Janvier 1895, au cœur de la nuit polaire, la banquise craque et grince tout autour de la coque du Fram, pris dans la glace en plein milieu de l’océan Arctique. À son bord, l'équipage contemple avec inquiétude cette redoutable barrière naturelle qui emprisonne le navire. Il fait -39 °C. Cela fait un an et demi que cette folle expédition a commencé et que le Fram dérive lentement vers le nord, en direction du pôle. La confiance de l’explorateur Fridjof Nansen s’émousse. Ses calculs concernant la dérive polaire sont-ils justes ? Et plus important que tout : le Fram résistera-t-il à l’énorme pression de la glace ?
 

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En février 1890, le Norvégien Fridjof Nansen dévoile son ambition un peu folle : s'approcher au plus près du pôle Nord en se laissant dériver avec la banquise durant plusieurs années. Cette annonce fait grand bruit et est loin d'obtenir les suffrages de la communauté des explorateurs, qui traitent Nansen de fou et d'inconscient. Et pour cause, les précédentes tentatives d'exploration du bassin polaire arctiquearctique se sont soldées par des échecs, les navires finissant soit broyés par la glace, soit emportés vers le sud par le courant océanique dominant la région. Mais Nansen a bien analysé la situation. L'erreur des précédents explorateurs a été d'aborder la banquisebanquise arctique trop à l'ouest, dans les régions où le courant porteporte déjà vers le sud.

Toute tentative d'exploration de la banquise en traîneau était également vouée à l'échec, la dérive de la glace repoussant continuellement les hommes vers le sud. Fort de ce constat, Nansen met donc au point un plan ambitieux. Au lieu de lutter contre le courant, il prévoit de l'utiliser. Le lieu de départ de l'expédition doit donc se situer le plus à l'est possible, au niveau de la Nouvelle-Sibérie. Le navire progresserait alors aussi loin que les courants et les températures le permettent vers le nord, puis se laisserait prendre par les glaces et emporter par la dérive de la banquise en direction du nord-ouest. Un projet somme toute simple... en théorie.

Le voyage du Fram : un navire conçu pour résister à la pression des glaces

En pratique, Nansen a bien conscience de la difficulté d'une telle expédition. En premier lieu, il lui faut un bateau capable de résister à la pression de la glace. L'explorateur conçoit ainsi, à l'aide de l'ingénieur norvégien Colin Archer, un petit navire atypique : court mais large, aux formes très arrondies et aux surfaces uniformes. Le navire, baptisé Fram, ce qui signifie « en avant » en norvégien, est agrémenté d'une bonne isolation thermiqueisolation thermique, d'une éolienne et d'un moteur permettant de générer de l'électricité, ainsi que d'un poêle à pétrole. Nansen et son équipage en auront besoin pour survivre à ces hivernages au milieu d'un environnement gelé. De nombreux instruments scientifiques rejoignent par ailleurs l'expédition, car celle-ci n'a pas pour seul but d'explorer un nouveau territoire. Nansen prévoit de documenter le plus précisément possible cet environnement arctique largement inconnu.

Le navire d’expédition Fram de Nansen embarque des instruments scientifiques et quitte Bergen en juillet 1893. © Domaine Public
Le navire d’expédition Fram de Nansen embarque des instruments scientifiques et quitte Bergen en juillet 1893. © Domaine Public

Le 21 juillet 1893, le Fram quitte les côtes norvégiennes avec treize hommes à son bord. Il rejoint Kabarova sur la côte russe, où l'équipage fait embarquer une meute de trente-quatre chienschiens de traîneau. Puis le Fram lève l'ancre en direction du nord. Début août, le bateau arrive en mer de Kara, où les glaces commencent à rendre la navigation difficile. Mais ce n'est qu'au nord de l'archipelarchipel de la Nouvelle-Sibérie que le défi se fait réellement ressentir. Le 23 septembre, le Fram, qui se trouve au-delà de 78° nord, est pris par les glaces qui s'épaississent rapidement. Il fait -13 °C. C'est l'heure de vérité pour le navire. Et force est de constater que sa conception est particulièrement bien adaptée à la situation.

