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Interview de Pierre-Hervé Luppi sur les rêves

Dossier - Rêver : le monde fascinant des rêves
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Le rêve intrigue, il inquiète, il fascine… Pourtant, il s’explique de façon rationnelle. Quand survient-il ? Que se passe-t-il dans le cerveau lorsque l'on rêve ? Peut-on contrôler le contenu de nos songes ?

  
DossiersRêver : le monde fascinant des rêves
 

Interview de Pierre-Hervé Luppi, successeur de Michel Jouvet, le fondateur des théories scientifiques modernes sur le rêve. Il est actuellement le directeur de Centre de recherche en neurosciences, affilié au Centre de la recherche scientifique (CNRS) et à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

Le sommeil paradoxal0 © Romanova Natali - Shutterstock

On entend souvent dire que le rêve se déroule uniquement pendant la phase de sommeil paradoxal : est-ce le cas ?

Si l'on considère la définition stricte, oui. C'est à ce moment du cycle qu'ont vraisemblablement lieu les rêves les plus construits, les plus élaborés mais aussi les plus chargés en émotions. On est dans l'action, ces rêves peuvent être très intenses, très précis.

Mais on peut aussi rêver pendant le sommeil lent. Il s'agira alors plutôt de pensées, il n'y a pas de scénario. Quant à la phase d'endormissement, elle est propice aux rémanences de l'éveil. Typiquement, si vous avez joué au jeu vidéo Tétris plusieurs heures dans la journée, votre pensée va vagabonder et vous allez « voir » des petites briques s'empiler dans votre imaginaire.

Les zones activées pendant le rêve peuvent être identifiées. © Gisela Giardino, Flickr, CC by-sa 2.0

Que se passe-t-il exactement dans le cerveau et dans notre organisme au moment du rêve ?

Contrairement à la phase de sommeil lent, il semble que le cortex se réveille : l'expérience a permis d'observer qu'un neurotransmetteur très utile, l'acétylcholine, revient en force pendant le sommeil paradoxal. Certains réseaux de neurones sont hyperpolarisés, cela signifie qu'ils « travaillent », exactement comme pendant la phase d'éveil. Le cerveau va même jusqu'au bout de ce qu'il imagine : il voit, il sent, il entend, il fait. Lorsque nous rêvons, nous sommes les véritables acteurs de notre rêve, nous vivons réellement les choses. Mais, et c'est toute la particularité du rêve, cela ne se traduit pas physiquement. Le cortex moteur fonctionne, mais cela n'est pas transformé en geste. Nous ne pouvons plus bouger, le corps est comme bloqué. C'est une sorte de réflexe de protection de notre cerveau : si ce que nous vivons dans nos rêves se traduisait dans la réalité, nous aurions du souci à nous faire. Nous tomberions régulièrement du lit, et il pourrait nous arriver des choses plus graves si nous parvenions à nous lever et à essayer de mettre en œuvre ce que nous avons en tête !

Pierre-Hervé Luppi est le successeur de Michel Jouvet à la tête du Centre de recherche en neurosciences de Lyon. Il nous donne sa vision des rêves. © DR

Ce système de protection se dérègle-t-il parfois ? Que se passe-t-il dans ce cas ?

Malheureusement, cela arrive parfois avec certaines pathologies, comme la maladie de Parkinson. Le tonus musculaire ne diminue pas en phase de sommeil paradoxal. L'ennui, c'est que cela se traduit par une certaine agressivité : en plein rêve, la personne malade peut ainsi devenir violente et s'attaquer à son conjoint. Voilà une belle illustration de l'importance de ce système de protection.

Cette absence de tonus musculaire empêche-t-elle toute réaction aux stimuli extérieurs ?

Nous avons quand même une perception sensorielle active pendant le rêve. Mais souvent, les sons ou les sensations perçus vont être intégrés au songe dans un premier temps. Un exemple typique : vous avez envie d'uriner. Dans votre rêve, vous allez vous rendre aux toilettes. Cela va prendre du temps avant que vous réalisiez qu'il s'agit d'une véritable envie et, souvent, on ne se réveille que lorsqu'elle devient réellement pressante.

