En 1891, la Carbolic Smoke Ball Company commercialise l'invention de Frederick Roe : « la boule de fumée carbolique ». © Emma Hollen, Adobe Stock, jenesesimre, PostSnap, Newspapers.com
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Cabinet de Curiosités : la pandémie de coronavirus de 1889 et un procès historique

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[EN VIDÉO] Les pandémies marquantes des XXe et XXIe siècles  Dans cette vidéo, remontez le temps à la découverte des pandémies qui ont marqué notre histoire au cours des cent dernières années. Virus grippaux, Ebola, ou encore le VIH, ils ont infecté le monde entier. 

Dans ce nouveau chapitre du Cabinet de curiosités, nous remontons dans le temps de plus d'un siècle... pour parler de coronavirus et du charlatan qui espéra en tirer profit. Aérez bien votre pièce, lavez-vous les mains, faites-vous un thé et allons-y.

Des Américains masqués faisant la queue dans les rues de San Francisco. Des lits d'hôpitaux remplis de plus de malades que les médecins ne peuvent en traiter. Des cimetières improvisés pour accueillir les milliers, les millions de morts de la grippe espagnole. C'est un fait établi, la pandémie de coronavirus que nous traversons actuellement a ses précédents. Alors que la maladie commençait tout juste à se répandre dans le monde, nous étions honteux de nous découvrir si peu préparés face à un événement que nous avions connu seulement 100 ans plus tôt. Et déjà, alors que le virus entre dans une nouvelle phase de progression, certaines et certains d'entre nous aimeraient à nouveau ignorer les signaux d'alarme, éviter la piqûre de rappel, contester le reconfinement. Notre capacité d'oubli est parfois terrifiante.

En commençant mes recherches pour cet article ce matin, je m'attendais à raconter la courte histoire d'un charlatan et de la femme qui l'a traîné devant les tribunaux, mais comme bien souvent avec les Cabinets de curiosités, cette exploration m'a menée bien plus loin que mon point de départ. Ainsi, avant de nous plonger dans l'affaire Carlill v Carbolic Smoke Ball Co., prenons un instant pour planter le décor et retracer ce qui pourrait bien être la première pandémie de coronavirus documentée de l'Histoire.

Comme une traînée de poudre

À la fin du mois de novembre 1889, une nouvelle inquiétante se répand dans les journaux britanniques : en Russie, le tsar, sa femme et la moitié de Saint-Pétersbourg seraient victimes d'une maladie apparentée à la grippe et particulièrement contagieuse. En moins de temps qu'il n'en faut à la nouvelle pour atteindre les lecteurs anglais, l'épidémie a déjà atteint Moscou et Kiev à bord des trains qui sillonnent le pays et des navires marchands qui descendent la Volga vers la mer Caspienne. Grâce au progrès des moyens de transport modernes, les marchandises circulent de plus en plus rapidement à travers le monde, et il n'en faut pas plus à leur passager clandestin pour envahir l'Europe entière avant la fin de l'année.

En huit semaines, la Suède, infectée au début du mois de novembre, voit 60 % de sa population tomber en proie au virus. Elle est rapidement suivie par la Norvège et le Danemark. Dans la ville de Berlin, 150.000 personnes exhibent des symptômes en l'espace de quelques jours. Rome, Paris et Madrid voient leurs malades, et bientôt leurs morts, se multiplier dès le mois de décembre. Au même instant, le virus embarque pour une traversée de l'Atlantique et le premier cas états-unien est reporté le 18 décembre, suivi par un premier mort le 25 décembre. Avant même que le monde n'ait le temps d'entrer dans une nouvelle décennie, les États-Unis comptabilisent 13.000 nouveaux décès.

