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Innovations thérapeutiques : l'Alsace mise sur la médecine du futur

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Médicaments personnalisés, chirurgie mini-invasive et robotique médicale sont les trois piliers du pôle de compétitivité alsacien « Innovations thérapeutiques ». Un pôle « à vocation mondiale » dans lequel le CNRS est fortement impliqué.

Innovations thérapeutiques : l'Alsace mise sur la médecine du futur

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. Le professeur Jacques Marescaux a choisi cette maxime de La Rochefoucauld pour accompagner ses vœux pour l'année 2006. Il sait de quoi il parle. Le patron de l'Institut de recherche contre les cancers de l'appareil digestif (Ircad) a réalisé en 2001 la première intervention chirurgicale à distance, opérant, de New York, un patient installé... à Strasbourg. Aujour­d'hui, il s'enthousiasme pour une autre aventure : le pôle de compétitivité alsacien « Innovations thérapeutiques », dont il préside l'association de gouvernance. Le pôle, classé parmi les neuf projets « à vocation mondiale », a pour objectif de créer 90 entreprises nouvelles et 5 000 emplois dans le domaine des biotechnologies médicales au cours des dix années à venir. « Il s'agit d'innover pour répondre aux grands défis que la santé devra relever dans les trente prochaines années et pour accélérer le processus de développement économique de cette filière », explique Sylvie Debra, directrice d'Alsace Biovalley, agence régionale de promotion des biotechnologies.

Le secteur de la santé est en effet à la croisée des chemins. L'industrie pharmaceutique a un besoin pressant de nouvelles molécules thérapeutiques tandis que se prépare une véritable révolution technologique en matière de chirurgie et de prise en charge du patient grâce à l'action combinée de la robotique, de l'imagerie médicale et des nouvelles technologies de l'information. Autant de secteurs où l'Alsace est particulièrement à la pointe grâce à un réseau unique de chercheurs, d'industriels et de formateurs.

De l'avantage d'être petite

Si elle n'accueille que 3 % seulement de la population hexagonale, l'Alsace n'en constitue pas moins la seconde région de France dans le domaine des sciences de la vie sur des critères comme le nombre et la qualité des publications scientifiques, le nombre de sociétés et la densité des collaborations industrielles. « Cette proximité géographique joue en notre faveur, explique Jean-Luc Dimarcq, directeur des projets mis à disposition par le CNRS auprès du pôle. Tout le monde a envie de tirer dans le même sens. C'est un des points forts de notre dossier. »

Plus de 300 sociétés de biotechnologie sont implantées dans la plus petite région de France, représentant 27 000 emplois. L'Alsace, qui compte plusieurs géants de la pharmacie ­(Novartis, Sanofi-Aventis, Octapharma, etc.), est aussi le foyer de nombreuses start-up créées à ­partir des laboratoires publics de recherche. Sont également présentes d'importantes entreprises d'instrumentation médicale ou chirurgicale, comme le leader mondial de l'imagerie par résonance magnétique (IRM) : la société Bruker Biospin.

La région s'appuie sur une recherche publique très active. L'Ircad, déjà cité, est le premier centre mondial de formation en chirurgie mini-invasive, soit sans ouverture du corps du patient. Cet institut accueille plus de 3 000 chirurgiens par an en provenance des cinq continents. Parmi les autres organismes prestigieux, citons ­l'Institut de science et d'ingénierie ­supramoléculaires (Isis) 1 du professeur Jean-Marie Lehn, Prix Nobel de chimie, ou l'Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC) 2. Ce dernier a été fondé par le professeur Chambon, qui a reçu en 2004 le prix Lasker, considéré comme l'antichambre du Nobel. Sans oublier l'université Louis Pasteur. Créée en 1970, elle associe les sciences fondamentales - chimie et biologie - au domaine de la santé - médecine et pharmacie. Comptant plus de 18 000 étudiants, elle est la seule université française partie prenante de la League of European Research Universities (LERU), association qui regroupe douze universités parmi les plus prestigieuses du vieux continent.

