Détail d'un lac de lave. Fascinant ! © Jacques-Marie Bardintzeff, tous droits réservés
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Reportage : Hawaï, un point chaud de la planète par Jacques-Marie Bardintzeff, volcanologue

ActualitéClassé sous :Volcan , archipel d’Hawaï , hawaii

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L'archipel d'Hawaï, situé en plein cœur de l'océan Pacifique, est un véritable paradis de la volcanologie. Plusieurs édifices volcaniques s'y côtoient dont le Kilauea en activité quasi permanente. J'y suis allé trois fois et je n'ai jamais été déçu !

L'archipel d'Hawaï est constitué d'un alignement d'îles, prolongé par la crête de l'Empereur, sur 6.000 kilomètres. On y dénombre 107 volcans, la plupart éteints.

L'île active, la Grande île (« Big Island ») dont la capitale est Hilo, se situe à l'extrémité sud-est de l'alignement et renferme cinq volcans. Les immenses Mauna Loa et Mauna Kea culminent respectivement à 4.170 et 4.206 mètres. Ce sont les plus grandes montagnes de la Terre, car leurs bases reposent sur des fonds océaniques profonds de 5.000 mètres, soit une hauteur totale de 9.000 mètres, supérieure à celle de l'Everest ! Le Mauna Loa entre en éruption toutes les quelques dizaines d'années en moyenne alors que le Mauna Kea ne s'est plus manifesté depuis 4.500 ans. Le Kohala semble somnoler depuis plusieurs dizaines de milliers d'années et la dernière éruption de l'Hualalai remonte à 1801. Par contre, le Kilauea (1.222 mètres) témoigne d'une activité quasi continuelle.

À 30 kilomètres au sud-est de la Grande île, on connaît un volcan sous-marin, le Seamount Loihi, dont le sommet se situe à -960 mètres. Peut-être émergera-t-il un jour ?

Mars 1993 : un lac de lave, le sang de la Terre

En mars 1993, mon premier voyage à Hawaï, un vieux rêve pour moi ! J'y pars avec une équipe de copains. Notre DC 10 fait une première escale à Toronto par -9 °C. À Honolulu, il fait presque 30 °C ! Il faut faire encore un dernier saut de puce jusqu'à la Grande île d'Hilo.

Carte du Pu'u O'o et des alentours de 1983 à 2007. © USGS HVO, wikimedia commons, DP

Le petit cône du Pu'u O'o renferme un lac de lave, phénomène exceptionnel. On n'en connaît que quelques-uns au monde, presque permanents à l'Erta Ale en Éthiopie, au Nyiragongo dans la République démocratique du Congo, à l'Erebus en Antarctique, plus ou moins éphémères au Masaya au Nicaragua, au Villarica au Chili, au Bembow et au Marum au Vanuatu. En effet, l'existence d'un tel lac suppose un flux de chaleur important et constant : s'il augmente, une éruption peut vidanger le lac ; s'il diminue celui-ci se fige. On peut imaginer une marmite gigantesque sous laquelle des diablotins régleraient parfaitement le feu en douceur !

Vue aérienne du lac de lave perché dans le cratère de Pu'u O'o. De petites fluctuations du niveau du lac de lave entraînent de fréquents débordements. Ceux-ci servent à construire la digue autour du lac encore plus haut, amplifiant l'aspect perché. © Hawaiian Volcano Observatery USGS, wikimedia commons, DP

Il faut compter six heures de marche pour atteindre le Pu'u O'o. Nous dressons nos tentes au pied du cône. Une dernière grimpette. Le lac est là, fascinant. Il occupe un cratère de 80 mètres de diamètre et sa surface se situe à 70 mètres sous les lèvres de celui-ci. Il est recouvert d'une pellicule de lave figée, rouge sombre, qui se déchire en fissures concentriques, laissant apparaître le magma couleur d'or. Un mouvement de convection l'anime et une fontaine de lave, d'une quinzaine de mètres de hauteur, jaillit en son centre. L'onde de chaleur monte jusqu'à nous. Un véritable spectacle d'enfer ! La nuit tombe. Le lac prend des teintes pourpres. Nous restons là, plusieurs heures. Je suis conscient de la chance que j'ai d'admirer l'un des plus beaux spectacles que puisse offrir la nature.