Avec la mort du duc de Clarence, membre de la famille royale, les Anglais comprennent avec inquiétude que la maladie touche tout le monde sans distinction d'âge ni de rang. © The British Library Board

En avril 1890, l'Amérique et l'Afrique du Sud, l'Inde, l'Indonésie, le Japon, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont tous été atteints. À Malte, où le taux de mortalité atteint 4 %, il devient pour la première fois de l'Histoire obligatoire de déclarer ses symptômes, pour limiter la propagation de la maladie. Mais il est déjà trop tard. Entre 1889 et 1890, la pandémie a fait un million de morts ; 0,67 % de la population mondiale de l'époque, soit le même ratio que nous comptabilisons à ce jour avec plus de 5 millions de morts pour une population de 7,7 milliards d'habitants (les chiffres continuant de croître alors que nous entrons dans l'hiver et que l'immunité vaccinale décroît). Le virus connaîtra plusieurs résurgences non moins meurtrières jusqu'en 1895 avant de finalement disparaître de la circulation.

Parfois qualifiée de peste à l'époque, l'épidémie de grippe a terrorisé la population dans les années 1890. © The British Library Board

Le coronavirus en cause ?

Après des études « séroarchéologiques » menées au milieu du XXe siècle sur des survivants pour identifier l'origine de la maladie, le cas de l'épidémie de grippe de 1889-1890 semble clos pour les scientifiques. Il s'agirait d'une souche de grippe A (du virus Influenza A du sous-type 3, possiblement H3N8). Mais, en 2002, un événement les amène à remettre en question leurs conclusions. L'épidémie de SRAS qui sévira dans le monde pendant deux ans pousse les chercheurs à se consacrer avec une ardeur redoublée à l'étude du coronavirus, qui jusqu'à présent n'était principalement connu que comme l'une des sources du rhume chez l'humain.

Avec l'arrivée de l'hiver et la baisse de l'immunité vaccinale, devons-nous redouter un reconfinement ? © Futura

Un gigantesque travail de séquençage s'engage, et un jour, en comparant le génome de deux souches de betacoronavirus, une humaine (OC43) et une bovine, les virologues découvrent que celles-ci partagent un ancêtre commun à la fin du XIXe siècle. Plus précisément, le virus serait passé de la vache à l'Homme autour de 1890. La coïncidence n'échappe pas aux chercheurs et l'hypothèse qu'un coronavirus aurait pu être responsable de l'épidémie victorienne commence à gagner du terrain. En 2020, puis en 2021, plusieurs équipes soulignent que les symptômes rapportés dans les sources de l'époque ressemblent à s'y méprendre à ceux de la pandémie actuelle, l'anosmie et l'agueusie n'étant pas des moindres. Les prochaines années auront peut-être plus de clés à nous livrer, malgré l'indisponibilité de tissus biologiques contemporains sur lesquels mettre ces hypothèses à l'épreuve.

Une invention voit le jour

Mais revenons désormais en Angleterre en 1891 pour nous pencher sur l'objet qui nous intéresse aujourd'hui. Alors que le mois de novembre apporte une nouvelle résurgence particulièrement inquiétante de l'épidémie en Europe, et que les chercheurs travaillent sans succès sur un vaccin, le salut semble venir aux Anglais sous la forme d'une sphère de caoutchouc de la taille d'une pêche, et surmontée d'un capuchon en métal perforé. Elle se présente dans les journaux sous le nom de carbolic smoke ball, ou balle à fumée carbolique, une invention miracle capable de soigner toux, catarrhe, asthme, perte de voix, maux de gorge, bronchite, et même ronflements. Le fonctionnement est simple : pressez la poire et inhalez le petit nuage de poudre qui en sort par le nez pour venir à bout de vos troubles de santé. La publicité a même la bonté d'indiquer le temps de traitement nécessaire pour chacun d'eux.

Extrait du brevet pour la balle à fumée carbolique de Frederick Roe. © Domaine public

Au vu de la liste qui nous est présentée, le remède possède manifestement des vertus anesthésiantes et antiseptiques sur les voies respiratoires et en effet, l'acide carbolique employé dans sa conception fait l'objet d'une courte période de succès dans le milieu médical, à partir du milieu du XIXe siècle. Aussi baptisé phénol, il sert dans sa forme liquide à aseptiser les chairs durant les opérations chirurgicales mais peut également, en inhalation par exemple, apaiser les symptômes de la grippe et d'autres troubles respiratoires. Le problème que de nombreuses personnes ont commencé à remarquer cependant, est qu'il est aussi hautement mortel. Administré à faible dose, il irrite les voies en attaquant indifféremment les germes et les cellules des patients. Pris en plus grande quantité, ce produit aisément accessible en pharmacie devient le responsable d'un nombre croissant de morts, accidentelles pour certaines, intentionnelles pour d'autres.

