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Critique de la bioéthique

Dossier - Homo sapiens technologicus : philosophie de la technologie
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Pourquoi certains philosophes s'intéressent-ils à la technologie ? Quelles sont les caractéristiques et les problèmes nouveaux de l'Homo sapiens s'il est vraiment devenu un Homo sapiens technologicus ?

  
DossiersHomo sapiens technologicus : philosophie de la technologie
 

La justification technoscientifique du médical mérite analyse. L'utopie génétique de la biomédecine actuelle permet de mesurer le degré de futurologie dans nos représentations de la médecine. Souvenons-nous que l'image de la science n'est pas la même chose que la science elle-même et que tout se joue sur la confusion entre le discours de la science (le contenu de la science) et le discours sur la science (le statut de la science). Après la « bulle Internet », idéologique, c'est-à-dire publicitaire et financière, ne serions-nous pas en train de gonfler une « bulle génétique », idéologique, c'est-à-dire publicitaire et financière ? Dans les sciences du vivant, un affrontement de modèles scientifiques, de paradigmes est en cours, entre le modèle généticien et un modèle écologique-darwinien. Le modèle généticien, plus étroitement lié à la science institutionnelle et à l'industrie, mobilise intensément les ressources des flux publicitaires et des moyens bureaucratiques.

La représentation courante de l'intervention biomédicale, la fausse image d'une science génétique totalisante et d'une technique génétique toute-puissante ne constituent en fait que l'une des composantes d'un système de représentations plus vaste qui inclut la totalité des représentations que l'homme se fait de ses moyens d'action sur lui-même. Le devenir prométhéen du biomédical va au-delà de la maladie, au-delà même de la santé, il est devenu un projet qui n'est pas seulement réparateur, mais constructeur - quelles que soient les précautions pour éviter le mot « eugénisme ». Nous sommes passés d'une médecine de pathologies (rétablir la nature) à une médecine de physiologie : améliorer et entretenir la machine, mais aussi améliorer ses performances. Il n'y a pas de savants fous dans des laboratoires secrets, mais des réalités concrètes, proches et quotidiennes : le dopage dans le sport, les psychotropes en médecine et la drogue dans la vie courante.

© F. de la Mure/MAE

Ces questions sont malheureusement traitées par la production d'un discours éthique dont l'inconsistance est au cœur de ce qui fait réellement problème, à mon humble avis. Homo sapiens technologicus n'est pas mis en difficulté par ses technologies, mais par l'inconsistance de sa réflexion sur les technologies. Dans les protocoles de recherche sur le sida, ce sont les malades et leurs associations qui ont imposé de nouvelles pratiques cliniques, en bousculant les protocoles bureaucratiques de la recherche officielle et en produisant ce que Andrew Feenberg appelle une « révolte contre les régulations éthiques ». Dans les questions d'euthanasie, ce sont les malades et leurs proches qui imposent des décisions. En génétique, qui peut décider ? Une fois que nous avons fait la connaissance, par exemple, du gène p53 qui bloque la reproduction cellulaire lorsque l'ADN est endommagé et évite la cancérisation, devons-nous essayer de l'implanter chez les humains qui ne l'ont pas ? En rendant obligatoire cette modification génétique, comme le sont certains vaccins ? Devons-nous résister à cet « eugénisme » génétique ?

L'hypocrisie étouffe l'éthique médicale. En matière d'euthanasie, les pratiques effectives sont humaines et soulagent les fins de vie, mais elles le font avec mauvaise conscience. Pourquoi n'assumons-nous pas notre capacité à donner la mort sans souffrance, lorsque ce choix est lui-même assumé par un humain en difficulté et par ceux qui l'aiment ? Atmosphère tout aussi délétère dans le domaine des interruptions volontaires de grossesse et de la recherche sur l'embryon, où l'on attend des « experts » qu'ils distinguent sémantiquement embryon, fœtus, enfant à naître... Semblables aux médecins de Molière, les « éthiciens » font semblant de ne pas voir qu'un gland n'est pas exactement un chêne. Quant aux embryons congelés, sans « projet parental » selon l'expression en usage, je cherche en vain la logique de la position actuelle : on ne peut pas les utiliser pour en extraire des cellules qui seraient utiles pour la thérapeutique ou pour la recherche, mais on peut... les détruire. Pourquoi ce que l'on peut mettre à la poubelle ne peut-il pas être utilisé pour soigner des gens ? Réponse : parce que nous sommes hypocrites et inconsistants. Les idéologies religieuses ne sont pas les seules responsables de cette débâcle éthique. Les philosophes, hélas, contribuent à ce régime de micro-discours, où l'on dit tout et son contraire en croyant éviter les ennuis - et en produisant de la souffrance.

En réalité, cette négativité de la bioéthique vient d'ailleurs, par le mécanisme  de la technophobie hypocrite : les problèmes humains trop embarrassants sont transposés en pseudo-problèmes technologiques. La hache est rendue responsable de la décapitation, l'Internet est rendu responsable de la pédophilie. Nous avons des difficultés, et c'est normal, avec la mort, la maladie, la souffrance, les perversions, etc., mais ce n'est pas à cause des technologies qui nous permettent d'agir dans ces domaines que nous avons ces problèmes. Tout au contraire, c'est parce que nous ne savons pas, ne pouvons pas ou ne voulons pas aborder ces problèmes que nous faisons jouer ce rôle de diversion et de bouc émissaire aux technologies médicales.

Réfléchir en philosophe sur la technologie, c'est le plus souvent commencer par repérer ce type de déplacements de problème.