Claudie Haigneré, lors de son retour sur Terre après sa mission Andromède de 10 jours à bord de la Station spatiale internationale. Elle est ici vue à bord de la capsule russe Soyouz TM32 après son atterrissage. © ESA, S. Corvaja
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Recrutement des astronautes de l'ESA : Claudie Haigneré nous raconte son expérience

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[EN VIDÉO] Les neuf femmes astronautes candidates pour le programme lunaire Artemis  Qui sera la première femme à marcher sur la Lune au cours de la décennie ? La Nasa n'a pas encore tranché mais voici toutes celles qui ont été sélectionnées. On vous les présente en vidéo. 

À l'occasion du retrait des dossiers pour devenir astronaute de l'Agence spatiale européenne, Futura a interviewé Claudie Haigneré, astronaute (Cnes-ESA) de profession notamment. Une interview attractive et passionnante pour pousser les jeunes femmes à devenir astronaute. À lire.

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Alors que, depuis hier, les citoyens des États membres de l'Agence spatiale européenne qui souhaitent rejoindre le Corps des astronautes européens sont invités à retirer leur dossier de candidature, Futura a interviewé Claudie Haigneré qui veut encourager les femmes également à devenir astronautes. Cet appel à candidature sera ouvert du 31 mars au 28 mai 2021. L'ESA ne prendra en considération que les candidatures soumises sur le site de l’ESA Career dans les huit prochaines semaines. Le processus de sélection en six étapes commencera ensuite, et devrait s'achever en octobre 2022. Cette future promotion d'astronautes sera la quatrième, après celles de 1978, 1992 et 2009.

Cette fois-ci, par rapport aux trois campagnes de recrutement précédentes, l'ESA veut « renforcer la diversité des genres dans ses rangs », et « encourage vivement les femmes à postuler ». En 2008, seules 303 Françaises avaient postulé contre 1.616 Français. En Allemagne, on comptait également très peu de femmes motivées pour devenir astronautes : 310 contre 1.523. L'ESA a pour objectif d'accroître cette « diversité pour avoir une mixité un petit peu plus équilibrée qui pourrait nous amener à environ un tiers d'astronautes féminines recrutées. » Pour cela, il faut qu'il y ait davantage de « candidates à l'entrée du processus de sélection », précise Claudie Haigneré qui compte deux séjours dans l'espace à son actif.

Les astronautes de cette future promotion réaliseront des missions à destination de l'ISS et, dans un deuxième temps, dans la prochaine décennie vers la Lune et à bord du Gateway. Très certainement, l'un d'eux pourrait marcher sur la Lune. Cela dit, le premier Européen à fouler son sol sera très vraisemblablement issu de la promotion de 2009, celle de Thomas Pesquet. En raison du retour de l’Homme sur la Lune, et de la préparation des futures missions habitées à destination de Mars à l'horizon de la décennie 2040, voire de la fin des années 2030, l'ESA s'attend à un nombre record de candidatures. En 2008, lors du dernier appel à candidature, 8.413 personnes avaient postulé, dont seulement 1.430 femmes, soit moins de 16 %. Au final, l'ESA avait sélectionné cinq hommes et une femme.

Les femmes qui souhaitent devenir astronautes ont une belle opportunité à saisir 

Comme le rappelle Claudie Haigneré, « lors de ma sélection par le Cnes en 1985, seuls 10 % des candidats étaient des femmes ». Malgré la volonté de l'ESA d'améliorer la représentativité de la gent féminine dans les rangs de son corps des astronautes, « la parité stricte n'est pas l'objectif, mais faire progresser la mixité en est un ». En comparaison avec les premières campagnes de recrutement, « les femmes qui souhaitent devenir astronautes ont une belle opportunité à saisir ». Cela veut dire qu'il faut « beaucoup plus de jeunes femmes candidates » et que, année après année, il faut mobiliser les jeunes étudiantes en les attirant vers ces « métiers de la science et de la technologie de l'ingénierie, qu'ils soient ceux du spatial, ou d'autres domaines en manque des talents féminins ».

Pas de discrimination positive

L'ESA ne va évidemment pas pratiquer de discrimination positive mais « les profils recherchés s'adressent autant à des hommes qu'à des femmes ». Contrairement aux toutes premières sélections où l'on « puisait les futurs astronautes dans le vivier des pilotes de chasse et d'essai », les profils recherchés sont beaucoup plus ouverts, les candidats d'aujourd'hui devront justifier de capacités à la fois cognitives, académiques, physiques et psychologiques, mais également d'aptitudes à vivre et travailler dans un collectif confronté à des situations complexes et contraintes ». Concrètement, pour devenir astronaute, l'ESA exige des « masters en science, dans l'ingénierie, les sciences ou la médecine par exemple, trois années d'expériences professionnelles, savoir travailler en équipe notamment, et un certain nombre de critères physiques et médicaux ».  L'ESA a également « décidé de porter à 50 ans l'âge maximum pour postuler ». Il n'y a pas d'âge minimal pour devenir astronaute mais « compte tenu de l'expérience professionnelle nécessaire, l'âge minimum pour postuler se situe autour de 26 ans ».