Produit miracle d'un court instant, le phénol est aujourd'hui principalement utilisé dans la fabrication de plastiques. © W. Oelen

L'inventeur de la balle à fumée carbolique, Frederick Roe, n'est ni pharmacien ni docteur. À dire vrai, ses précédentes créations tournaient principalement autour du cheval et du ferrage, et il est même possible que la balle ait initialement été créée pour le soin des équidés. Il obtient son brevet en décembre 1889 et commence la commercialisation de son invention en janvier de l'année suivante, en partenariat avec une entreprise d'apothicaires. Mais c'est donc le 13 novembre 1891 que le pulvérisateur commence à attirer véritablement l'attention des Londoniens, lorsqu'une annonce paraît dans le Pall Mall Gazette...

Le pari audacieux de Frederick Roe

« Une récompense de 100 £ sera payée par la CARBOLIC SMOKE BALL CO. à toute personne qui contractera la GRIPPE épidémique actuellement en expansion, un rhume ou tout autre maladie attrapée en prenant froid, APRÈS AVOIR UTILISÉ la balle trois fois par jour pendant deux jours suivant les consignes fournies avec chaque balle. 1000 £ ont été déposées à Alliance Bank, Regent-Street, afin d'attester de notre sincérité. Durant la précédente épidémie de grippe, plusieurs milliers de BALLES À FUMÉE CARBOLIQUE ont été vendues comme préventifs contre cette maladie, et la maladie n'a été contractée dans aucun cas confirmé en utilisant la BALLE À FUMÉE CARBOLIQUE. »

Extrait du Pall Mall Gazette dans lequel paraît la présentation de la balle à fumée carbolique avec la promesse d'une récompense de 100 livres en cas de maladie. © Pall Mall Gazette, Newspapers.com

Frederick Roe n'est peut-être pas expert en pharmacologie, mais il connaît la force d'une bonne cascade publicitaire, comme disent les Anglais. L'offre est audacieuse. Aujourd'hui 100 livres représenteraient plus de 13.000 euros. Mais avec un prix de vente à 10 shillings, soit 64 euros, l'entrepreneur est sûr de réaliser un profit, et d'autre part convaincu que personne ne viendra réclamer la récompense. C'est sans compter sur une certaine Louisa Elizabeth Carlill qui, après deux mois d'utilisation de la balle, contracte finalement le grippe le 17 janvier 1892.

Mme Carlill vivra jusqu'à l'âge avancé de 92 ans et mourra en 1946 de vieillesse... et de la grippe. © directly2u.co.uk

Carlill v Carbolic Smoke Ball Co.

Tout d'abord, la Carbolic Smoke Ball Co. ignore la réclamation d'Elizabeth (elle préférait son deuxième prénom) Carlill, ainsi que les deux lettres suivantes, adressées par son mari, solliciteur. Au bout de la troisième missive, une lettre anonyme est renvoyée au couple Carlill les informant que madame devra se rendre dans les bureaux de la firme quotidiennement pour utiliser la balle sous la surveillance d'une secrétaire, afin d'écarter toute tentative de fraude de sa part. Mais Roe s'en est pris au mauvais client. Excédé, le mari intente un procès à l'entreprise avec pour argument que la publicité publiée dans le Pall Mall Gazette et bien d'autres journaux constitue un contrat tacite passé avec l'acheteur. Un contrat qu'il a bien l'intention de faire respecter.

