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Homo naledi, le nouvel hominine qui divise les paléontologues

ActualitéClassé sous :paléontologie , homme préhistorique , Australopithèque

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La découverte d'Homo naledi est unanimement saluée comme celle d'une nouvelle espèce d'hominine depuis que des restes fossilisés d'au moins 15 individus ont été retrouvés rassemblés dans une grotte d'Afrique du Sud. Cette découverte est toutefois l'objet de différentes interprétations et soulève des questions de la part de paléoanthropologues aussi réputés que Michel Brunet et Yves Coppens : les rites funéraires dans la lignée humaine existaient-ils déjà il y a plusieurs millions d'années ?

Du fond des âges Homo naledi nous tend la main – une main moderne par certains côtés, archaïques par d'autres. Appartient-il vraiment au genre Homo et quand a-t-il vécu en Afrique du Sud ? © John Hawks, University of Wisconsin

Ce 10 septembre 2015, l'annonce de la découverte d'un nouvel hominine dans le « berceau de l'humanité » (Cradle of Humankind), une région d'Afrique du Sud située à environ 50 km au nord-ouest de Johannesburg, a fait l'effet d'une bombe. Homo naledi (naledi signifie « étoile » en langage sesotho et fait référence au nom du site où les restes ont été trouvés, dans les grottes de Rising Star) est rapidement devenu la coqueluche des médias.

Une telle fascination n'avait pas opéré en mars 2015, lors de l'annonce de la découverte en Éthiopie d'un reste fossilisé d'un membre de la famille Homo - une découverte qui repoussait de 400.000 ans dans le passé l'origine de l'humanité et qui fut suivie quelques mois plus tard par celle d'une nouvelle espèce d'Australopithecus, toujours en Éthiopie. L'écho de la découverte de Homo naledi surpasse même celle, pourtant retentissante, des plus vieux outils attribuables à un hominine connus à ce jour faite par l'archéologue française du CNRS, Sonia Harmand, et ses collègues.

Cette vidéo présente rapidement les caractéristiques essentielles de la découverte des restes fossilisés de Homo naledi. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle avec deux barres horizontales en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître, si ce n'est pas déjà le cas. En cliquant ensuite sur l'écrou à droite du rectangle, vous devriez voir l'expression « Traduire les sous-titres ». Cliquez pour faire apparaître le menu du choix de la langue, choisissez « français », puis cliquez sur « OK ». © Barcroft TV, YouTube

Homo naledi inhumait-il ses morts il y a des millions d'années ?

Pourquoi un tel engouement ? Tout d'abord parce qu'il est rare en paléontologie humaine de trouver en un seul lieu les restes fossilisés de près d'une dizaine d'hominines et, qui plus est, en excellent état de conservation. Mais un autre élément intrigue particulièrement les paléontologues. Tout semble en effet indiquer que les individus retrouvés ont été volontairement placés par leurs semblables dans une grotte très difficile d'accès, un comportement qui fait penser à une inhumation.

Il n'est pas encore possible de dater les restes de Homo naledi. Cependant, les caractéristiques anatomiques laissent penser que cette nouvelle espèce existait peut-être il y a un, voire trois millions d'années. Elle était donc peut-être contemporaine des australopithèques, voire antérieure à l'apparition de Homo habilis. Dans cette dernière hypothèse, il s'agirait d'une révolution bousculant notre regard sur l'Homme. Jusqu'à présent, les premières traces probables d'inhumation étaient en effet attribuées à l'Homme de Néandertal, apparu il y a environ 250.000 ans.

Cette deuxième vidéo complète la première en montrant des images de la découverte des fossiles de Homo naledi, suivie par National Geographic. On voit aussi une reconstitution de l'aspect probable de Homo naledi. Pour obtenir une traduction en français assez fidèle, cliquez sur le rectangle avec deux barres horizontales en bas à droite. Les sous-titres en anglais devraient alors apparaître, si ce n'est pas déjà le cas. En cliquant ensuite sur l'écrou à droite du rectangle, vous devriez voir l'expression « Traduire les sous-titres ». Cliquez pour faire apparaître le menu du choix de la langue, choisissez « français », puis cliquez sur « OK ». © National Geographic, YouTub

