Sciences

Le village julio‑claudien et flavien

Dossier - Le village du Mont Bastide - Êze (Habitat rural antique dans les Alpes Maritimes)
DossierClassé sous :archéologie , Eze , romain

-

Le Mont Bastide a déjà derrière lui une longue histoire archéologique puisque le premier plan en fut publié en 1852 (Naudot, 1852) et que les premières fouilles ont suivi de peu le rattachement à la France du Comté de Nice. Il a également suscité les interprétations les plus diverses qui, souvent, l'ont emporté sur la réalité des découvertes. Il culmine à l'altitude de 568 ni et occupe le sommet et, sur une cinquantaine de mètres de dénivellation, les pentes ouest d'un sommet calcaire qui domine la mer, à l'ouest, et le col d'Èze à l'est. Il s'insère dans une série assez dense de sites.

  
DossiersLe village du Mont Bastide - Êze (Habitat rural antique dans les Alpes Maritimes)
 

Les vestiges aujourd'hui visibles sont, comme l'avait déjà bien souligné Octobon, ceux d'un village d'époque romaine. Ils correspondent dans leurs grandes lignes, pour les parties fouillées, à l'état du site sous les julio‑claudiens et les flaviens. Les élévations correspondant aux niveaux plus récents paraissent avoir le plus souvent disparu.

Si le plan du site au premier siècle reste assez largement tributaire des aménagements de la période antérieure, les restructurations n'en ont pas moins été assez radicales. Pour autant, et quoique notre connaissance reste limitée à quelques points du site, les éléments chronologiques en notre disposition suggèrent plutôt un processus d'évolution étalé dans le temps plus qu'une révolution brutale. Au terme de ce processus, l'aspect de l'agglomération avait pourtant profondément changé.

Plan phasé du secteur 1 (état fin 1999). (copyright - tous droits réservés )

  • Un contexte très urbain

Il est extrêmement probable, mais pas formellement démontré, que l'agglomération couvrait alors les aménagements des pentes occidentales et une partie à déterminer du pied du rempart, au nord. L'image qui se dégage de ce que l'on connaît du site à cette époque est celle d'un milieu résolument urbain où frappe d'abord l'extrême densité du bâti. On n'y connaît pas d'espace domestique ouvert (jardins, cours, basses‑cours (7» . Le seul espace ouvert connu (locus 60) paraît être public. Encore convient‑il d'être prudent compte tenu du fait que l'on est là au contact du substrat rocheux aménagé. La présence d'un espace de circulation pourvu d'escaliers (62) incite bien néanmoins à y reconnaître un espace ouvert sur la rue sommitale, sorte de placette aménagée à même le substrat rocheux taillé. L'espace urbanisé présente l'aspect d'une série ininterrompue de rues, de venelles et d'îlots . De ce point de vue, il n'apparaît pas comme un regroupement d'exploitations rurales, mais comme une ville en miniature.

La rue 106 (P. Arnaud)(copyright - tous droits réservés )

Il se caractérise par un réseau de rues de très inégales largeurs, qui se coupent à angle droit : les unes suivent les courbes de niveaux et les terrasses aménagées dans le substrat ; les autres, dès le débouché de la porte principale (39), ont dû être aménagées en escaliers (40, 106, 234). Pendant toute la durée de son existence, il est certain que le site est resté inaccessible aux véhicules, ce qui ne rend que plus remarquable la quantité très élevée des importations, parmi lesquelles figurent des matériaux pondéreux (tuiles, pierres). Certaines de ces rues, comme la rue 40, sur laquelle débouche la porte du site, sont de création ancienne et paraissent remonter aux origines du site, mais ont été élargies à l'époque impériale. D'autres, comme la rue 106, qui paraÎt se mettre en place sous le règne de Tibère, sont de création nouvelle. C'est à notre connaissance la seule qui soit pourvue d'un égout. Toutes semblent avoir été dallées et aménagées, ce qui suppose non seulement un aménagement collectif de l'espace et une autorité locale, mais aussi le choix délibéré d'adapter un certain nombre d'éléments réputés caractéristiques de la ville, comme le dallage des rues, dans un site où, le plus souvent, le rocher affleure.

