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Ariane risque de disparaître : cri d’alarme de Frédéric d'Allest

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Fleuron de la technologie spatiale européenne et leader mondial des lanceurs de satellites commerciaux, la fusée Ariane disparaîtra d'ici quelques années si l'Europe ne prend pas conscience que, faute d'évoluer, elle se trouvera rapidement en situation de déclin.

Ariane 5 ECA sur son pas de tir en juillet 2008. Crédit ESA / CNES / Arianespace.

Si la fusée Ariane occupe à présent la position très enviable de leadership mondial des lanceurs en ayant rassemblé autour d'elle la quasi-totalité des opérateurs de satellites commerciaux, ce n'est pas par hasard. Il s'agit au contraire du fruit d'une politique intelligente ayant inscrit la création d'Arianespace dans son programme dès 1980, afin de commercialiser le lanceur dans le but de multiplier son utilisation et ainsi le rendre particulièrement économique d'une part, tout en assurant l'autonomie de l'Europe et en permettant le lancement, par ses propres moyens, des charges dites "de souveraineté" (missions de défense, d'application civile, scientifiques, véhicules automatiques, etc.).

Sans une telle mise en disponibilité commerciale, le coût de telles missions aurait été franchement prohibitif en entraînant inéluctablement leur raréfaction, et le niveau atteint par la recherche, mais aussi par les applications telles que les communications ou l'observation de la Terre, n'aurait jamais pu être aussi élevé qu'actuellement.

Encore fallait-il se maintenir à un tel niveau de concurrence, et cela n'a été possible que par une efficace "politique de filière" soutenue tout au long de l'exploitation d'Ariane 3, 4 puis 5, afin d'offrir en permanence des possibilités meilleures que celles offertes par la concurrence en matière de prix, tout en assurant une croissance continue en masse et puissance des satellites commerciaux.

Cri d'alarme et lettre ouverte

Or Frédéric d'Allest, qui fut le premier directeur d'Arianespace entre 1980 et 1990 et connaît parfaitement jusqu'au moindre rouage la société dont il est toujours Président d'honneur, dénonce ce qui apparaît nettement comme une rupture allant jusqu'à mettre en danger l'existence même d'Ariane dans les années à venir si les Douze, ainsi que l'ESA, n'en prennent pas conscience et n'y remédient pas dans les plus brefs délais. Appuyé par dix anciens dirigeants et hauts responsables de l'ESA, du CNES, d'Arianespace et de l'industrie, il adresse dans ce but via le journal Le Mondeune lettre ouverte à la Commission européenne ainsi qu'au directeur général de l'ESA.

Prise de conscience souhaitée

Selon Frédéric d'Allest, il n'est pas besoin d'être grand devin pour s'apercevoir que faute d'évoluer parallèlement à la demande, les capacités du lanceur ne suffiront bientôt plus à satisfaire la majorité de ses clients. Les satellites se font régulièrement de plus en plus complexes, puissants et lourds, avec une croissance moyenne annuelle de 125 kg. Or, l'avantage économique des fusées Ariane se basant essentiellement sur une capacité de lancement double (deux charges dans une même coiffe optimisent les prix de revient de l'ensemble), il devient mathématiquement incontournable que sa capacité d'emport doit croître de 250 kg par an afin de rester concurrentielle.

Dans sa version la plus puissante ECA, Ariane 5 est actuellement capable d'emmener deux satellites de 4,5 tonnes (soit 9 tonnes) en orbite de transfert géostationnaire. Or si celle-ci n'évolue pas rapidement vers une masse satellisable de 12 tonnes, Arianespace sera contrainte d'abandonner sa politique de lancement double, donc sa rentabilité, risquant alors de passer du statut de fleuron de l'Europe à celui de boulet financier.

La parade est pourtant très simple. Il suffirait pour cela de remplacer le troisième étage ECA du lanceur, actuellement équipé du moteur HM7 et dont la technologie remonte à plus de quarante ans, par le nouvel étage ECB équipé du moteur Vinci de nouvelle génération et dont les essais se poursuivent actuellement au banc d'essais.

Test du moteur Vinci au banc. Crédit : SNECMA/DLR.

La mise au point de ce nouvel étage, qui devrait déjà être en cours mais avait été "gelée" en 2005 pour des raisons qui ne sont plus de mise aujourd'hui, devrait prendre environ cinq années. Cet ECB 12 tonnes risque donc d'arriver déjà trop tard même si on le décide maintenant, et présente un avantage relatif beaucoup plus modeste par rapport aux développements antérieurs des Ariane 1 à 5. Mais cela ne fait encore que souligner l'urgence d'une décision.

Frédéric d'Allest exhorte la France, au moment où elle a pris la présidence de l'Union européenne, à prendre ses responsabilités en donnant une impulsion politique à haut niveau, sous peine d'assister au déclin, puis à la disparition d'Ariane du marché commercial d'ici quelques années.

Pas d’obstacle sérieux à l’évolution du lanceur…

Toujours selon Frédéric d'Allest, la motivation financière pour refuser ce développement est fallacieuse car il suffirait, pour financer la puissance du lanceur, d'augmenter de 10 % la contribution du CNES à l'ESA. Actuellement, précise-t-il, 50 % du budget du CNES finance la part française des programmes européens, tandis que 50 % finance son propre fonctionnement ainsi que les programmes nationaux ou bilatéraux. Il suffirait pourtant de déplacer ce curseur, immobile depuis plus de trente ans, vers le ratio 45/55 pour gagner ces 10 % tant nécessaires à la survie d'Arianespace.

Et Frédéric d'Allest de conclure, dans sa lettre ouverte publiée notamment dans le journal "Le Monde" du 4 août 2008, « qu'il [serait] évidemment beaucoup plus riche d'emplois et d'avenir de financer des développements technologiques, comme c'est la vocation de l'ESA et du CNES, plutôt que combler les déficits de l'exploitation opérationnelle qui se creuseraient inéluctablement ».

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