Les arguments en faveur de l'inhumation chez Homo naledi

Les paléontologues semblent confiants dans leur interprétation mais comment affirmer que se trouvent là les plus anciennes traces d'un rituel d'inhumation attribuable à un hominine ? Lorsque des groupements inhabituels de fossiles sont retrouvés, il s'agit soit d'une hécatombe rapide - par exemple par manque d'oxygène dans l'eau ou par une libération importante de gaz carbonique - soit parce que les corps ont été accumulés au fil du temps dans un piège naturel - par exemple par des courants ou encore des fosses à goudron comme dans le cas du célèbre Rancho La Brea Tar Pits.

Les chercheurs excluent l'hypothèse d'une catastrophe soudaine. Ils ont en effet réalisé une étude stratigraphique des sédiments où se trouvaient les différents fossiles qui montre que ces hominines sont arrivés sur une période étalée dans le temps. Ils excluent aussi une accumulation au fil des âges de corps apportés par de l'eau ou des courants de boues. Les grottes de Rising Star appartiennent à un système karstique, donc un réseau hydrographique essentiellement souterrain de rivières avec un sous-sol creusé de nombreuses cavités. Là encore, l'étude des sédiments ne montre aucune trace d'un apport de boue extérieure. Par ailleurs, certaines parties de squelettes retrouvées sont quasiment en connexion anatomique, ce qui, là non plus, n'est guère compatible avec l'hypothèse de restes apportés par des courants d'eau et de boue.

Quid de l'hypothèse de corps accumulés par des prédateurs dans leur antre ? Elle ne tient pas non plus. D'abord parce que l'on aurait trouvé des traces de morsures sur les os découverts et aussi parce qu'il n'existe pas de restes fossilisés d'autres proies comme ce devrait être le cas. À part quelques rares fossiles d'oiseaux et de souris, on ne trouve que ceux de Homo naledi. Enfin, la grotte où ces restes ont été trouvés est particulièrement difficile d'accès et ,surtout, on est obligé de se déplacer dans l'obscurité complète avant de l'atteindre, ce qui n'est à nouveau guère compatible avec l'idée d'une antre. Il n'y a pas de traces d'un autre accès aujourd'hui disparu, ce qui veut dire qu'il semble probable que Homo naledi ait utilisé le feu pour s'éclairer et entrer dans la grotte.

Reste que l'âge des fossiles est, pour toutes ces raisons, encore très mal déterminé. Il n'y a dans ces grottes d'autres fossiles d'animaux ou de végétaux, ce qui permettraient au moins une datation relative. Les sédiments ne sont pas non plus propices à une datation absolue évidente pour le moment. On ne peut de ce fait éliminer l'hypothèse que ces corps ne soient âgés que de quelques centaines de milliers d'années.

Le « berceau de l'humanité » (Cradle of Humankind) est un paysage vallonné d’Afrique du Sud composé de crêtes de calcaire dolomitiques associées à des prairies dans les vallées, des cours d’eau et de nombreuses sources naturelles. Les grottes de calcaire de cette région renferment près du tiers des fossiles d'hominine découverts. Parmi les sites les plus connus il y a Sterkfontein, Swartkrans et le site du crâne fossile de Taung un spécimen de l’espèce Australopithecus Africanus découvert en 1924. Les fossiles mis au jour ont permis l’identification de plusieurs spécimens des premiers hominines, vieux de 2,5 à 4,5 millions d’années, ainsi que des preuves de la domestication du feu il y a de 1,8 à 1 million d’années. © University of Wisconsin

Un hominine d'âge indéterminé

La datation, c'est bien ce qui pose problème à un paléontologue du calibre de Michel Brunet, le célèbre découvreur au Tchad de Toumaï (le Sahelanthropus tchadensis, que certains paléoanthropologues considèrent comme l'une des premières espèces de la lignée humaine, les hominines, et dont l'âge est estimé à environ 7 millions d'années) comme il l'a expliqué au journal Le Monde. Le chercheur s'étonne que l'on fasse tant de bruit autour de cette découverte en l'absence de toute datation car, bien évidemment, s'il s'avère que Homo naledi est vieux de moins d'un million d'années, sa découverte, bien qu'importante, ne serait pas révolutionnaire. Toujours dans Le Monde, son collègue Yves Coppens, le codécouvreur de Lucy, va plus loin, et il n'est pas le seul. Il met en doute l'appartenance des fossiles retrouvés au genre Homo ainsi que l'interprétation de leur concentration comme une preuve d'une inhumation.

