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Big data : le quantified self ou le soi quantifié

Dossier - Big data : le boom des données numériques
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Le numérique a permis l'avènement d'une quantité incroyable de données. Aujourd'hui celles-ci sont précieuses. La capacité de l'Homme à les stocker et les analyser a donné naissance au phénomène de big data, un monde où les données sont reines. Découvrez dans ce dossier pourquoi nos données valent de l'or.

  
DossiersBig data : le boom des données numériques
 

Le concept d'accessibilité à la donnée est déterminant vis-à-vis du concept de data lui-même. Traditionnellement, l'open data évoquait un ensemble de données rendu accessible à tous, dans le cadre d'une licence permettant de l'utiliser de manière assez ouverte. Or un mouvement d' « open data partiel » se développe aujourd'hui alors que certaines entreprises et certains gouvernements acceptent de mettre des données à la disposition d'un certain nombre d'acteurs, pourvu que ceux-ci motivent leur future utilisation. Cela résout bon nombre d'enjeux, notamment ceux liés à la vie privée, et cela permet de réserver ces informations aux entités qui en ont vraiment besoin.

Avec le big data, est venu le quantified self (ou le soi quantifié). Ici, le routeur sans fil OnHub. © Google, DP

Codeur à l'âge de dix ans, entrepreneur à quatorze ans, Rand Hindi est docteur en bio-informatique et fondateur de Snips, une start-up dédiée à l'utilisation des données personnelles — pour améliorer la vie quotidienne des individus et pour que les objets connectés s'adaptent à notre mode de vie — qui travaille notamment avec la SNCF. En 2014, il a reçu le prix de l'innovateur français de l'année décerné par le magazine Technology Review, édité par le Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Quel est l’impact de la data sur notre vie quotidienne ?

Rand Hindi : permettez-moi d'utiliser le terme « data » pour englober sous la même acception big data, open data, information theory [théorie probabiliste permettant de quantifier le contenu moyen en information d'un ensemble de messages, dont le codage informatique satisfait une distribution statistique précise, NDLR] et machine learning [discipline scientifique concernée par le développement, l'analyse et l'implémentation de méthodes automatisables qui permettent à une machine d'évoluer grâce à un processus d'apprentissage, et ainsi de remplir des tâches qu'il est difficile ou impossible de remplir par des moyens algorithmiques plus classiques, NDLR].

Grâce à cet ensemble de concepts, il devient possible de mesurer, de comprendre le monde et de prendre des décisions de façon informelle. Dans le cadre du web, cette démarche a toujours existé puisque les sites ont toujours disposé d'outils d'analyse d'audience.

Pour Rand Hindi, l'analyse des données collectées en grande quantité peut entraîner d'importants changements dans notre quotidien. © Tous droits réservés Youtube

Ainsi, un site d'e-commerce exploite une large panoplie d'outils de ce type et utilise cette intelligence pour gérer son activité. Or, la démarche déborde de plus en plus du cadre de l'Internet vers le « monde réel ». Les distributeurs souhaitent désormais pouvoir comprendre leurs clients par l'intermédiaire de la géolocalisation, ou bien mesurer l'attribution et la performance en déterminant le nombre de clients ayant visité un magasin après être passés devant un panneau publicitaire de rue. Il est également possible d'aller plus loin et de mesurer certains paradigmes : la manière dont les individus voyagent dans la ville (utilisation d'un véhicule personnel, des transports publics ou de vélos en libre-service) constitue une information extrêmement pertinente pour un opérateur de transport.

Ces données lui permettent notamment d'améliorer la gestion de son infrastructure. Il s'agit d'un changement très important, puisque la data permet de transposer les usages d'Internet au monde réel. Tous les processus existants devraient ainsi être mieux compris et optimisés.

Qu’est-ce que le « soi quantifié » ou quantified self ?

