Sciences

La période des têtes rondes

Dossier - Sahara néolithique
DossierClassé sous :préhistoire , Incontournables , sahara

-

L'Australopithèque savait beaucoup de choses, l'Homme a su qu'il savait, et cet homme moderne, en pleine phase de conquête, a eu, en plus de ses prédécesseurs, envie de faire savoir qu'il savait qu'il savait.

  
DossiersSahara néolithique
 

Ne pas nier, ce que l'on ne comprend pas.

Forêt de pierre de Jabbaren. Entrer dans les forêts de pierre de Séfar ou de Jabbaren c'est entrer dans des temples. Les peintres n'ont pas choisi par hasard ces lieux étranges pour y exécuter leurs fresques. Les images les plus intensément religieuses se trouvent dans les plus belles forêts de pierre du tassili, sur la partie la plus élevée du plateau.
Pour ces hommes, cet univers représentait une terre sacrée où l'esprit régnait. c'est là, dans les sanctuaires de la Préhistoire, que se déroulaient leurs cérémonies.
Personnage "tête ronde" tenant un arc. Tin Aboteka. "Têtes Rondes" parce que les êtres humains sont représentés le plus souvent avec une tête arrondie où ni les traits de la face ni les cheveux ne sont figurés. Des visages anonymes mais d'une présence intense presque envoûtante.Il est établi que ces "Têtes Rondes", par leurs caractéristiques anatomiques et culturelles (scarifications et peintures corporelles) sont des noirs. Ces nomades ou semi-nomades parcouraient ces vastes territoires tassiliens, à la fois terrains de chasse et de récolte végétale. Des considérations archéologiques poterie de style identique "wavy line", sorte de ligne ondulante imprimée sur la pâte et linguistiques (des mots désignant la poterie et la collecte des céréales sauvages sont identifiés dans les langues issues du nilo-saharien) laissent penser que des populations parlant une langue d'origine nilo-saharien auraient, à la faveur du retour des pluies, migré d'une zone sub-saharienne située vers le centre du soudan actuel en direction du massif du Tassili n'Ajjer en passant par l'Ennedi et le Tibesti. Cette migration a été facilitée par le réseau hydrographique qui permettait une circulation aisée entre Khartoum et les massifs sahariens en suivant notamment le wadi Howar.
 Défilé de mode ? (Sefar). On a longtemps pensé que le style des "têtes rondes" étaient limité au massif des Ajjer et de l'Akakus en Libye. Mais des découvertes récentes de peintures cette école dans le massif de l'Ennedi apportent de nouveaux éléments à cette hypothèse. La technique de peinture apparaît tout à fait caractéristique : un trait large dessine la silhouette assez sommairement avec l'essentiel des contours puis l'intérieur est rempli en teinte plate.

Cette technique présente une telle unité qu'on reconnaît tout de suite un dessin des Têtes Rondes. Le pigment est épais, très vraisemblablement appliqué à l'état presque pâteux. la substance colorante n'était pas seulement un matériau pour l'artiste qui l'appliquait sur la paroi, mais revêtait un sens spirituel.

Différents styles et étages se sont succédés mais jusqu'à présent aucune étude n'a pu les sérier dans un ordre absolu, mais il se dégage pendant toute cette période une unité culturelle indéniable. Les changements dans les styles apparaissent comme des évolutions de la pensée et de la religion.

Quand les têtes rondes commencent à peindre, elles exécutent des silhouettes sommaires, raides et statiques. .c'est à ce premier stade que ces artistes peignent des compositions monumentales qui se déploient sur toute la surface d'un abri.

 La fresque du "Grand Dieu" à Séfar.  Elle s'étale sur toute la surface d'un abri sur 16 m de long et environ 30 m2. La paroi est tournée vers une esplanade où se déroulaient les cérémonies immortalisées par la fresque. Les principaux acteurs de la scène sont facilement identifiables : au centre le "Grand Dieu" qui avec ses 3 m de haut est particulièrement impressionnant avec une grande poche entre les deux jambes représentant un pagne ou une protection phallique ou bien encore un sexe démesuré et une tête pourvue de cornes, une antilope gravide rouge et une femme en position horizontale avec un ventre proéminent, des antilopes blanches qui défilent de gauche à droite.
Un motif est apposé au corps du "Grand Dieu", une expression symbolique caractéristique des peintures de cette période, un motif ressemblant à une sorte de méduse, qui ne correspond à rien de connu et s'inscrit dans les grandes compositions comme un sceau.
Cette fresque exprime de toute évidence l'idée de la fécondité et son mystère, la vie et la fertilité. Il y a sur cette paroi le récit d'un des plus anciens mythes du monde.

