Le langage est décrypté au travers de différentes aires cérébrales. © Alphaspirit, Adobe Stock
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De la lecture à la parole intérieure, que se passe-t-il dans notre cerveau ?

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Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous lisons ? Pourquoi une voix répète-t-elle les mots lus dans notre tête ? Qu'est-ce que cette voix ? Trois chercheuses ont accepté de répondre aux questions de Futura sur le langage, de la lecture à la parole intérieure.

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Une phrase à la syntaxe impeccable mais aux lettres désordonnées : en vcioi le rusléatt. Malgré un temps de lecture « un peu plus lent », notre cerveau comprend ce qui est écrit. « Visiblement, nous percevons toutes les lettres et nous les mettons très rapidement dans le bon ordre, pour les faire correspondre à des termes stockés dans notre lexique mental », décrypte Saveria Colonna, professeure en sciences du langage à l'Université Paris 8. Mais elle attire l'attention sur un point : le mot déchiffré n'a pas été reconnu comme un tout, mais bien comme un ensemble de lettres.

Cet ensemble constitue notre image mentale de son orthographe. « Avant d'apprendre à lire, l'enfant a déjà un lexique englobant la prononciation des mots, leur sens, à quoi ils correspondent, si ce sont des noms ou des verbes par exemple », rappelle Saveria Colonna. Un lexique mental auquel l'orthographe des mots va s'ajouter, durant l'apprentissage de la lecture. Lire devient un processus automatique et non conscient. « Si l'on vous présente un panneau publicitaire, vous le lisez, même si vous n'en avez pas envie », précise cette linguiste. C'est irrépressible. 

Lire les panneaux publicitaires est un phénomène irrépressible. © Tom Eversley, Adobe Stock

Du langage externe…

Lorsque nous lisons un texte, plusieurs étapes amènent notre cerveau à la compréhension. Les lettres sont d'abord repérées, puis l'ensemble de ces lettres est associé à un mot. Les interprétations possibles de ce mot sont mises en contexte et, généralement, la signification adéquate ressort. « Ces aspects ne sont pas strictement séquentiels, ils s'opèrent beaucoup en parallèle », indique Fanny Meunier, directrice de recherche au CNRS sur le langage.

Surtout, ils nécessitent différentes zones du cerveau. Le traitement visuel de l'information se situe dans le lobe occipital, où est défini le cortex visuel. « Le cerveau code les segments visuels qui forment le mot, mais sans comprendre », détaille cette chercheuse. Quant au sens du mot, il devient accessible dans une zone du lobe temporal nommée « aire de Wernicke ».

Le cortex visuel est situé dans le lobe occipital, dans l'arrière de la tête. © Fédération pour la recherche sur le cerveau

Et pour les écrits en braille ? « Il s'avère que, quand une personne non-voyante lit du braille, elle active son cortex visuel. » Ses yeux sont aveugles mais son cerveau, lui, voit. L'activation est d'autant plus importante que la cécité est survenue tôt dans la vie de cette personne. « Ces résultats suggèrent que le cortex visuel est capable de s'adapter au traitement de l'information tactile », avance Fanny Meunier.

…Au langage interne

À la lecture de ce texte, il est probable que vous entendiez une voix. Car, chez une majeure partie de la population, l'expression « lire dans sa tête » prend un sens littéral. Cette voix intérieure active des régions cérébrales aussi recrutées pour la production de langage à voix haute -- notamment l'aire de Broca. Mais « il y a un processus d'inhibition », rapporte Hélène Lœvenbruck, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la parole intérieure.

Celle-ci est parfois audible, en fonction du contexte et des personnes. Dans certains cas, elle implique la motricité. « Nous allons préparer l'articulation comme si nous allions parler à voix haute, mais un signal inhibiteur fait qu'il n'y a pas de mouvements des lèvres, donc que le son ne sort pas », raconte Hélène Lœvenbruck. Une conclusion tirée de l'expérience. « Nous mettons des capteurs sur les lèvres des participants, avant de leur faire prononcer des phrases dans leur tête. Et, pour certains d'entre eux, on obtient un signal ! On mesure une activité électrique dans les muscles des lèvres, indiquant que ces muscles sont bien activés pendant que ces participants parlent dans leur tête. »