De longs mois de dérive passive attendent désormais l'équipage, qui n'est pas pour autant inactif. Le Fram, converti en confortable quartier d'hiverhiver, remplit totalement sa fonction et les hommes peuvent s'atteler aux diverses activités scientifiques qui les attendent. La position du navire est déterminée astronomiquement tous les deux jours et les données météorologiques, soigneusement relevées. L'équipage ne manque de rien : fromage, pain, boissons, biscuits, légumes verts, sans compter la viande et le poissonpoisson issus de la chasse et de la pêchepêche. Mais les mouvements de la banquise sont capricieux. Au bout d'un mois de dérive, le Fram se retrouve à son point de départ. À l'extérieur du navire, l'hiver s'intensifie et le paysage se transforme en un enfer gelé, plongé dans la nuit polaire. Au début du mois de mars 1894, la température atteint les -51 °C... à l'extérieur. À l'intérieur de leur refuge, Nansen et ses coéquipiers vivent à une confortable température de 22 °C. Malgré le froid extrême, les hommes sortent tous les jours sur la banquise pour chasser ou mener leurs observations scientifiques. Le Fram a enfin dépassé les 80° N.

À bord, les hommes s'organisent et sortent tous les jours pour chasser ou mener des observations scientifiques. © Paul, Adobe Stock
À bord, les hommes s'organisent et sortent tous les jours pour chasser ou mener des observations scientifiques. © Paul, Adobe Stock

La lente dérive du Fram

Mais Nansen n'est pas dupe : d'après ses calculs, à cette vitesse l'expédition pourrait durer huit ans. Heureusement, au printemps 1894, la dérive s'accélère et le chemin que suit le Fram vers le nord correspond à ses prévisions initiales. L'été arrive, mais le navire est toujours bloqué par les glaces. Les relevés scientifiques vont bon train sur la banquise. Nansen sonde régulièrement la profondeur de l'océan Arctique et découvre qu'il est bien plus profond que ce que l'on pensait : entre 3.300 et 4.000 mètres. Température et salinité sont également relevées à diverses profondeurs. Des mesures magnétiques sont effectuées. Toutes ces données permettront par la suite d'établir les premières cartes de cet océan jusque-là inexploré.

Nous sommes désormais fin août 1894 et un nouvel hiver se profile. Depuis le début de la dérive, un an auparavant, le Fram n'a progressé que de 350 kilomètres vers le nord, ce qui s'avère être inférieur aux prédictions de Nansen, qui commence à envisager la possibilité de quitter le navire et d'entreprendre un raid à ski vers le pôle. Début janvier 1895, la situation se complique. La pression de la glace devient extrême. Le 14 mars 1895, le Fram passe les 84° N.

Nansen quitte le Fram et entreprend un raid à ski en direction du pôle

Nansen, accompagné d'un seul homme, Johansen, quitte le bateau, chausse ses skis et se dirige vers le nord. Ils emmènent vingt-huit chiens, trois traîneaux transportant chacun 660 kilos, deux kayaks, des armes, des munitions et des vivres. Le plan de Nansen est le suivant : alors que lui et Johansen partent à ski en direction du pôle, qui se trouve à 770 kilomètres, le reste de l'équipage continue sa dérive à bord du Fram jusqu'à atteindre les eaux libres. Une fois arrivés au pôle, Nansen et Johansen se dirigeront vers la Terre François-Joseph, puis de là, mettront le cap sur le SpitzbergSpitzberg. L'ensemble du trajet s'étend sur 1.500 kilomètres, mais Nansen est confiant. Il estime qu'il leur faudra 50 jours pour rejoindre le pôle à compter du débarquement. C'était sans compter sur l'état de la banquise. Au début, tout se passe comme prévu. Les deux hommes passent les 85° N moins de dix jours après leur départ. Mais l'état de la banquise se dégrade rapidement. La progression devient laborieuse. Début avril, soit un mois après avoir débarqué, ils sont encore à 400 kilomètres du pôle.

Nansen comprend qu'ils ne pourront jamais l'atteindre et décide de rejoindre directement la Terre François-Joseph, située à 670 kilomètres de là. Les deux hommes mettent ainsi le cap au sud, le 8 avril 1895, après avoir dépassé les 86° Nord. Un record. Enfin, ils atteignent l'une des îles de la Terre François-Joseph le 16 août 1895, soit cinq mois après avoir quitté le Fram. Un nouvel hiver approche et les deux hommes doivent rapidement se construire un abri et se constituer une réserve de vivres.

