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    Pourquoi philosopher sur la technologie ?

    Pourquoi philosopher sur la technologie ?

    En 1978, l'un des pionniers de la philosophie de la technologie contemporaine en précisait les questions : « Ceux qui reconnaissent la légitimité de ce mouvement acceptent les idées suivantes :

    1) il existe des problèmes urgents, liés à la technologie et à notre culture technologique, qui demandent une clarification philosophique ;

    2) une grande partie de ce qui a été écrit jusqu'ici sur ces questions est inadéquat - ce qui rend d'autant plus importante l'implication de philosophes sérieux. » (Paul TT. Durbin, « Introduction to the Series », Research in Philosophy and Technology, tome 1, 1978, p. 3).

    Il faut bien comprendre où se situe le besoin : la technologie n'a aucun besoin de la philosophie pour vivre, mais il se pourrait que nous ayons besoin d'une philosophie de la technologie pour vivre dans le monde de la technologie.

    Le manque de repères est évident : nous manquons de définitions, d'études de cas, d'analyse des notions de base. Le manque de normes ne l'est pas moins : en l'absence de consensus moral, dans notre société libérale technologique, aucune base commune de valeurs n'est disponible pour statuer sur la technologie et nous sommes toujours à la recherche de ce que serait une société technologique démocratique et pas seulement libérale.

    © CNES/ESA/Arianespace2003

    © CNES/ESA/Arianespace2003

    Pourtant, de nombreux engagements occupent le devant de la scène, des engagements technophobes souvent médiatiques, des engagements technophiles plus discrets et implicites, mais qui représentent les choix les plus structurants de nos sociétés. Dans les questions d'éthique médicale, par exemple, le manque d'une philosophie de la technologie se fait sentir. On aggrave alors ce manque philosophique en faisant appel aux « experts » et à leurs « comités » : faute de « sages », Homo sapiensHomo sapiens technologicus a ses « experts ». Nous serions trop chanceux s'il existait des « experts » dans un domaine où nous ne savons à peu près rien. L'absurdité, pourtant, a ses raisons : n'osant pas parler de sagesse ni reconnaître la radicalité de la remise en cause qu'elle nous imposerait, nous considérons l'évaluation de la technologie comme une question... elle-même technologique.

    La radicalité de la question sur la technologie en fait une question de philosophie première. Cette question est subversive parce qu'elle remet en cause notre mode d'être et de penser. En fin de chaîne, dans l'évaluation des technologies, nous oscillons d'un extrême à l'autre (l'InternetInternet en sauveur de l'humanité, les OGMOGM en destructeurs de l'humanité... ou le contraire), parce que, en début de chaîne, dans l'appréhension de la réalité technologique, nous ne connaissons pas ou ne voulons pas remettre en question notre mode d'être et de penser. Ou, pire encore, nous ne savons pas l'analyser, nous ne savons pas voir le contemporain.

    Le contemporain est radicalement nouveau, d'une manière inattendue : il n'est pas nouveau comme nous nous y attendions, et c'est pour cela qu'il est radicalement nouveau. Apprenons à voir cet inattendu pour comprendre la vraie nouveauté. Elle se concentre autour de ce point : dans le monde du confort et de la démocratie, les petites choses de la quotidienneté sont devenues une grande question. Ce qui signifie en particulier ceci : nous ne vivons plus dans le monde où ont été pensées nos références philosophiques fondamentales. « Connaissance », « liberté », « valeur », « décision », « projet » ont aujourd'hui changé de signification.

    La question sur la technologie relève de la réflexion philosophique, parce qu'elle remet en cause nos modèles de pensée, elle est recherche d'une sagesse qui ne saurait être une synthèse des faits ni un mode d'emploi conseillé des technologies.