Le quantified self consiste à quantifier tout ce qui se passe à propos de « soi-même », en matière de santé, mais aussi dans le cadre de l'activité professionnelle (nombre d'emails envoyés) ou personnelle (nombre d'amis ajoutés sur Facebook), afin de mettre en évidence nos éléments les plus signifiants. La quasi-totalité des projets de quantified self se résume aujourd'hui à visualiser la data.

C'est une erreur, à mes yeux. L'analyse et l'interprétation de ces données personnelles me paraissent bien plus intéressantes. Je suis fasciné par ce phénomène, au point d'avoir traqué tous mes faits et gestes pendant quatre ans. J'ai décidé volontairement de grossir de 35 kilos, puis de les reperdre, afin de déterminer avec la plus grande précision possible comment cette modification de poids affectait mon corps et mon état de santé. L'analyse des données récoltées m'a permis de stabiliser mon poids, sans le moindre régime, en modifiant simplement un nombre très limité d'habitudes quotidiennes.

Les bracelets et autres objets connectés stockent et analysent des données très personnelles comme le poids, la taille mais aussi le rythme cardiaque. © Intel Free Press, Wikimedia Commons, CC by-sa 2.0

Pour l'heure, les domaines les plus concernés par le quantified self sont ceux de la nutrition et du sport. Bon nombre de petits équipements qui se portent sur soi — dits « wearable » (« portables ») — renseignent sur l'évolution des performances réalisées. Ils sont déjà couramment utilisés dans le cadre d'une pratique sportive, comme le cyclisme ou le jogging. Ils informent alors le cycliste ou le jogger sur ses pulsations cardiaques, le nombre de kilomètres parcourus, de calories brûlées, de foulées, etc. ; d'autres capteurs s'installent même sur la roue du vélo et calculent le nombre de tours effectués, enregistrent le parcours, etc.

Le terme « quantified self » regroupe des outils et des principes trop vastes pour être pertinent en marketing. Toutefois, son usage est largement présent depuis fort longtemps, par exemple, le simple fait de se peser ou de consulter son compte bancaire pour décider d'une sortie au restaurant correspond à des pratiques quantified self.

Quels rôles jouent les objets connectés ?

Les objets connectés représentent le hardware qui permet la collecte de data sur l'environnement et les actions des individus. Certains sont statiques (capteurs de pollution), d'autres sont portables et orientés vers un contexte individuel. Les écouteurs sont par exemple capables de mesurer le rythme cardiaque ; un protège-dents qui permet de calculer l'intensité d'un choc ; des bracelets qui surveillent le sommeil, le nombre de calories ingurgitées, l'activité physique, etc. Tous produisent de la data et ont besoin d'outils d'analyse big data qui constituent leur aspect software. Le cumul de ces deux aspects permet d'extraire de l'intelligence et de proposer des applications et des produits ultra-intelligents. De même, il paraît évident que le monde devient ultra-connecté.

Cette évolution a connu plusieurs phases depuis l'apparition des ordinateurs, avec leur mise en réseau massive par le biais d'Internet, puis l'essor du concept online. Ce monde virtuel favorisait l'immersion et permettait d'échanger avec des individus situés aux quatre coins du monde, mais il restait confiné à l'ordinateur. Il était possible de se déconnecter, chacun utilisait un pseudonyme : la vie réelle et la vie online étaient bien compartimentées.

Avec la réalité augmentée, mondes réels et mondes virtuels se confondent. © Antonio Zugaldia, Flickr, CC by 3.0

Cette séparation des sphères online et offline est en voie de disparition. Ce phénomène a débuté avec les téléphones portables, qui permettent d'être connecté en permanence et surtout, identifié en tant qu'individu dans la vie réelle. Cette tendance à l'identification se développe notamment avec les objets connectés. D'ici une dizaine d'années, plusieurs centaines d'objets (chaussures, stylos, etc.) seront connectés sans que nous y prêtions la moindre attention. Cette ultra-connectivité nécessite de l'intelligence artificielle pour être vraiment transparente et rester au service de l'être humain, au lieu de constituer une contrainte et une source de frustration, comme c'est le cas aujourd'hui. Pour certains outils, l'expérience utilisateur de la technologie n'est pas satisfaisante du tout : elle se limite à faire glisser un doigt sur un écran tactile. Il est largement possible de faire mieux.

