Un pétale de rose en suspension dans le mercure. © The Josef and Yaye Breitenbach Charitable Foundation
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Cabinet de curiosités : des photographies... d'odeurs !

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Aujourd'hui, dans le Cabinet de curiosités, nous partons pour une excursion dans le monde de la photographie... et des odeurs. Earl Grey, thé au jasmin ou Oolong, choisissez votre thé préféré et laissez ses effluves vous envahir.

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[EN VIDÉO] Les mauvaises odeurs sont-elles toxiques ?  Certains gaz ou produits avariés ont une odeur nauséabonde. Mais il existe à l'inverse des produits très toxiques à l'odeur agréable. 

Peu d'inventions ont connu un succès aussi immédiat et retentissant que la photographie. Moins de dix ans après la production des premières photogravures par Nicéphore Niépce, ce nouveau médium devient l'objet de toutes sortes d'expérimentations, des plus scientifiques aux plus poétiques. Dans les années 1830, Talbot capture les silhouettes de plantes et de fleurs sur des plaques enduites d'émulsion, tandis que Daguerre se charge d'immortaliser la Lune. La microphotographie voit le jour, puis dans les années 1860, William H. Mumler capture accidentellement la première image de « fantôme » en double exposition.

Petit à petit, la photographie devient également un moyen de révéler à l'œil humain ce qu'il ne parvient pas à percevoir. 1875 : l'observatoire naval de Washington capte la beauté diaphane de la nébuleuse d'Orion. 1878 : Eadweard Muybridge décompose en vignettes le mouvement des êtres vivants. 1895 : les contours squelettiques de la main d'Anna Roentgen se révèlent sous les rayons X. 1897 : des décharges électriques sont suspendues à jamais dans le temps par l’ingénieur William Armstrong. 1931 : l'institut japonais de recherche aéronautique conçoit un appareil capable de capturer 60.000 images par seconde. 1938 : un surréaliste et un botaniste exposent pour la première fois des photographies d’odeurs...

Une photographie de décharge électrique, réalisée par William Armstrong. © Royal Society

Josef Breitenbach et les Surréalistes

Fils de commerçants de vin, commercial pour une firme d'instruments, comptable, révolutionnaire, homme politique, puis commerçant de vin à son tour, Josef Breitenbach a connu bien des vies, mais c'est en tant que photographe qu'on se souvient aujourd'hui de lui. Après s'être réfugié à Paris pour échapper à l'armée privée de Hitler, il découvre le mouvement surréaliste et entame des échanges avec plusieurs de ses membres les plus proéminents. Il se met rapidement à expérimenter avec la double exposition, le montage, l'impression en négatif, la solarisation, le photogramme et même la photographie colorée. Sa contribution la plus unique cependant, naît de sa collaboration avec Henri Edgard Devaux, un maître de conférences en botanique et professeur de physiologie végétale, oublié de l'Histoire.

Annabella, portrait en rouge et noir, par Josef Breitenbach. © Gitterman Gallery

Nous ne disposons que de peu d'informations concernant l'expérience qu'ils ont menée ensemble, mais voici ce que nous savons. En 1938, la Royal Photographic Society accueille une série d'images étonnantes du désormais reconnu Josef Breitenbach. Plusieurs représentent des roses d'où semblent émaner des vapeurs spectrales. Une autre, abstraite, pourrait être vue comme un iris géant suspendu dans une composition de Dalí, ou comme l'un des vers des sables imaginés par Frank Herbert, ouvrant sa bouche terrifiante au-dessus d'un paysage sombre. Une autre encore laisse deviner la forme d'un pétale de rose, transformé pour l'occasion en étrange soleil d'où émanent des rayons ondulants...

Mêlant art et science, ces photographies mettent en évidence les composés volatils émis par une rose. © The Josef Breitenbach Trust
Parfum du camphre, immortalisé par Josef Breitenbach. © The Josef Breitenbach Trust

Miroir de mercure et dessins dans le talc

Les légendes qui accompagnent ces photographies au sein de l'exposition ne sauraient être plus simples et claires. Pourtant, elles ne font qu'ajouter à leur mystère. Parfum d'une Rose. Parfum du Camphre. Le parfum du Lys rendu visible. Ces fantômes olfactifs ne seraient-ils qu'un tour de passe-passe, comme les ectoplasmes et les esprits prétendument révélés par les talents de photographes spirites ? Pas si l'on en croit les travaux de Devaux sur les lames monomoléculaires, car grâce à une surface de mercure recouverte de talc, celui-ci serait parvenu à capturer les molécules odorantes (ou COV) de manière à les rendre visibles ! Le talc, répandu en une fine couche (dite monomoléculaire), serait repoussé par endroits par les vapeurs de l'objet odorant (une rose, un grain de café, ou encore un oignon par exemple).

Un pétale de rose en suspension dans le mercure. © The Josef and Yaye Breitenbach Charitable Foundation
Le parfum d'un œillet capturé devant son miroir de mercure. © The Josef and Yaye Breitenbach Charitable Foundation

Breitenbach ne révélera jamais exactement comment les préparations de Devaux seront transférées à la photographie, mais si l'on en croit la description fournie par la journaliste Amy Porter en 1945, l'objet aurait été placé tout près de la surface de mercure afin que son parfum puisse y déposer son empreinte. Au bout de 20 secondes environ, le photographe aurait alors capturé son sujet placé devant cette surface miroitante marbrée de motifs, avec pour résultat des images poétiques, captivantes, à l'interface entre art et science, et qui méritaient bien, de ce fait, de figurer dans notre Cabinet de curiosités.

Rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau chapitre du Cabinet de curiosités. © nosorogua, Adobe Stock, Emma Hollen

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