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Agriculture : les pesticides sont-ils plus dangereux que prévu ?

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Comme tous les ans à la même époque, le Salon de l'agriculture vient d'ouvrir ses portes dans le sud de Paris. Mais depuis la dernière édition, de nouvelles études scientifiques ainsi qu'une lettre de 1.200 médecins pointent du doigt les dangers auxquels s'exposent les professionnels qui utilisent des pesticides.

Les pesticides ont-ils été correctement évalués ? C’est, en substance, la question soulevée par la dernière étude du controversé Gilles-Éric Séralini. ©

Leur cible principale sont les « nuisibles » : mauvaises herbes, insectes, champignons, etc. Mais les pesticides sont-ils vraiment inoffensifs pour l'Homme ? Après certains scandales sanitaires, comme celui du DDT ou plus récemment du chlordécone, de nombreux spécialistes de la santé continuent de s'inquiéter pour les agriculteurs, mais aussi pour les jardiniers amateurs, représentant 45 % des Français. Cette thématique devrait-elle être abordée durant le Salon de l'agriculture, qui a ouvert ses portes samedi dernier ?

Car depuis la dernière édition, de nouvelles publications ont secoué le cocotier. C'est d'abord l'Inserm qui a frappé, à la mi-juin 2013. Après avoir mené une vaste méta-analyse sur la question, il a été révélé que l'utilisation de ces pesticides pouvait engendrer de nombreuses pathologies. Neurologiques déjà, comme la maladie de Parkinson. Mais également différents cancers, prostatiques ou hématopoïétiques, ainsi que des troubles de la reproduction et de la fertilité pour les parents, et des risques de malformations congénitales pour leurs enfants.

Puis, après le vote d'une loi à l'Assemblée nationale interdisant les produits phytosanitaires dans les espaces verts publics à partir de 2020, et interdisant leur utilisation en dehors d'un contexte professionnel en 2022, 1.200 médecins lançaient un appel pour mettre en garde contre ces produits chimiques. Ils réclament notamment l'arrêt des épandages aériens et la reconnaissance par l'État de nouvelles maladies professionnelles agricoles, liées à l'utilisation des pesticides, ainsi qu'une expertise par des laboratoires indépendants avant la mise sur le marché du produit.

Un groupe de 1.200 médecins a appelé à l’arrêt de l’épandage des pesticides sur les champs, du fait des dangers auxquels ils exposent. © Joost J. Bakker, Flickr, cc by sa 2.0

La toxicité des pesticides fortement sous-évaluée ?

Quasiment au même moment, le jeudi 30 janvier dernier, une nouvelle étude, française encore, relançait la polémique. Elle est l'œuvre du très controversé Gilles-Éric Séralini, biologiste à l'université de Caen et président du conseil scientifique du Criigen. Le chercheur avait créé la polémique après cette fameuse étude sur les dangers des OGM alimentaires sur le long terme en septembre 2012, très critiquée par une partie de la communauté scientifique, puis finalement retirée par la revue. Cette fois, point d'organisme génétiquement modifié, mais un autre problème soulevé : d'après leurs conclusions, les pesticides pourraient être jusqu'à 1.000 fois plus nocifs que les évaluations le laissaient penser.

Comment en arriver à un tel écart dans les mesures ? En ne testant pas tout à fait le même produit. D'après Robin Mesnage, premier auteur de cette étude, « les pesticides sont toujours vendus en formulations composées d'un principe actif et d'adjuvants qui permettent l'activité pesticide en agissant en synergie. C'est un peu comme avec les vaccins : des adjuvants sont ajoutés pour permettre la pénétration des molécules thérapeutiques. Ils ne sont pas aussi actifs l'un sans l'autre » précise-t-il à Futura-Sciences. Or, ajoute-t-il, « les pesticides ne font jamais l'objet de tests à long terme tels qu'ils sont vendus et utilisés. Seuls les principes actifs sont testés in vivo sur le long terme et font l'objet de doses journalières admissibles, négligeant les adjuvants toxiques qui sont, eux, évalués à part ». Une affirmation que nos recherches n'ont pas pu infirmer. Partant de ce constat, ces scientifiques ont donc entrepris de tester les formulations dans leur entier.

Dans ce travail publié dans Biomed Research International, neuf pesticides parmi les plus commercialisés en Europe (trois herbicides, trois insecticides et trois fongicides) ont été répandus sur différentes lignées cellulaires. En comparant la toxicité du principe actif avec celle de la formulation complète, les auteurs ont conclu à une nocivité de 2 à 1.000 fois plus importante dans ce deuxième cas de figure pour huit des produits testés. À titre indicatif, le célèbre Roundup serait 125 fois plus dangereux que le glyphosate seul selon leurs résultats. Des chiffres alarmants ?

Gilles-Éric Séralini (quatrième en partant de la gauche) est entouré de son équipe, et notamment Robin Mesnage (premier en partant de la gauche). © DR

Des résultats qui ne convainquent pas…

Comme toujours avec Gilles-Éric Séralini, les critiques de la communauté scientifique sur son travail fusent. Les remarques portent notamment sur la méthode : les cellules humaines ne constituent pas le modèle idéal pour ce genre de travail, et les doses utilisées restent supérieures à celles rencontrées dans la réalité. Un toxicologue britannique, Michael Coleman, précise même dans ScienceInsider que « tout est toxique à forte concentration, et la vraie question consiste à déterminer à quel point la toxicité est pertinente aux niveaux auxquels on ingère ces agents, chose à laquelle cet article ne répond pas ». Face à la honte ressentie à la publication d'un article signé du nom de Séralini dans la revue pour laquelle il collabore, le biologiste végétal allemand Ralf Reski a même démissionné de ses fonctions au sein du journal. C'est dire si le chercheur normand a mauvaise presse...

Robin Mesnage le reconnaît sans sourciller : leurs « résultats ne peuvent en rien modifier la réglementation, car l'étude ne répond pas aux normes en vigueur. Un tel protocole exigerait un budget énorme, que nous n'avons pas. Alors nous avons eu recours à des cellules humaines, beaucoup moins chères. Il s'agit simplement d'un modèle, avec sa pertinence et ses limites, de la même façon que certaines équipes travaillent sur des drosophiles avant d'extrapoler leurs conclusions à d'autres espèces ». Une démarche soumise aux critiques donc... mais qui ne déplaît pas sur tous ses aspects.

… mais qui soulèvent au moins des questions

Car malgré les biais mentionnés, ces mêmes chercheurs virulents reconnaissent aussi l'intérêt du problème soulevé : celui du manque d'évaluation des pesticides. Michael Coleman précise que c'est un « angle qui justifie une enquête » et reconnaît qu'une telle recherche serait la bienvenue. Même son de cloche au niveau de certaines instances sanitaires, que ce soit en Allemagne ou en France, qui reconnaissent un manque de données pertinentes sur les effets chroniques des pesticides dans leur formulation complète à long terme. Les erreurs de protocole ne se retrouvent peut-être pas toutes du même côté...

Bref, ce virulent débat entre scientifiques taxés d'activisme et leurs pairs critiques, accusés d'être à la botte du lobby de l'agroalimentaire, n'est pas près de prendre fin. Mais manifestement, des questions restent en suspens, et même l'Inserm invite à la prudence. Reste à savoir qui aura la volonté et se donnera les moyens de réaliser une vraie étude indépendante et irréprochable sur le sujet.

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