Le lac de lave du Pu’u O’o à Hawaï, en 1993. © Jacques-Marie Bardintzeff, tous droits réservés

Le Kilauea abrite fréquemment un lac de lave. Celui du Halemaumau a perduré pendant un siècle, de 1823 à 1924, puis est ensuite réapparu épisodiquement, la dernière fois de 2008 à 2018. Le lac de lave du Kupaianaha, apparu en juin 1986, a disparu en avril-mai 1990. Un autre lac de lave a pris le relais dans le cratère du Pu'u O'o, de 1991 à 1997, puis épisodiquement jusqu'au 30 avril 2018, quand le plancher du cratère s'effondra.

Avril 2001 : des coulées titanesques

En avril 2001, je repars à Hawaï en compagnie de Nicolas Hulot, dans le cadre du tournage d'un épisode de Ushuaïa-Nature : « La constellation des îles », réalisé par Gilles Kebaili.

Jacques-Marie Bardintzeff mesure la température de la lave au Kilauea à Hawaï en 2001. © Jacques-Marie Bardintzeff, tous droits réservés

Le Kilauea vomit des torrents de lave, que nous détaillons de l'hélicoptère. Au sol, le spectacle est dantesque ! Fluide, la lave s'écoule en rivières, parfois en cascades et parcourt des kilomètres : on nomme ces coulées « pahoehoe ». Visqueuse, elle se recouvre d'une carapace de blocs et avance plus lentement mais toujours aussi inexorablement : des coulées « aa ». Je mesure la température (plus de 1.000 degrés) et prélève la « lave du jour ».

Le Kilauea à Hawaï en éruption en 2001 : une coulée fluide de type « pahoehoe » au premier plan et une coulée visqueuse de type « aa » à l’arrière-plan. © Jacques-Marie Bardintzeff, tous droits réservés

L'éruption alors en cours a débuté le 3 janvier 1983 à 12 h 31 et ne s'arrêtera que 35 ans plus tard, le 5 septembre 2018. Quelque 4,5 km3 de lave sont libérés sur une surface globale de plus de 100 km2.

Juillet 2013 : la lave dans l’océan

L'été 2013, j'ai programmé d'encadrer, avec l'association Atlace, un voyage géologique en Arizona et Californie. Ma femme et ma fille font partie du groupe. Nous poussons jusqu'à Hawaï où le Kilauea est toujours en pleine forme : les coulées de lave se jettent dans l'océan Pacifique ! Il est possible de les approcher par la mer en bateau. Au plus près, c'est l'enfer ! La guerre entre les quatre éléments. La couleur orange de la lave tranche sur l'eau bleue. La vapeur d'eau s'échappe en tourbillonnant. La mer est chaude. On se sent bien petit. J'ai confié un de mes appareils photo à ma fille. Elle a 15 ans et demi, c'est son baptême du feu. Pendant notre quart d'heure d'observation, entre deux secousses du bateau, je lui souffle : « Profite, Jade, profite, tu ne reverras jamais cela ! ».

La lave dans la mer à Hawaï en 2013. © Jacques-Marie Bardintzeff, tous droits réservés

Au retour, la mer est houleuse et le pilote du bateau veut faire du zèle pour nous épater. On accoste trempé de la tête aux pieds ! Le lendemain, tempête tropicale ! Il faut attendre le jour suivant pour un vol hélicoptère « doors-off », les portières ont été enlevées, « il y a du vent dans les voiles ». On revoit la même scène vue du ciel. La surface de l'île augmente chaque jour !

Vue tridimensionnelle du mont sous-marin Lōʻihi. © John Smith and Brooks Bays, wikimedia commons, DP

Un « point chaud »

Cette activité exubérante résulte d'un « point chaud » : une anomalie thermique dont l'origine se situe à 2.900 kilomètres de profondeur, à la limite du manteau et du noyau. Une sorte de « chalumeau » perce l'écorce terrestre qui défile par le jeu de la tectonique des plaques. Les volcans, actifs à l'extrémité sud-est et de plus en plus âgés vers le nord-ouest, démontrent une vitesse de migration de la plaque de l'ordre de 10 centimètres par an vers le nord-ouest. Le mont sous-marin volcanique Loihi, au sud-est de l'archipel, est bientôt prêt à prendre la relève.

Avec des extraits des livres de J.-M. Bardintzeff : « l'ABCdaire des Volcans », Flammarion, 2001, « Connaître et découvrir les volcans », Minerva, 2004, « Volcanologie », Dunod, 2016, « Volcanologue », L'Harmattan, 2017.

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