Il faut dire que les caractéristiques de l'hominine baptisé Homo naledi sont troublantes, bien que pas du tout exceptionnelles. Il présente un mélange de traits modernes et archaïques. Avec une taille d'environ 1,50 mètre à l'âge adulte pour un poids moyen estimé à 45 kgHomo nadeli possédait des pieds et des jambes plutôt modernes et qui en font un incontestable bipède. Pourtant, ses mains gardent des traces d'adaptation à la vie arboricole avec des doigts encore courbés. Les dents et les os semblent le rattacher aux plus vieux représentants du genre Homo comme Homo habilis ou Homo erectus, ce qui est compatible avec l'idée qu'il soit plus âgé qu'un million d'années. Mais son petit crâne abritant un cerveau de la taille d'une orange ainsi que son âge ancien envisagé par les auteurs peuvent laisser penser qu'il s'agit encore d'un australopithèque.

En tout état de cause, la taille du cerveau et un âge ancien semblent bien peu compatibles avec des traces de rites funéraires. Il faudrait alors admettre l'apparition précoce de capacités cognitives que l'on croyait tardives et propres à des cerveaux bien plus évolués.

Où se place Homo naledi dans l'arbre généalogique des hominines ? L'absence de datation empêche pour le moment de la savoir. Des contaminations dans la grotte rendent cette datation difficile et trois méthodes ont échoué. On attend les résultats d'une quatrième. © University of Wisconsin

Des astronautes souterrains recrutés sur Facebook

L'hypothèse est ahurissante. Bien que la découverte soit importante, c'est peut-être ce qui explique pourquoi le paléontologue Lee Berger, connu pour la découverte d'Australopithecus sediba, et qui a dirigé les fouilles et rassemblé autour de lui des dizaines de chercheurs en 2014 lors d'un colloque marathon pour interpréter les résultats de ces fouilles, ne semble pas être parvenu à publier ces résultats dans un journal aussi prestigieux que Nature ou Science, comme c'est l'usage. Lui et ses collègues se sont tournés vers un périodique peu connu des paléoanthropologues : elife.

De plus, ces fouilles sont parfois qualifiées de « show » médiatique depuis 2013 puisque, convaincu de l'importance potentielle de la découverte des fossiles par deux spéléologues, Steve Tucker et Rick Hunter, Lee Berger a demandé de l'aide à National Geographic. En très peu de temps, un blog et des vidéos postées régulièrement sur YouTube ont accompagné les travaux des chercheurs.

Comme l'accès à la chambre où se trouvaient les fossiles est très étroit et n'est possible que pour des personnes plutôt maigres qui doivent ramper dans un boyau, Berger a demandé de l'aide... sur Facebook ! Une annonce a été publiée demandant des paléontologues ou archéologues filiformes ayant une expérience en spéléologie. Parmi les candidats, six femmes ont été sélectionnées et ce sont finalement ces « astronautes souterrains » qui vont fouiller, Berger assistant aux opérations en surface à l'aide de caméra.

En résumé, il s'agit incontestablement d'une nouvelle espèce et, comme ces restes fossilisés sont très bien conservés et appartiennent à des individus de tous âges, l'espèce sera bien connue. Il s'agit donc d'une découverte importante de ce point de vue. Voilà une nouvelle preuve d'une évolution en mosaïque des hominines et surtout d'une évolution buissonnante de la lignée humaine avec plusieurs espèces qui cohabitent. L'absence de datation rend difficile l'évaluation du poids de l'hypothèse de traces de rites funéraires car Homo naledi, s'il est bien un membre de la famille Homo, pourrait être une espèce jeune mais avec des traits archaïques.

De nombreuses informations supplémentaires sont à découvrir, y compris des images et des vidéos, sur les sites des principales universités ayant conduit les fouilles et les recherches et également sur le site de National Geographic :

Les deux articles scientifiques publiés dans elife sont disponibles en accès libre :

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