Les personnages de cette fresque de Jabbaren ont des têtes parfaitement rondes délimitées à hauteur du cou par des lignes qui laissent supposer le port de masques. Ce type de représentation est assez fréquente par mis les peintures de la période.

Ces représentations ont été rapprochées de plusieurs types de masques connus en Afrique dont le décor est dominé par un traitement non iconique des visages comme par exemple les masques des Bateke au Congo.

Jabbaren. Boeuf à tête-masque Ces masques auraient pu être de deux types : Sphériques, faits d'une simple calebasse évidée et décorée dans le cas des têtes circulaires ; Non sphériques mais plats, réalisés en bois . Par leur taille et leur hiératisme, les "Grand Dieux" sont sans doute des divinités, les femmes qui dansent autour d'eux dans une position de danse "africaine", portent des maques décorés de signes symboliques sans doute en rapport avec les attributs de ces dieux qui ont affaire avec la fécondité.
Les danseurs masqués de Sefar.Un masque aussi naturel qu'une calebasse évidée émane du symbolisme, le but des rituels est, par le retour périodique aux temps primordiaux, d'abolir la distinction qui peut s'effectuer entre la divinité et le masque : pendant le rite, le masque est la divinité.
 Personnage mythique portant un masque à grandes oreilles. Les masques sont connus en plusieurs exemplaires, portés par des thériomorphes, des humains ou des animaux. Le masque fut un objet sacré chez les "Têtes Rondes", symbolisant le mythe qu'il raconte et les pouvoirs de celui qui le porte.
 Autre "Grand Dieu" à Sefar, tenant un bâton dans sa main un sac attaché à l'autre poignet, associé à la même trilogie que le "Grand Dieu" à tête cornue : antilope, boeuf et orante. Cependant le dispositif de la composition diffère, le grand dieu n'est pas sexué et il est marqué d'une image symbolique en forme de croissant. L'isomorphisme entre le croissant lunaire et les cornes taurines a été remarqué en différents lieux et époques. L'ethno-anthropoloque L.V. THOMAS affirmait : "l'agriculteur assimile volontiers Terre-Femme-Lune et Fécondité tandis que le chasseur rapproche Ciel-Homme-Soleil et Puissance. Si cette "équation" s'avérait de valeur universelle elle pourrait laisser supposer que les auteurs des oeuvres préhistoriques des têtes rondes n'étaient pas fondamentalement des chasseurs, et que leur imaginaire favorisait plus la fécondité que la puissance.
 Cette autre fresque de Tin Tazarift dégage une impression d'irréalité. Il est possible que les artistes aient eu l'intention de dépeindre la vision hallucinée de la sortie de soi, du voyage vers un autre monde dans un état modifié de la conscience. Sur une paroi de Sefar se déroule une cérémonie mettant en scène une procession d'orantes, un personnage masqué à grandes oreilles et des symboles circulaires.

Les orantes avec un nombril proéminent, aux bras levés en geste d'adoration ou de révérence, jambes fléchies, aux fesses saillantes souvent cachées par le retombé e d'un pagne court, peuvent évoquer une danse de guérison telle qu'elle se pratiquait récemment encore chez les San du Kalahari. L'absorption de substances hallucinogènes provoquait des transes, jusqu'à la perte de connaissance. A leur réveil, des hommes racontaient qu'ils avaient communiqué avec les puissances de l'au-delà, que leur corps démesurément allongés avait volé ou nagé sous l'eau, qu'ils avaient vu des lumières, les lignes ondulées, qu'ils s'étaient transformés en antilope ou en lion. Des visions comparables semblent avoir été peintes sur des parois du Tassili N'Ajjer.