Claudie Haigneré, en 2001, prête à embarquer à bord d'une capsule Soyouz à destination de l'ISS pour un séjour de dix jours dans le cadre de la mission Andromède. © ESA, Cnes, S. Corvaja

La parole à Claudie Haigneré

Futura : En tant que femme, avez-vous fait l’expérience de discriminations en votre faveur ou défaveur dans votre profession ?

Claudie Haigneré : En ma défaveur non, et pas plus en ma faveur, je ne pense pas avoir été avantagée tout au long de mon parcours d'astronaute professionnel. Le point principal, c'est la compétence. Les astronautes sélectionnés le sont avant tout sur leurs compétences intellectuelles, cognitives, physiques, puis vient la façon dont on s'entraîne et dont on réussit toutes les phases d'apprentissage. Je pense avoir toujours été regardée comme une candidate légitime, puis plus tard, comme une astronaute compétente à qui l'on assigne une mission.

Il faut savoir qu'après la sélection française de 1985, mes collègues astronautes (Michel Tognini et Jean-Pierre Haigneré) qui ont volé avant moi, étaient des militaires alors que j'étais une scientifique civile, un nouveau profil dans un nouveau contexte de vol habité, plus ouvert à la coopération scientifique et opérationnelle.

Futura : Selon vous, est-il plus important d’être présentée comme femme astronaute ou comme astronaute, afin de rappeler qu’il ne devrait pas être fait de distinction entre hommes et femmes ?

Claudie Haigneré : Je dis toujours que je suis une astronaute. Je ne mets pas en avant le fait d'être une femme. Ce que je dis souvent aux femmes lors de conférences ou dans des écoles : restez-vous mêmes. N'essayez pas de vous transformer en homme astronaute. Nous ne pensons ni n'agissons comme des hommes, nous pensons et agissons comme des astronautes. Il est important de ne pas rentrer dans le moule des autres. Ces différences sont autant de richesses, la diversité est un atout.

Futura : Comment la place des femmes a-t-elle évolué dans le spatial selon vous depuis votre premier voyage ?

Claudie Haigneré : Je pense qu'aujourd'hui les profils sont plus variés et ouverts. Les premières sélections d'astronautes, de spationautes ou cosmonautes s'appuyaient sur le vivier des pilotes de  chasse et d'essai, un milieu majoritairement masculin. Aujourd'hui, les opportunités pour devenir astronautes sont autant accessibles à des hommes qu'à des femmes. Les agences spatiales ont toujours besoin de pilotes, mais elles ont besoin d'ingénieurs, de scientifiques, de médecins. Les tâches à bord des stations spatiales sont multiples, programmes scientifiques à très large spectre, maintenance, interface robotique. Il est utile d'associer l'expertise de sa spécialité avec la capacité opérationnelle multitâche dans un équipage. Aujourd'hui, les « femmes » astronautes ont occupé toutes les fonctions avec toutes les responsabilités à l'égal des hommes, certaines sont devenues pilotes et commandants de la navette spatiale, ont réalisé de longues et complexes sorties extra-véhiculaires et même exercé jusqu'à la plus haute responsabilité : commander la Station spatiale internationale.

Futura : Quels sont les points à améliorer selon vous ?

Claudie Haigneré : Le point essentiel, c'est de faire en sorte qu'il y ait de nombreuses candidates ! Le faible nombre d'astronautes féminines s'explique notamment par le fait qu'il n'y a pas assez de candidates. Devenir astronaute ne doit pas effrayer les femmes, cela devrait au contraire les attirer. Ce métier passionnant offre des expériences enrichissantes dans une vraie aventure humaine, un travail en coopération, en équipe et cela permet (je peux en témoigner) un épanouissement personnel et  professionnel.

Futura : votre parcours professionnel peut-il inspirer des jeunes femmes à suivre cette voie ?

Claudie Haigneré : Oui, je l'espère. Il y a beaucoup d'efforts à poursuivre pour montrer aux jeunes filles les carrières possibles dans les métiers des sciences, du numérique, de l'ingénierie, les viviers principaux des astronautes. La mobilisation passe donc par la visibilité de cette campagne de recrutement, mais aussi par la prise de paroles de modèles féminins afin de sensibiliser les plus jeunes. Quand je parle aux jeunes de mon expérience d'astronautes, je le revis moi-même, et si je peux déclencher un petit éclat de passion, une audace à tenter son rêve, alors tant mieux. Tous ces efforts faits ces dernières années par les agences, les astronautes et les médias, en matière de sensibilisation et de communication, vont-ils être payants ? Cet appel à candidature très largement diffusé, via les réseaux sociaux, au-delà des seuls canaux des entreprises du secteur spatial et du secteur de la défense, pourrait inciter plus de femmes à postuler. Je les y encourage vraiment.