Est-ce une nouvelle approche de l’humain ?

L'évolution sera sans doute très subtile et notre société ne se divisera pas entre humains et super-humains. La mémoire, par exemple, a évolué depuis que certaines données, comme les numéros de téléphone (que nous retenions auparavant par cœur), sont immédiatement accessibles via les répertoires numérisés des téléphones portables. Il en va de même pour bon nombre de connaissances que nous n'avons plus besoin de garder en mémoire. Je ne sais pas quelles seront les conséquences à long terme de cette évolution, mais les neurones qui ne sont pas utilisés pour faire fonctionner la mémoire vont peut-être travailler autrement.

Nous sommes en train de sous-traiter (« outsourcer ») une capacité humaine grâce à la technologie, et cela nous permet d'effectuer d'autres actions. Je ne sais pas si ce phénomène est positif ou non, mais dans la mesure où je suis favorable à la technologie, j'espère qu'il augmentera nos capacités de compréhension de l'univers et fera progresser l'humanité dans la résolution de ses problèmes. Quant à savoir si d'autres êtres humains vont apparaître... cela nous ramène aux théories de la singularité, ce concept selon lequel à partir d'un point hypothétique de son évolution technologique, la civilisation humaine connaîtra une croissance technologique d'un ordre supérieur.

Notre appétence pour les technologies numériques ne cesse d'augmenter. © Philippe Put, Flickr, CC by 2.0

De ce point de vue, nous observons une croissance rapide de la technologie. Le temps qui sépare deux découvertes décroît de manière exponentielle. En suivant cette logique, bientôt nous ne serons plus au fait de ce qui a été découvert, et nous ne saurons peut-être même pas que l'intelligence artificielle existe. Les mondes virtuels et réels se confondront, car la différence entre les deux n'aura jamais été mise en avant. Nous sommes en train d'assister à des phénomènes de ce type, notamment avec le smartphone qui représente un premier pont entre le digital et le biologique — comme extension de nous-mêmes. Selon moi, une sorte de symbiose entre biologie et technologie se développera probablement à terme. Notre capacité à créer de la technologie suffisamment intelligente pour s'adapter à la volonté de l'individu et faire partie intégrante de sa vie reste cependant nécessaire.

Comment envisagez-vous le futur ?

J'imagine un monde ultra-connecté, ultra-intelligent. L'un des grands enjeux du monde actuel est le manque de ressources. Les promesses de la technologie ne se limitent pas à une meilleure utilisation de ces ressources, l'accès à un monde virtuel permettra potentiellement d'étendre les ressources accessibles. Il n'est pas aberrant de penser que, d'ici une centaine d'années, les systèmes de réalité augmentée seront si intelligents et si imbriqués dans la société que nous ne serons peut-être plus capables de les différencier. Cette idée est à la fois effrayante et séduisante. Il s'agit simultanément de la fin de la civilisation telle que nous la connaissons, et d'une opportunité de la préserver. En outre, la biologie jouera un rôle moins important.

Nous n'appréhendons pas encore ce que représente réellement la data. Nous sommes dans le même contexte que lorsque Newton a découvert et formulé des lois fondamentales de la gravité en sciences physiques. Si j'extrapole avec la physique quantique, les possibilités liées à la data sont immenses. La data représente une sorte d'atome dans le monde digital qu'il faudra savoir transformer et manipuler. Ainsi, et comme pour chaque nouvelle technologie, les applications dérivées porteront le meilleur ou le pire. Je trouve très stimulant d'imaginer que nous sommes une génération de transition. Nous allons construire un environnement meilleur, à condition que nous ne nous trompions pas.