Que nous parlions à voix haute ou dans notre tête, nos lèvres sont impliquées. © deagreez, Adobe Stock

Ce procédé se rapproche des expérimentations de Saveria Colonna. Cette chercheuse enregistre, par exemple, les mouvements oculaires. Elle présente une image à une personne volontaire pendant que celle-ci entend un énoncé en lien avec ladite image. Ce qui permet aux scientifiques de déduire de quelle façon un énoncé oral oriente notre regard. « Par exemple, si nous montrons des images de différents objets, dont certains sont cités dans l'histoire écoutée et d'autres non, la personne va moins regarder un objet dont l'histoire ne parle pas. On ne regarde pas au hasard. Donc nous pouvons savoir quelle information sonore la personne est en train de traiter, en fonction de l'endroit où se pose son regard. »

Une indication précieuse, utilisée par Saveria Colonna pour ses travaux sur les phrases ambiguës. « Dans la phrase "le facteur a rencontré le policier avant qu'il rentre à la maison", le pronom "il" peut désigner le facteur ou le policier. Quand le participant entend cette phrase, il voit une image avec deux Playmobils : un facteur et un policier. Au moment où il entend le pronom "il", nous notons où va son regard. Nous nous sommes aperçus que, suivant les langues, nous n'avons pas les mêmes préférences. » En France, nos yeux se posent sur le policier, l'objet de la phrase.

Un continuum de condensation

Ces différences liées aux langues sont difficiles à étudier, témoigne Fanny Meunier. « Le cerveau est comme les mains, souligne-t-elle, nous avons tous à peu près les mêmes mais nous n'avons pas du tout les mêmes. » Les tailles varient, les formes et leurs détails aussi. La comparaison entre les cerveaux de plusieurs individus est délicate. Pour pallier ces disparités, les chercheurs standardisent. « Nous prenons les images de cerveau des gens, nous les étirons et les compressons pour qu'elles rentrent dans un modèle, c'est le seul moyen dont nous disposons pour comparer des personnes. Pour l'instant. »

Qu'est-ce qu'une IRM ? © Futura

À l'intérieur du cerveau, les variations entre individus sont tout aussi importantes. La parole intérieure est caractérisée par un continuum de condensation, car cette « parole peut être très condensée ou très développée », étaye Hélène Lœvenbruck. Très développée, « la personne produit des phrases dans sa tête qui ressemblent aux phrases de la parole à voix haute, avec une grammaire, des mots dans le bon ordre, une articulation simulée, donc qui donne la sensation d'entendre une petite voix ». Condensée, cette voix n'est plus que « des bribes de phrases, juste des mots voire des amorces de mots » et devient inaudible. Il s'agit tout de même de langage, formulé dans une langue que la personne comprend.

Mais ce continuum n'est pas figé chez un individu. Il diffère en fonction de la situation. Par exemple, si vous devez retenir un numéro de téléphone : « Vous allez le répéter en boucle dans votre tête. Vous allez bien l'articuler mentalement, bien l'entendre. Durant d'autres moments, vous faites quelque chose et une petite idée vous vient, qui peut n'avoir rien à voir avec ce que vous faites. Là, ça n'est pas complètement formulé. » Cette parole intérieure fugace semble être très condensée et pas forcément audible.

Chez certaines personnes, la « petite voix » n'est jamais audible. Tandis que chez d'autres, elle se manifeste en permanence. « Tout est commenté à longueur de journée ! » La proportion d'individus de chaque type n'est pas encore connue, mais toutes les nuances apparaissent. « En moyenne, nous parlons dans notre tête environ un quart du temps d'éveil », déclare Hélène Lœvenbruck. 

Il semble y avoir un continuum de parole intérieure parmi la population, allant de personnes entendant une voix toute la journée à des personnes n'en entendant jamais. © Prostock-studio, Adobe Stock

Lorsque cette parole intérieure est absente, entièrement absente, la personne est dite aphantasique. Ce phénomène n'a été reconnu qu'en 2020. « Une équipe à Londres, en 2015, a fait une enquête sur des personnes qui disent ne pas pouvoir visualiser de scènes. Si on leur demande d'imaginer leur chambre, elles ne la voient pas. Elles savent que le lit est à gauche et la fenêtre à droite, mais elles ne voient ni le lit ni la fenêtre. » Souvent, ces personnes n'ont pas de voix intérieure.

