le verre et la porcelaine 18 ans plus tard. Il faudra encore une vingtaine d'années avant que Franz Xaver Anton Riedel (membre d'une longue lignée de verriers en exercice depuis plus de 260 ans) ne parvienne à produire grâce à cette méthode deux types de verres fluorescents en 1830 : un vert qu'il baptise Eleonorengrün et un jaune auquel il donne le nom d'Annagelb, en hommage à ses filles Anna-Maria et Eleonora.

Des foyers radioactifs

Très rapidement, l'ouraline fait parler d'elle en Bohème, puis traverse les frontières jusqu'en France, où elle est massivement importée. Avec le concours de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, il ne faudra que huit ans avant qu'un fabricant français - en l'occurrence la cristallerie de Choisy-le-Roi - ne parvienne à reproduire le procédé, rapidement suivi par la cristallerie Baccarat, qui proposera sa propre version d'un vert opaque, baptisée « chrysoprase ». Clichy, Reims, Saint-Louis, et d'autres entreront également dans leur sillage peu de temps après. Le verre d'urane envahit progressivement les foyers et atteint enfin son âge d'or entre 1880 et 1920.

Un ensemble de tasses en chrysoprase produit par Baccarat. © Grand Central Inc.

Le lecteur et la lectrice du Cabinet de curiosités pourraient légitimement penser que la découverte de la radioactivité par Henri Becquerel en 1896, puis celle du radium par Pierre et Marie Curie deux ans plus tard auraient suffi à dissuader le public de continuer d'acheter de l'ouraline et même à le convaincre de s'en débarrasser. Mais en se plaçant dans le contexte de l'époque, force est de constater que la réaction fut entièrement contraire. Les plats, bijoux, vases, statuettes, verres à absinthe et autres bibelots fluorescents s'arrachèrent comme des petits pains, investis d'une aura quasi surnaturelle (comme cela arrive bien souvent lorsque l'on possède une connaissance incomplète d'un aliment ou de toute autre ressource naturelle, et que l'on est doté d'une imagination sur laquelle la raison n'a aucun aval).

Pour la Fée Verte et d'autres marques d'absinthe, l'ouraline était le matériau parfait pour vendre et ajouter un prestige et une dimension magique à leur produit. © Musée de l'Absinthe d'Auvers-sur-Oise

Ce n'est que dans les années 1940, avec la Seconde Guerre mondiale et l'avènement de l'arme atomique que les États-Unis et le Royaume-Uni imposent des restrictions sévères sur l'utilisation de l'uranium, contraignant les fabricants à une halte brusque de la production. Cette dernière ne reprendra qu'à la fin des années 1950, avec cette fois-ci de l'uranium appauvri et des mesures de protection bien plus satisfaisantes pour les ouvriers et les espaces de stockage. Aujourd'hui encore, plusieurs entreprises comme Fenton Glass, Mosser, ou Summit Glass continuent de produire des objets décoratifs en ouraline, mais son usage alimentaire semble avoir été complètement banni. Pour les petits portefeuilles, sachez que de nombreux bibelots en verre de vaseline sont encore fabriqués aujourd'hui et faciles à trouver en ligne. Enfin, le verre d'urane semble avoir trouvé une utilité dans le domaine scientifique où il sert de liant entre certains métaux et le verre.

Dangereux ou pas ?

Venons-en donc à la question qui taraude peut-être les collectionneuses et collectionneurs parmi vous : est-il bien prudent de garder chez soi un objet en ouraline ? Une étude détaillée menée par la Nuclear Regulatory Commission révèle que quelle que soit la situation (proximité avec l'objet, contact avec l'objet ou ingestion d'un liquide conservé dans l'objet pendant 24 heures), les taux de radiation sont systématiquement inférieurs à la radioactivité naturelle. Selon les experts, les personnes les plus exposées seraient celles dont le rôle est de transporter ces marchandises du lieu de fabrication au centre de distribution. Ces dernières seraient soumises à une dose maximale de 4 millirems/an, soit 1 à 2 % de l'exposition moyenne d'un Américain aux radiations. Rien à craindre donc, même si un excès de prudence n'a jamais fait de mal à personne.

Un exemple de vaisselle Fiesta émaillée à l'oxyde d'uranium. © National Museums NI

Une publication met tout de même en garde contre le fabricant Fiesta. Bien que celui-ci n'ait jamais produit d'ouraline, certains de ses plats aux couleurs vives étaient recouverts d'un émail à l'oxyde d'uranium jusqu'au milieu du XXe siècle. Or, dans ce cas spécifique, il semblerait que les particules radioactives aient une fâcheuse tendance à se diffuser dans l'eau par un phénomène baptisé « lixiviation », et ce bien au-delà des seuils jugés sûrs pour la santé. Attention donc si vous collectionnez ce type d'objets à ne pas les utiliser à des fins alimentaires. Au final, comme le dit le physicien médical Phillip Broughton, de l'université Berkeley : « Si les gens veulent collectionner du verre à l'uranium et de la vaisselle Fiesta, c'est très bien ; c'est plutôt les produits contenant du radium qu'on préférerait ne pas les voir collectionner. » Mais ça, nous en parlerons peut-être dans un futur rendez-vous du Cabinet de curiosités.

Rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau chapitre du Cabinet de curiosités. © nosorogua, Adobe Stock

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