D'autres éléments marquants de l'urbanisme suggèrent qu'ils ont été eux aussi délibérément chargés d'une valeur symbolique, à défaut d'avoir une utilité pratique. Si l'agglomération conserve ses remparts, elle est désormais une agglomération ouverte : la création de la rue 106 a conduit au démantèlement partiel du rempart, et a ouvert un second passage vers l'extérieur, donnant au vallon de l'Ibac un accès plus commode que la porte principale, ce qui constitue un indice fort en faveur de l'extension à l'est du terroir dépendant du site. Pour autant, le rempart n'a pas disparu. La porte a même été monumentalisée. Elle a d'abord été dallée, alors que le substrat rocheux y forme une magnifique table horizontale. Son extrémité sud a surtout été transformée. Régularisée, elle a été maçonnée pour servir de piédroits à un arc de tuf, qui a conféré une certaine solennité à une porte qui paraît avoir été dépourvue de tout système de fermeture.

  • L'habitat

Aspect du bâti

De l'habitat à proprement parler, nous ne connaissons rien. Seuls ont été fouillés à ce jour des zones de stockage ou de transformation : caves, pressoirs, ateliers, citernes. Il semble bien que, de façon systématique, les niveaux inférieurs, parfois ouverts sur la rue, parfois entièrement clos et accessibles seulement par le haut, aient été systématiquement dévolus à ces fonctions.

La stratigraphie présente presque toujours sensiblement le même aspect, qui est celui que décrit Octobon, tant dans notre secteur 1 que sur la terrasse où s'élevaient les pièces 89 à 91 et 122 à 124 : une couche de terre jaunâtre dans laquelle on trouve principalement du mobilier de stockage, surmontée d'une couche brune caractérisée par un abondant mobilier fin (vaisselle de table) et de nombreux clous. Une analyse fine a montré que dans le secteur 1, cette couche brune, où l'on aurait aimé voir la chute d'un étage en place, était en fait postérieure à la destruction des sols du Ile siècle de notre ère, alors qu'elle est datée par le mobilier du le, siècle. Elle est donc en position secondaire. Il n'en reste pas moins qu'elle indique la présence de l'habitat dans des étages aujourd'hui disparus. L'épaisseur (1 ni) des murs de façade remontés sur le rempart, du côté est du site, conduit à la même conclusion.

Quoique le plan au sol soit resté relativement stable, dans certaines limites, l'aspect du bâti a radicalement évolué sous les julio‑claudiens . C'est tout d'abord l'usage systématique de la tuile, qui impose des charpentes lourdes supportant un toit à une ou deux pentes qui remplace les probables toits en terrasses de terre de la période antérieure. Les structures porteuses sont désormais le plus souvent maçonnées au mortier de chaux. La plupart du temps, ces murs furent remontés au mortier, mais les bâtisseurs de l'époque impériale ne reculent ni devant le liant de terre, utilisé pour la construction des bassins de la pièce 135, ni devant le montage à sec, principalement utilisé pour les murs de soutènement. L'analyse des empreintes laissées dans les arases des murs montre qu'au‑dessus du premier mètre d'élévation, réalisée en calcaire dans un opus généralement incertum (on ne connaît qu'un cas d'opus vittatum, dans la pièce 116) sur les structures de pierre antérieures, les murs étaient constitués de tuf, matériau étranger à la géologie du site, mais qui paraît avoir été utilisé, puis spolié, de façon massive. C'est vrai des maisons comme de la porte du site.

Hypothèse de restitution du secteur 1 (Octobon, 1955, pl.V) (copyright - tous droits réservés )

Ce matériau, par sa simplicité de mise en oeuvre et par sa légèreté a probablement été choisi pour monter sur des arases assez étroites, des murs assez élevés, condition de constructions à deux, voire trois niveaux, dont seul subsiste aujourd'hui le niveau inférieur. La découverte sur l'escalier 1038 d'une série de voûtains de tuf permet de restituer au‑dessus des escaliers une couverture voûtée qui garantit l'existence, au‑dessus de la pièce 132, d'un étage supplémentaire. On est donc amené à restituer non pas des cases étagées (fig. 10) à un niveau, mais un îlot à deux, et probablement trois niveaux d'occupation (fig. 11). Le niveau au contact du rocher paraît avoir été assez systématiquement voué à des activités de transformation ou de stockage (caves, pressoirs, citernes). Le reste pouvait comprendre des pièces d'habitat et des combles (greniers).

Hypothèse de restitution du secteur (P. Arnaud). (copyright - tous droits réservés )

Cette architecture paraît s'être fondée sur des poutraisons importantes supportant des planchers de bois, et donc sur l'exploitation d'un couvert forestier abondant et proche. Cette solution architecturale, dont l'existence est attestée par le grand nombre de clous explique probablement le choix assez généralisé d'îlots laniérés de 4 à 5 ni de large correspondant à la portée ordinaire d'une poutre.