Une vidéo de l'Agence spatiale européenne qui comprend une présentation de Claudie Haigneré (alors Madame Andre-Deshays), des images de sa formation pour sa mission Andromède (octobre 2001) à la Star City ainsi que des images de sa mission Perseus réalisée en 1996 à bord de la station spatiale MIR. © ESA, YouTube

Futura : De nombreuses jeunes femmes postulent actuellement pour partir dans l’espace, quels sont les cinq conseils que vous aimeriez leur donner ?

Claudie Haigneré : Osez, osez et osez ! Candidatez et prenez-y plaisir !

  • La première démarche à faire, c'est de postuler. Si vous n'êtes pas candidate, alors vous n'avez aucune chance d'être sélectionnée ;
  • Travaillez et persévérez car ça va être long et dur. Il faut être patiente et déterminée ;
  • Restez vous-mêmes et ne cherchez pas à devenir ce que vous n'êtes pas ;
  • N'attendez pas d'être parfaite (personne ne l'est et l'on ne recherche pas des super héros), soyez curieuse d'apprendre et aimez sortir de votre zone de confort ;
  • N'oubliez pas que vous avez besoin des autres professionnellement (les équipes au sol, vos collègues astronautes) mais aussi sur le plan personnel (ceux qui vous font confiance et ont aussi besoin de vous).
Osez, osez et osez ! Candidatez et prenez-y plaisir !

Futura : Quelles sont trois choses auxquelles votre formation ne vous avait pas préparée une fois dans l’espace ?

Claudie Haigneré : Je dirais que je n'étais pas complètement préparée sur le plan sensoriel, à la microgravité complète lors de mon premier vol dans l'espace. Techniquement et sur le plan opérationnel, nous sommes très bien préparés de sorte que l'on a une connaissance approfondie de l'infrastructure spatiale de notre mission et l'on maîtrise parfaitement tous les protocoles des expériences à réaliser. Mais la microgravité permanente m'a étonnamment surprise, puis cette découverte m'a réjouie. J'ai adoré cette expérience et j'ai vécu des moments encore plus beaux et exceptionnels que ce à quoi j'avais rêvé.

Vivre sur Terre dans le champ de pesanteur ne peut pas nous préparer à la vie en microgravité en 3 dimensions. Par ailleurs, j'ai eu une mission nominale, et je me suis sentie bien formée pour ce que j'avais à faire à bord. Cependant, même si vous avez vu des photos, même si vous avez longuement échangé avec vos collègues déjà aguerris, je n'étais pas préparée à cette émotion extra-terrestre ressentie en regardant la terre par le hublot de la station, une fascination devant la beauté de la Planète et la fragilité de la vie qu'elle héberge. A contrario, lors du retour sur Terre (c'est logique mais surprenant), tout pèse très lourd, c'est redevenir terrien qui exige des efforts.

Avoir la chance de voler en orbite, de vivre avec un équipage multiculturel, et de travailler sur de magnifiques programmes scientifiques et technologiques est un immense privilège. J'ai eu la chance de le vivre à deux reprises. Mais la vie m'a proposé d'autres opportunités professionnelles que j'ai saisies, j'en suis heureuse et fière. Mais si on me demandait de reprendre l'entraînement pour aller sur la Lune, je crois que j'aurais l'audace de dire oui. Un rêve peut rester un rêve, cela donne tout de même du bonheur.

Note

Avec cette nouvelle promotion, David Parker, directeur de l'Exploration humaine et robotique à l'ESA a déclaré que « la diversité au sein de l'ESA ne doit pas seulement tenir compte de l'origine, de l'âge, des antécédents ou du sexe de nos astronautes, mais peut-être aussi des handicaps physiques ». En effet, cette nouvelle campagne de recrutement d'astronautes sera également ouverte aux personnes en situation de handicap. Pour l'heure, il est seulement question d'intégrer un ou deux « parastronautes » dans le nouveau corps d'astronautes de réserve de l'ESA. L'idée est d'inciter les personnes avec un handicap physique à postuler pour participer à une étude de faisabilité sur l'accès des vols spatiaux aux « parastronautes », «  une innovation dont l'heure est venue » a tenu à souligner David Parker. Cependant, tous les handicaps ne sont pas éligibles pour postuler.

L'ESA en a identifié et sélectionné seulement 4 :

  • les handicaps au niveau du pied, d'un côté ou des deux côtés ;
  • les handicaps au niveau de la jambe, sous le genou, d'un côté ou des deux côtés ;
  • une forte différence de taille entre les deux jambes ;
  • les personnes de moins d'1,30m.
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