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Construction en mosaïque du langage

Dossier - Les secrets du langage dans le monde vivant
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Comme tous les autres phénomènes de la vie, le langage est le fruit d’une histoire, liée à l’évolution des espèces sur de longues périodes de temps. Il tire son origine de phénomènes biologiques plus frustes, qui en sont, en quelque sorte, les précurseurs. C’est ce que je voudrais montrer ici, à l’aide de quelques exemples.

  
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Mais, au delà de cet ancrage des langages dans l'édifice protoculturel des animaux, je voudrais montrer, sur un plan plus philosophique, que le langage est construit de la même manière que d'autres phénomènes du vivant.

Illustration du cerveau humain. © Ramcreations shutterstock.com

J'ai pu montrer ailleurs que les êtres vivants étaient construits par l'application répétée, au cours de l'évolution des espèces, de deux grands principes, que j'ai nommés "principe de juxtaposition" et "principe d'intégration" (Chapouthier, 2001, 2003). Le premier permet l'association d'entités toutes semblables, comme les perles d'un collier. Le second amène à des différences entre les "perles" et à leur intégration dans une structure d'ordre supérieur. On peut, à nouveau, juxtaposer et intégrer ces structures d'ordre supérieur, pour constituer de nouvelles entités, encore plus complexes. Ainsi peuvent s'échafauder, des ensembles de cellules, des ensembles de gènes, des ensembles d'organes, des ensembles d'organismes, selon les cas plus ou moins juxtaposés, ou plus ou moins intégrés.

Principe de la construction des mosaïques. Des éléments identiques (A) peuvent se juxtaposer pour constituer (B) et ensuite s'intégrer pour constituer (C). On peut alors recommencer en juxtaposant des entités (C) pour constituer (D) qui, par intégration, donnera (E). Et ainsi de suite. © Georges Chapouthier Tous droits réservés

Pour définir, de manière imagée, ces caractéristiques des êtres vivants, j'avais proposé le terme métaphorique de "mosaïque". Une mosaïque, c'est une œuvre artistique, où la perception d'ensemble d'une image n'empêche pas, si on regarde de plus près, l'existence de petits éléments colorés qui conservent leurs caractéristiques propres. C'est donc une entité où les propriétés globales du "tout" laissent une autonomie aux propriétés des parties qui le constituent. De la même manière, les différentes entités du monde vivant (sociétés, organismes, organes, cellules...) peuvent être définies comme des mosaïques, puisque chaque étage de la complexité laisse une large autonomie aux composants des étages inférieurs : ainsi l'autonomie des cellules et des organes dans l'organisme, ou l'autonomie des individus dans une fourmilière, pour ne donner que ces exemples parmi tant d'autres. Toute l'anatomie des organismes vivants, peut ainsi être décrite en termes de "mosaïques à étages", où les propriétés d'un étage laissent une large autonomie aux propriétés des étages sous-jacents (Chapouthier, 2001).

On peut ainsi "s'amuser" à analyser, dans l'évolution des animaux, des phénomènes de juxtaposition et d'intégration à tous les niveaux. Juxtaposition de protozoaires semblables, de colonies de polypes tous identiques, d'anneaux (ou métamères) chez les vers, d'individus entiers pour constituer des "foules". Puis intégration de protozoaires, comme chez Volvox, où les cellules se spécialisent dans des taches différentes, intégration de polypes, comme chez les colonies complexes de siphonophores, où des polypes se spécialisent dans des taches différentes, intégration des métamères chez les abeilles ou les vertébrés (qui conservent cependant des traces de juxtaposition, comme l'abdomen des insectes ou les côtes segmentaires des vertébrés), intégration d'individus aux fonctions spécialisées dans les sociétés de fourmis ou de mammifères... On pourrait évidemment multiplier les exemples.

© Wikipedia

La même analyse peut être effectuée sur les ensembles génétiques. On sait que les gènes des organismes les plus évolués comportent des zones de modules appelés "exons", qui ont une action directe (et gèrent la synthèse des protéines qui, elle-même conditionne le fonctionnement des êtres vivants) et des zones "silencieuses" d'introns". 

Or les spécialistes de l'évolution, comme Ohno (Ohno, 1970), estiment que ces zones d'introns silencieux ont été sujettes, au cours des temps géologiques, à des duplications d'introns identiques juxtaposés, puis à leur intégration dans des ensembles génétiques plus complexes, capables alors "d'émerger" sous formes d'exons, pour permettre l'apparition d'organes nouveaux. Si l'on en croit ces thèses, toute la mécanique évolutive de l'évolution amènerait à des ensembles d'organes plus complexes, par le jeu systématique, indéfiniment répété, des juxtapositions-intégrations d'introns. La mosaïque (anatomique) de nos corps serait à cet égard (et sans oublier, bien sûr, les actions autres que génétiques) une sorte de reflet d'une mosaïque des gènes.

J'avais pu montrer comment ce modèle de la mosaïque pouvait aussi s'appliquer au cerveau et à la pensée (Chapouthier, 2001). Le cerveau, tout d'abord (le terme étant ici pris dans son sens populaire pour ce qu'on appelle scientifiquement l'encéphale"), est composé d'une série de cinq vésicules, d'abord juxtaposées, puis intégrées, pour constituer une mosaïque de structures intégrées. De la même manière, la partie la plus "élevée" du cerveau, qu'on appelle le néocortex cérébral, est composé d'une mosaïques d'aires cérébrales (aire de motricité, de la sensibilité générale, de la vision, de l'audition, du langage...) qui, toutes, conservent une certaine autonomie, tout en contribuant au fonctionnement harmonieux de l'ensemble. Enfin le cerveau comprend deux hémisphères (ici la mosaïque est réduite à l'extrême : deux unités !) aux fonctions à la fois spécifiques (autonomes) et complémentaires (intégrées). On y reviendra d'ailleurs un peu plus loin.

Quant à la pensée, on peut y démontrer une structure en mosaïque pour certaines fonctions essentielle, comme la conscience ou la mémoire. La conscience, qui nous paraît unitaire, est en fait la somme de "consciences fragmentaires", comme, par exemple, celles qui dépendent de chacun des deux hémisphères cérébraux, et qui peuvent être séparées dans certaines circonstances pathologiques (Delacour, 1994, 1998). La mémoire qui, elle aussi, nous paraît unitaire, est en fait une mosaïque de capacités très différentes acquises au fur et à mesure de l'évolution des espèces par nos ancêtres successifs : habituation, conditionnements divers, apprentissages spatiaux, apprentissages cognitifs... (Chapouthier, 2006). Des capacités qui, tout en gardant leur autonomie, contribuent cependant au fonctionnement harmonieux de l'ensemble.