Au total, plus de mille chercheurs, dont 357 permanents du CNRS, œuvrent en Alsace pour le pôle de compétitivité « Innovations thérapeutiques ». Les secteurs que couvre ce dernier représentent 40 % des investissements de l'organisme public dans cette région et 50 % du montant des contrats de recherche. Selon Philippe Pieri, son délégué en Alsace : « La forte implication du CNRS dans la région résulte à la fois de ­l'excellence des recherches menées depuis plusieurs décennies et du partenariat étroit qu'il entretient avec les quatre universités alsaciennes et les autres établissements publics d'enseignement et de recherche. »

L'Alsace tire aussi son succès de sa position ­stratégique au cœur de l'Europe des sciences. Elle accueille plusieurs organismes internationaux comme la Pharmacopée européenne ou le Centre­ européen du diabète. Surtout, la région constitue la partie française de Biovalley qui, avec l'Allemagne et la Suisse, forme le seul cluster trinational au monde. Créé en 1998, il appartient au « top 3 » des bioclusters européens, avec près de 40 % des industriels pharmaceutiques mondiaux et plus de 300 entreprises directement positionnées sur les domaines des biotechnologies et de la santé (40 000 emplois).

Nouveaux médicaments

Dans le domaine du médicament, les investissements portent sur trois grandes cibles thérapeutiques. Tout d'abord, il s'agit de découvrir, de développer et de commercialiser de nouveaux remèdes ciblant des récepteurs couplés aux protéines G (RCPG), famille qui reste encore largement inexplorée notamment dans le traitement de l'anxiété, de la dépression, de la schizophrénie et de la maladie d'Alzheimer. Les protéines kinases sont aussi très prometteuses. Elles s'organisent en réseaux pour produire des signaux essentiels pour le contrôle de la prolifération et de la différenciation cellulaire. Leurs défaillances peuvent être à l'origine de maladies comme le cancer. Enfin, l'Institut clinique de la souris et l'IGBMC poursuivent leur rôle majeur au niveau mondial dans l'étude des récepteurs nucléaires des hormones. Ceux-ci, comme leur nom l'indique, sont situés dans le noyau des cellules cibles. En présence d'hormone, ils modifient l'activité de certains gènes de façon spécifique. Ainsi, le contrôle du métabolisme par les récepteurs nucléaires peut être important pour la compréhension du diabète, de l'obésité ou du cancer.

L'Alsace vise aussi à conforter sa suprématie en chirurgie assistée par ordinateur, un marché en plein essor. Cette combinaison de technologies donne aux chirurgiens la possibilité de pratiquer une intervention virtuelle, avant l'opération proprement dite. « Moins les praticiens sont surpris le jour de l'intervention, meilleur est le résultat », assure Jacques Marescaux.

Au cours d'une opération classique, un chirurgien avance en effet un peu à l'aveuglette, le bistouri dans une main, les images médicales du patient dans l'autre, à la manière d'un automobiliste perdu avec une carte routière. Demain, il disposera d'un véritable GPS en temps réel, grâce à la superposition de l'image de l'opération réelle et de l'image de synthèse (IRM, scanner, etc.), elle-même synchronisée aux mouvements liés à la respiration et aux battements cardiaques. Le système permettra au praticien de « voir » à travers la chair la partie malade et la position précise des structures vitales à préserver... À un millimètre près.

Le pari un peu « fou » des porteurs du pôle « Innovations thérapeutiques » alsacien est en tout cas sur de bons rails. « Notre portefeuille compte plusieurs projets qui se situent à différents stades du processus de labellisation, conclut Jean-Luc Dimarcq. Une dizaine sont en phase finale d'évaluation, correspondant à un budget total cumulé de plus de 50 millions d'euros. »

Emmanuel Thévenon

Contact :

Jean-Luc Dimarcq
Directeur des projets, pôle « Innovations thérapeutiques »
jldima@wanadoo.fr

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