Nous mettrons également plus de temps à réagir et à bouger, il faut que l'atonie se dissipe, ce qui n'est pas instantané.

Nous sommes donc particulièrement vulnérables pendant la phase de sommeil paradoxal ?

Absolument. C'est d'ailleurs le cas de tous les mammifères, qui vivent tous ces phases de sommeil paradoxal. Voilà pourquoi les animaux dorment le plus souvent dans des endroits protégés, à des moments choisis.

Peut-on se passer de ce sommeil paradoxal ?

La réponse n'est pas très claire. Les expériences menées sur des animaux sembleraient indiquer que non : privés de sommeil paradoxal, ils meurent au bout de trois semaines.

Mais, à l'inverse, on a observé que des personnes dépressives se sentaient beaucoup mieux si on les privait de sommeil paradoxal ! C'est d'ailleurs sur ce principe que sont fondés certains antidépresseurs. Ils vont inhiber des enzymes et ainsi empêcher le déclenchement du sommeil paradoxal ou le réduire à la portion congrue. Pour autant, ces personnes ne vont pas mourir du manque de sommeil paradoxal ! Mais dans leur cas, puisqu'elles étaient malades, on peut imaginer que cette phase du sommeil ne fonctionnait déjà pas correctement.

Quoiqu'il en soit, il est hors de question d'imaginer priver une personne en bonne santé de sommeil paradoxal.

Vos recherches vous ont-elles permis de dire d’où provient le rêve, comment il est généré ?

Pas précisément bien sûr, mais nos récents travaux (qui devraient être publiés dans les prochains mois, NDLR) nous permettent de mieux comprendre ce phénomène. Nous avons tout lieu de penser que le rêve est endogène, c'est-à-dire qu'il est généré par le cerveau lui-même. C'est d'ailleurs ce qui me fait dire que l'on ne peut pas décider du contenu de son rêve : comment choisir ce que la conscience ne peut pas contrôler ?

Nous avons pu observer que les systèmes liés à la conscience sont désactivés : tout semble donc venir de l'intérieur. À l'inverse, nous savons aujourd'hui que le système limbique (relié notamment à des émotions telles que le plaisir, la peur ou l'agressivité, NDLR) est particulièrement sollicité pendant le sommeil paradoxal, contrairement au système du cortex (souvent assimilé à l'intelligence et à la prise de conscience des émotions, NDLR) préfrontal qui, lui, semble inactivé. Beaucoup de choses restent encore à découvrir sur ce plan.

Pour en savoir plus :

  • « Le rêve est un état hypnique de la conscience : pour en finir avec l'hypothèse de Goblot et ses avatars contemporains », F. Guénolé, A. Nicolas, Neurophysiologie clinique, (2010) 40, 193-199.
  • « Le secret d'Ali Baba ou la fonction introjective du rêve », J.-M. Dupeu, Journal de psychiatrie et de puériculture, N°5-1992, 299-308.
  • Le sommeil et le rêve, Michel Jouvet, Odile Jacob, 242 pages, 8,40 euros.
  • Où, quand, comment et pourquoi rêvons-nous ?, Michel Jouvet, Odile Jacob, 117 pages, 15,50 euros.
  • Les mécanismes du sommeil : rythmes et pathologies, Dr Sylvie Royant-Parola, Editions le Pommier, 173 pages, 8,60 euros.
  • Petit éloge du sommeil : le sommeil de A à Zzzz, Sean Coughlan, Editions Dunod, 264 pages, 18 euros.
  • Sur le rêve, Sigmund Freud, toutes éditions.
  • Idées reçues sur le cerveau, Jean-Jacques Feldmeyer, Editions le Cavalier Bleu, 128 pages, 9,80 euros.
  • Le cerveau pour les Nuls, Dr Frédéric Sedel, Pr Olivier Lyon-Caen, Editions First, Editions XO, 333 pages, 22,90 euros.
  • Le site web du Centre de recherche en neurosciences de l’université de Lyon I, qui regroupe de nombreux documents sur le sommeil et le rêve.
  • Le site de l'Institut national du sommeil et de la vigilance.