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L’appropriation des technologies

Dossier - Homo sapiens technologicus : philosophie de la technologie
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Pourquoi certains philosophes s'intéressent-ils à la technologie ? Quelles sont les caractéristiques et les problèmes nouveaux de l'Homo sapiens s'il est vraiment devenu un Homo sapiens technologicus ?

  
DossiersHomo sapiens technologicus : philosophie de la technologie
 

L'ordinateur personnel s'est adapté à l'homme, alors que la technologie informatique demandait auparavant à l'homme de s'adapter à elle. La puissance de calcul est désormais mise aussi au service de la facilité d'utilisation. La facilité technologique, l'apprentissage naturel et transparent sont devenus indispensables.

Il n'y a pas si longtemps, on livrait de gros manuels avec les logiciels, et mieux valait les lire et les garder sous la main. Aujourd'hui, le logiciel contient lui-même des fonctions de didacticiel, pour les cas, assez rares, où l'utilisateur ressent le besoin d'apprendre ; et, surtout, le logiciel est conçu pour pouvoir être utilisé intuitivement, en s'appuyant sur des symboles graphiques, sur un suivi en temps réel des opérations de l'utilisateur pour lui proposer ce dont il peut avoir besoin dans l'opération en cours, notamment grâce à une symbolique gestuelle (la flèche de la souris est une main qui attrape, fait glisser et dépose dans un dossier, un crayon qui souligne, un doigt qui pointe dans un menu...). Le tout dans une logique souple, où la même chose peut être faite de nombreuses façons différentes (par un menu déroulant cliqué, une action au clavier, un menu contextuel apparaissant tout seul, une macro-commande personnelle...).

Ces savoir-faire spécifiques et leurs symboliques constituent une culture qui s'intègre à l'interface d'Homo sapiens technologicus avec le monde, au même titre que les techniques ancestrales du feu, de la cuisine, de la culture du sol, de la chasse ou de la guerre. Les spécialistes appellent ces paramètres l'« usabilité ».

© F. de la Mure/MAE

Dans les entreprises, lorsqu'il était imposé par la direction, l'ordinateur soulevait des résistances. Aujourd'hui, ce sont les employés qui réclament un micro-ordinateur décent et des logiciels de dernière génération pour pouvoir travailler : parce que, entre-temps, sont apparus les usages bureautiques de l'ordinateur, ses usages récréatifs aussi. -- Hiver 2001-2002 : policiers et gendarmes en lutte pour de meilleures conditions de travail évoquent comme problèmes prioritaires les gilets pare-balles et les ordinateurs de bureau. On apprend qu'ils achètent sur leurs propres deniers des ordinateurs pour pouvoir travailler (comme... les professeurs). Le temps où les travailleurs faisaient grève contre l'informatisation est terminé : ils font grève pour l'informatisation, et paient de leur poche en attendant. Prophétiser la révolte contre l'horreur du travail informatisé était une erreur, diamétralement contraire au réel.

Le plus important est l'usage des artefacts. Il repose sur une appropriation des technologies qui, comme toutes les choses réellement humaines, ne se décide ni dans les bureaux d'étude, ni dans les séminaires de marketing, ni dans les bureaux des ministères - et ne s'enseigne pas à l'école.

Il ne faut pas croire que le développement technologique émane de hautes sphères scientifiques dont nous « profiterions » lorsqu'un industriel aurait la bonne idée de nous y inviter. Tout au contraire, c'est l'usage que nous faisons effectivement et quotidiennement de nos voitures, de nos ordinateurs, de nos lunettes de soleil qui décide de leur être. Cet usage est traqué par les professionnels du marketing, qui n'en décident jamais rien - ou plutôt qui n'en décideraient jamais rien si nous n'étions toujours déjà consentants, inattentifs, plongés dans le somnambulisme de la consommation. Mais cet état de déréliction des consommateurs n'est qu'une suspension de leur pouvoir de décision, qui s'exerce d'autant plus durement qu'il s'exerce rarement.

Lorsqu'elle cherche à créer des usages ou à faire croire qu'ils existent déjà, la publicité fonctionne de moins en moins bien dans un monde de la technologie parvenant à maturité, un monde dans lequel le dernier gadget « vu à la télé » ne fait plus vraiment recette. La publicité pertinente, de nos jours, s'appuie sur ce qui est déjà notre usage pour nous proposer un artefact qui s'y insère et le facilite : approprié, toujours plus approprié.