Une organisation en îlots

En dépit du caractère limité de l'exploration archéologique, le plan du site demeure assez lisible pour permettre quelques conclusions. Il n'est certes pas possible de garantir que tous les murs relevés en surface soient contemporains, mais l'organisation du bâti en îlots apparaît évidente. On voit se dessiner deux types d'îlots :

‑ laniérés : ils comportent une série unique de pièces et peuvent être disposés perpendiculairement aux courbes de niveau ou parallèlement à celles‑ci ;

‑ compacts : ils sont alors constitués d'au moins deux rangées de pièces adossées.

Leurs dimensions sont très variables. On voit assez bien se dessiner un ensemble particulièrement imposant au sud de la rue 106. Il est construit sur un ensemble de citernes (107, probablement 101 et 105(8», et pourrait constituer un signe matériel de la différenciation sociale à l'intérieur de cette communauté, à moins qu'il ne faille restituer, en quelque point au‑dessus de ces citernes, des espaces de circulation devenus invisibles.

Il est très intéressant de remarquer que les pièces des niveaux inférieurs ne communiquent pas nécessairement entre elles et que rien ne démontre qu'elles aient communiqué avec les étages. À l'exception de la pièce 136, liée structurellement à la pièce 135, toutes s'ouvrent sur la rue 106. Comme la pièce 132, la pièce 134/137 semble constituer un ensemble clos, où l'on peut restituer une installation de pressage analogue à celle de la pièce 135 et contemporaine de celle‑ci. Cette indépendance fonctionnelle des communs et l'itération de pressoirs qui auraient gagné à être regroupés suggère fortement soit que la jouissance de l'îlot fut partagée entre plusieurs familles, soit que les utilisateurs des communs furent, en totalité ou en partie distincts des habitants des étages.

Il est probable que l'organisation en îlots reproduisait l'organisation de la propriété. Deux vases porteurs de la même signature ont été découverts de part et d'autre de l'îlot constitué des pièces 131, 132, 134/137, 135, 236. Ils donnent le nom d'un certain Man(ius) Auffidius) ou Auffeius). L'usage du prénom et du gentilice, en lieu et place de l'idionyme caractéristique de l'onomastique indigène pérégrine, montre qu'il s'agissait d'un citoyen romain, quoiqu'il ne porte pas, stricto sensu les tria nomina. Cette particularité, et la présence de magistrats municipaux inscrits dans la tribu Falerna à Beaulieu (Arnaud, 2000) incitent à rattacher le site à la civitas d'Albintemelium et à la IXI région italienne plutôt qu'au territoire de Cemenelum et à la province des Alpes‑Maritimes.

Vue générale de la porte 39 (P. Arnaud). (copyright - tous droits réservés )

La rue 106 (P. Arnaud). (copyright - tous droits réservés )

  • L'économie

Deux activités paraissent avoir été dominantes sur le site. L'une procède de l'agriculture, l'autre de l'industrie

Les structures de pressage

Le site a livré plusieurs ensembles de pressage. Ils se composent généralement d'une surface de pressage rectangulaire maçonnée pourvue à sa base d'une vidange (fig. 9). Les pressoirs, de type A de Brun, sont très archaïques. Ils étaient actionnés par un levier calé sous une encoche ménagée dans le mur auquel on suspendait, en guise de contrepoids, des blocs de rocher percés d'un trou, le plus souvent naturel. Le liquide s'écoulait ensuite dans un bassin semicirculaire revêtu, comme le pressoir, de plusieurs couches de mortier blanc.

L'unité de pressage de la pièce 135 et ses contrepoids en place (P. Arnaud) (copyright - tous droits réservés )

La plus ancienne de ces structures a été fouillée en 2000 dans les pièces 25/26. Son installation remonte au troisième quart du 111 siècle avant notre ère. Une autre structure analogue a été fouillée en 1998 dans la pièce 135. Elle est datée du deuxième quart du I` siècle de notre ère. Ces découvertes ont permis d'interpréter le bassin 1012 de la pièce 132, dans le même îlot comme une installation analogue.