L'avocat H. H. Asquith - qui deviendra d'ailleurs Premier ministre britannique dans les années 1900 - use de tous les arguments possibles pour défendre la mauvaise foi de Roe et de son entreprise. Cette dernière n'avait aucunement l'intention de se lier légalement à ses clients, d'où l'emploi de termes vagues dans sa publicité. Le simple fait que l'encart indique que la récompense serait délivrée à quiconque a utilisé la balle durant plus de deux semaines pourrait signifier qu'un client pourrait la réclamer à n'importe quel moment de sa vie, même après avoir cessé d'utiliser le produit. Mme Carlill n'a d'autre part pas attrapé la grippe de son propre chef et n'a donc rien fait activement pour obtenir la récompense. Qui plus est, l'offre tombe sous le coup du Lottery Act, qui rend les contrats liés aux paris illégaux et non avenus. Et caetera, et caetera.

H. H. Asquith, avocat de la défense pour la Carbonic Smoke Ball Co. © Vanity Fair, National Portrait Gallery

Mauvaise nouvelle pour Asquith, il a face à lui un ténor du barreau. Lord justice Nathaniel Lindley, baron de Lindley, sergent de loi, conseiller de la reine, officiant à la Cour du Banc de la reine, et spécialiste du droit des sociétés a près de 40 ans de pratique dans le milieu et un curriculum vitae des plus impressionnants. Il est le premier à juger l'affaire et démonte les arguments d'Asquith un à un dans un style magistral, au cours d'une plaidoirie que je vous invite à découvrir dans son intégralité. Mais afin de ne pas nous étendre encore trop longtemps, contentons-nous de citer la conclusion de Lindley : « Il me semble donc que les défendeurs doivent exécuter leur promesse, et, s'ils ont été assez imprudents pour s'exposer à un grand nombre d'actions, tant pis pour eux. »

Fin de partie pour Roe

Malgré un appel de l'entreprise, le procès se clôt en faveur de Mme Carlill et devient un classique dans le milieu juridique. Toute publicité formulée à la manière de l'offre de la Carbolic Smoke Ball Co. a désormais valeur de contrat, hormis pour ce que les juges baptisent à partir de ce jour puffery, ou les publicités dont la promesse est évidemment fausse (par exemple : « notre lessive lave plus blanc que blanc » ou « notre boisson donne des ailes »). Une grande victoire pour le monde des consommateurs, mais une victoire qui ne suffit pas à décourager Frederick Roe. Le 25 février 1893, quelques mois avant que sa firme ne mette la clé sous la porte, une nouvelle publicité paraît dans les journaux, annonçant fièrement :

« Plusieurs milliers de balles à fumée carbolique ont été vendues grâce à ces publicités, mais seulement trois personnes ont réclamé la récompense de 100 livres, prouvant ainsi de manière concluante que ce remède inestimable prévient et guérit les maladies mentionnées ci-dessus. La CARBOLIC SMOKE BALL COMPANY LTD. offre désormais une RÉCOMPENSE de 200 £ à quiconque achètera une balle à fumée carbolique et contractera ensuite l'une des maladies suivantes... » (Sous les « 200 livres de récompense » imprimées en gros caractères, un paragraphe beaucoup plus discret indiquera au lecteur que cette offre limitée dans le temps est soumise à conditions, à obtenir auprès de l'entreprise, et dont un duplicata signé devra être déposé à ses bureaux.)

Une nouvelle annonce promet cette fois une récompense de 200 livres (sous conditions). © The Guardian, Newspapers.com

Le culot et l'obstination de Roe sont somme toute très humains. Dans cette époque où nous tentons tous de faire sens de notre environnement et de la crise qu'il traverse, il y aura toujours des personnes qui comme lui tenteront de tirer profit de la situation sans se préoccuper des autres. Mais Frederick Roe n'a pas stoppé la pandémie de 1889-1890. L'auto-confinement, la protection, l'aération et l'hygiène étaient tout aussi capitaux à l'époque qu'ils le sont aujourd'hui et ce n'est qu'avec une saine dose d'écoute, de compassion et de coordination que nous parviendrons à nous sortir tous ensemble de l'épreuve que nous traversons. Une conclusion à ajouter en légende de cette balle à fumée carbolique nouvellement intégrée à notre Cabinet de curiosités.

 Rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau chapitre du Cabinet de curiosités. © nosorogua, Adobe Stock

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