Mais, il n'y a pas de son !

En grec ancien, phantasía fait référence à l'imagination. Aujourd'hui, l'aphantasie représente l'impossibilité d'imagination -- sans incidence sur la créativité. Puisque c'est bien d'imagination dont il est question. « Dans notre cerveau, tout un système nous permet de simuler des sensations et des actions, ainsi que d'imaginer les conséquences de ces actions », explicite Hélène Lœvenbruck. Notre cerveau imagine que nous articulons, puis imagine les conséquences de cette articulation : un signal perçu par nos neurones. La voix intérieure.

Ce mécanisme de simulation entre dans un système de prédiction. Celui-ci assiste tous nos mouvements et, dans le cas précis du langage, permet une parole fluide et rapide. « La production du langage demande de contrôler beaucoup de muscles, mais aussi d'arriver à les coordonner ensemble », atteste Hélène Lœvenbruck. Nos lèvres, notre langue, notre larynx... « Sans un contrôle moteur très élaboré, utilisant des prédictions, nous parlerions de façon très hachée et nous ferions plein d'erreurs. » 

À chacune de nos actions, le système de prédiction anticipe les conséquences et corrige les mouvements, avant même qu'ils ne soient effectués. « Il est là en permanence pour la parole à voix haute, afin de vérifier que tout ce qui sort est correct. » Pour la parole intérieure, il génère des signaux envoyés vers les régions cérébrales déchiffrant la voix, comme le cortex auditif.

Face A, face B

Cette voix imaginée jouerait plusieurs rôles que les chercheurs s'attellent à décrypter. Elle favoriserait notamment à la concentration et à la mémorisation. Chez les personnes aphantasiques, la mémoire est un peu moins performante. « Elles disent qu'il leur est très difficile de maintenir des choses en mémoire, relate Hélène Lœvenbruck. Toute leur mémoire autobiographique par exemple ne passe ni par des images visuelles ni par des sons, mais par des connaissances abstraites. Elles sont capables d'avoir un retour sur le passé et de stocker des informations, mais elles ne vont pas revivre sensoriellement ces événements-là. » En contrepartie, il est possible que les personnes aphantasiques aient une capacité d'abstraction plus développée, et traitent certaines informations plus rapidement. 

Peu importe la forme qu'elle prend sur le continuum de condensation, la parole intérieure participerait à la construction de soi. Plus intéressant encore, une forme de thérapie pourrait peut-être voir le jour, car cette parole peut avoir un rôle apaisant. Elle aiderait, entre autres, à se consoler et à s'auto-encourager. Une présence à double tranchant.

Dans certains cas, cette parole devient délétère : il s'agit des ruminations. Celles qui empêchent de réfléchir à autre chose. « Quand la parole intérieure tourne en boucle de façon excessive et négative, il y a un risque d'emballement », soutient Hélène Lœvenbruck. Une heure, deux heures, voire quelques jours... Ces ruminations-là sont courantes. Mais, parfois, « on ne sait pas encore exactement pourquoi », les pensées noires deviennent « inarrêtables ». Cette situation peut être un signal alerte, puisqu'elle est souvent précurseur de troubles plus sévères tels que l'anxiété ou la dépression. 

Le second versant néfaste de la voix intérieure peut être l'hallucination. « Des recherches en cours montrent que, chez les personnes entendant des voix perçues d'une source externe, ce serait leur propre parole intérieure qui ne serait plus reconnue comme la leur. » Si les mots prononcés sont doux, il n'y a aucune raison de s'inquiéter. Lorsque ces voix sont dérangeantes, d'une façon ou d'une autre, la personne concernée peut trouver du soutien auprès de professionnels comme les médecins ou les psychologues.

Bien que le fait d'entendre des voix soit un des symptômes fréquents de la schizophrénie, tous les entendeurs de voix n'en sont pas atteints. Mais, souvent, ces personnes ne parlent pas de leurs hallucinations. « C'est connoté et très stigmatisé », à l'instar de la schizophrénie. Hélène Lœvenbruck considère que ces hallucinations auditives peuvent survenir chez n'importe qui, notamment à l'endormissement ou au réveil « parce qu'on est dans un état un peu flottant ».

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