Les structures de pressage des pièces 116-117 (document Octobon) (copyright - tous droits réservés )

Elles ont également permis de réinterpréter comme un autre ensemble de pressage, et non comme un système de captage d'eau (Octobon, 1972‑1973, p. 38), les bassins dégagés par Octobon en 1949 dans la pièce 116 (fig. 12), où ses cahiers indiquent qu'il avait également trouvé des contrepoids du même type que ceux que nous avons trouvés dans les pièces 25/26 et 135(9). Le nombre plus élevé de bassins (vraisemblablement 3, plutôt que 5, comme le pensait notre prédécesseur) constitue sans doute un élément d'évolution. Au début du He siècle de notre ère, des bassins rectangulaires en nombre croissant, remplacent, dans les pièces 25/26 l'ancien bassin semi‑circulaire, et sont désormais enduits de béton rose. C'est également à cette date que l'on peut assigner le remblaiement de l'ins tallation de la pièce 135 et le comblement de la rue 106 et de la pièce 134/137 avec des restes de pressoirs de même type. C'est apparemment à une date encore postérieure qu'il convient d'assigner l'introduction du pressoir à arbores.

Le premier siècle de note ère semble donc caractérisé par la multiplication de ces petits pressoirs rudimentaires et archaïques, comme en témoigne également la présence abondante des contrepoids sur toute la surface du site. Dans l'immédiat, on ne peut trancher sur la nature du produit transformé, vin ou huile. Les liens du site avec un terroir agricole sont donc évidents. Pour autant, il ne s'agit pas d'un site en soi agricole. On ne peut manquer d'être sensible à l'absence totale de découverte d'outils agricoles sur le site, alors que les objets métalliques, de fer ou de bronze, notamment ceux du tailleur de pierre et du maçon, y sont bien présents.

Métallurgie primaire du fer

Une autre activité a laissé des traces nombreuses très largement dispersées sur la surface du site. Il s'agit de la métallurgie primaire du fer, dont le minerai abonde en surface à proximité du site. Le commandant Octobon avait fouillé un « four à la catalane » dans le locus 124 (1972‑1973, p. 46). Mal daté, il paraît avoir été associé à des contextes du ler siècle de l'ère chrétienne. C'est dans des contextes bouleversés associant des charbons et du mobilier du même siècle que la pièce 233 a livré un ensemble de culots de fourneaux. De semblables culots ont été retrouvés dans le comblement des pièces 25/26, toujours dans des contextes du I,r siècle, et dans celui de la rue 40. Leurs formes et leurs dimensions, entre 7 et 15 cm de diamètre en moyenne, ne sont pas celles de scories, mais bien celles de culots de fourneaux. Elles traduisent une activité de métallurgie primaire, et non de ferronnerie. Comme dans le cas des structures de pressage, on a l'impression d'une grande dispersion d'installations de petites dimensions.

Autres activités

Le tissage est également bien attesté par la découverte de pesons. Ces objets sont présents en petites quantités dans à peu près tous les remblais du 1er siècle de notre ère, mais jamais assez nombreux pour permettre de conclure à l'installation d'un métier à tisser en un lieu déterminé ni au caractère systématique de cette activité dans le cadre domestique. Elle n'en est pas moins bien attestée pour toute la durée du 1er siècle.

La tabletterie est peut‑être attestée par le comblement de la pièce 101, où Octobon avait découvert un os long, scié proprement, porteur de plusieurs traits de scie parallèles à l'axe de la découpe et abandonnés après avoir suscité des éclats de l'os (Octobon 1955, pl. IV, n' 4, 6) ; les mêmes contextes ont également livré la seule charnière en os connue à ce jour sur le site.

L'unité de pressage de la pièce 25/26 (P Arnaud) (copyright - tous droits réservés )

On ne sait précisément à quelle(s) activité(s) rattacher les très nombreux polissoirs qui sont l'un des traits marquants du mobilier. On peut en réalité les répartir en deux groupes principaux : de petits objets en grès qui évoquent clairement des pierres à affûter, et des galets de matériaux divers, souvent en calcaire, qui présentent d'ordinaire une seule face d'usure, exceptionnellement plusieurs, et qui ressemblent à des molettes domestiques très archaïques. Leur abondance surprend en l'absence de toute meule dormante correspondante, et leur interprétation doit sans doute être à reconsidérer.

Enfin, aucune découverte de raté de cuisson ou de fragment de four ne peut aujourd'hui suggérer l'existence d'une activité de production de céramique. Pourtant, on trouve, essentiellement dans le secteur 1, des schistes et micaschistes, soit sous forme de dalles irrégulières d'une trentaine de cm de côté, soit sous forme de petites lamelles. L'incongruité de ce matériau sur un site karstique, à des dizaines de kilomètres des gisements les plus proches, nous a fait songer à son utilisation possible comme dégraissant.