Le 19 mai 1896, ils peuvent enfin quitter la hutte et continuer leur route vers le sud, en direction du Spitzberg. En juin, ils atteignent enfin l'eau libre, qui leur permet de naviguer sur leurs kayaks et ils rejoignent le cap Flora de la Terre François-Joseph. Alors qu'ils s'apprêtent à entamer une nouvelle traversée périlleuse en direction du Spitzberg, les deux hommes tombent par hasard sur un campement de scientifiques anglais et leur périple prend subitement fin. Le 7 août 1896, le navire ravitailleur de la mission anglaise les ramène jusqu'en Norvège. Nansen et Johansen auront passé plus d'un an seuls sur la glace de l’Arctique, dans des conditions terriblement hostiles.

Et le Fram dans tout cela ?

Pendant que Nansen et Johansen se battaient pour leur survie sur la banquise, le navire continuait tranquillement sa dérive, comme prévu. En novembre 1895, il atteignit la latitudelatitude de 85°55' N. Un exploit inégalé depuis. L'équipage poursuivit consciencieusement ses mesures scientifiques tout en passant son troisième hiver bloqué sur la glace. Finalement, la dérive les entraîna vers le sud et en juillet 1896, le Fram rejoignit les eaux libres et se mit à flotter. Le navire et son équipage au complet atteignirent rapidement les côtes norvégiennes, quatre jours seulement après le retour de Nansen et Johansen. L'équipage se retrouvera au complet à Tromsö pour fêter la fin de l'expédition, qui aura duré plus de trois ans.

En rouge, trajet du Fram vers l'est, depuis Vardø en Norvège jusqu'aux côtes de Sibérie, puis vers le nord après les îles de Nouvelle-Sibérie pour entrer dans le pack de glace (de juillet à septembre 1893). En bleu, dérive du Fram dans la banquise vers Spitzberg, suivant une direction nord puis ouest (de septembre 1893 à août 1896). En vert, marche de Nansen et Johansen vers le grand nord, jusqu'à la latitude 80°20'N, et leur retraite vers le cap Flora sur la terre de François-Joseph (de février 1895 à juin 1896). En rose, retour de Nansen et Johansen à Vardø depuis le cap Flora (août 1896). En jaune, retour du Fram de Spitzberg à Tromsø (août 1896). © Sémhur, Wikimedia Commons, CC by-sa 4.0
En rouge, trajet du Fram vers l'est, depuis Vardø en Norvège jusqu'aux côtes de Sibérie, puis vers le nord après les îles de Nouvelle-Sibérie pour entrer dans le pack de glace (de juillet à septembre 1893). En bleu, dérive du Fram dans la banquise vers Spitzberg, suivant une direction nord puis ouest (de septembre 1893 à août 1896). En vert, marche de Nansen et Johansen vers le grand nord, jusqu'à la latitude 80°20'N, et leur retraite vers le cap Flora sur la terre de François-Joseph (de février 1895 à juin 1896). En rose, retour de Nansen et Johansen à Vardø depuis le cap Flora (août 1896). En jaune, retour du Fram de Spitzberg à Tromsø (août 1896). © Sémhur, Wikimedia Commons, CC by-sa 4.0

Malgré le fait qu'ils n'aient pas réussi à atteindre le pôle, le voyage de Nansen est un succès. Les données scientifiques acquises ont permis de dresser le portrait du bassin polaire arctique et de comprendre l'itinéraire et la dynamique du courant transpolaire. Cette expédition cependant sera la dernière de Nansen. Il devient, après la Première Guerre mondiale, le représentant de la Norvège à la Société des Nations, précurseur de l'ONU. Il reçoit le prix Nobel de la Paix en 1922 pour son implication humanitaire en faveur des réfugiés et des prisonniers de guerre. Son cœur, pourtant si résistant dans le froid de l'Arctique et engagé face à la cruauté humaine, finira par l'abandonner à l'âge de 69 ans. Il s'éteint d'une crise cardiaquecrise cardiaque à Oslo, le 13 mai 1930.

Son bateau, le Fram, continuera quant à lui d'emporter à son bord de nouveaux explorateurs dans des territoires toujours aussi extrêmes. Devenu célèbre, il est rapidement utilisé pour de nouvelles expéditions dans les eaux arctiques, mais pas seulement... Fierté nationale, le Fram est désormais exposé au musée maritime d’Oslo.