Cette fresque paraît regrouper des éléments de la pratique chamanique, tambour, danse de possession.

Ce grand personnage qui semble flotter évoque le voyage du chaman pendant la transe. Sa tête porte peut être un masque muni d'appendices. A l'un de ces bras est attachée une forme en croissant, le poignet de l'autre bras est élargi, comme entouré d'un bracelet. Des archers semblant aussi porter des masques encadrent les personnages volants.
Comme le magicien africain, le chaman est un médiateur entre sa communauté et le monde des esprits. il est tout à la fois prêtre, guérisseur, voyant, sorcier, devin et psychologue. Ses pouvoirs, obtenus après une longue initiation, lui confère une puissance bénéfique ou redoutable. Par toutes sortes de technique, de rythmes et de mouvements, par le consommation de substances hallucinogènes ou psychotropes, le chaman pratique la transe ou l'extase comme moyen de voyager vers les mondes autres, de communiquer avec les esprits, de s'en faire des alliés et de revenir dans le monde réel, dans son groupe, pour soigner la maladie ou l'infortune. (F. Soleilhavoup). Cette approche "chamanique" ne fait pas l'unanimité, la seule chose sur laquelle s'accorde les spécialistes est le sentiment de malaise procuré par l'aspect étrange des compositions. Incompréhensible pour des esprits logiques, ces figurations mystérieuses ressemblent à certaines images réalisées par des malades mentaux et plus précisément par des sujets drogués aux hallucinogènes. (U Sansoni).
L'abri de Timeshral situé dans le wadi Aramat en Libye est décoré avec des regroupements de points rouges qui sont uniques au Sahara. Il est possible que ces décorations aient été destinées à des pratiques animistes de nature chamanique. Les dessins utilisent les accidents naturels de la roche, fissures et creux permettent la communication avec le monde des esprits.

La difficulté d'interpréter ces images réside dans la quasi impossibilité d'émettre des hypothèses quand à la fonction sociale et à l'état de la psyché des auteurs des fresques. On doit fonder ces conjectures sur le fait que la pensée chamanique, résiduelle de nos jours, serait l'un des universaux de l'esprit humain.

Les petits personnages en position frontales constituent un autre groupe. Ils se distinguent par leur couleur rouge brique sombre. Ils ont toujours vus de face, jambes et bras écartés, avec une position qui rappelle celle des "Grands dieux". Leur tête est bien ronde. Ils sont parés d'ornements aux bras et aux jambes. Ils sont associés à des motifs géométriques au sens inconnu, sortes de guirlandes.

 La "Dame Noire" de Sefar. Elle fait partie des êtres masqués qui sont, au même titre que les "Grands Dieux", les figures les plus représentatives de la période "Têtes Rondes", relevant de la même atmosphère religieuse et d'une esthétique remarquable. La spiritualité inscrite dans l'esthétique de ces personnages fait penser soit à des humains ayant un rôle précis à jouer lors des cérémonies, soit à des héros de récits mythiques. Ce sont des hommes ou des femmes initiés aux codes qui permettent d'accéder à l'occulte. Les sociétés dites primitives qui, aujourd'hui, perpétuent de telles pratiques picturales : les Aborigènes d'Australie, les Saudawe de Tanzanie, les Boschiman du Kalahari vénèrent les images de leur art rupestre et leur attribuent des pouvoirs occultes. Chez les Aborigènes, les peintures sont régulièrement repeintes au cours de cérémonies et de rituels, c'est un art encore vivant et dynamique comme le fut celui des "Têtes Rondes".

Les "Grands Dieux" ou la "Dame Noire" ne doivent pas être appréhendés comme des images statiques et muettes, ils parlent et bougent, ce sont des dieux.

Sefar est un temple avec ses autels et un langage visuel dont les images mythiques ne peuvent être comprises que si on les contemple avec sensibilité. Les mythes et leurs images sont les premières tentatives de l'Homme pour comprendre l'univers. Par le mythe il trouve un exutoire aux mystères de la vie et de la mort, générateurs d'angoisse, et il gagne en sérénité. (Malika Hachid).