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Les causes du rire prodromique

Dossier - Les sens trompés, quand le cerveau dévoile ses faiblesses
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Les spécialistes du cerveau rencontrent régulièrement des personnes aux symptômes inquiétants, surprenants, souvent inexpliqués. Pour poser ses diagnostics, le neurologue mène enquêtes médicales et scientifiques avec perspicacité. Un voyage surprenant dans les recoins du cerveau.

  
DossiersLes sens trompés, quand le cerveau dévoile ses faiblesses
 

Comment analyser le rire ? Il peut être considéré comme la résultante de deux phénomènes : d'une part, des actes moteurs complexes, d'autre part, un sentiment d'humeur positive et euphorique.

Quelles sont les causes du rire prodromique ? © StockSnap, Pixabay, DP

Quand on rit, les muscles du visage impriment la physionomie de l'hilarité, et certains muscles respiratoires produisent des secousses caractéristiques. Le relâchement des muscles du larynx produit divers sons lors de l'expiration, celui des muscles des bras et des jambes entraîne une baisse du tonus musculaire. Enfin, les muscles lisses du système végétatif sont mis en jeu : les bronches se dilatent, laissant pénétrer plus d'air dans les poumons, de même que les artères, ce qui diminue la pression artérielle et produit une rougeur du visage ; des larmes sont émises, et la vessie en se contractant peut occasionner quelques accidents bien connus lors du fou rire.

Scanner cérébral montrant un abcès frontal droit sous la forme d'une poche de liquide entourée d'une zone d'œdème. Le ventricule latéral droit est légèrement refoulé. © Patrick Vertischel

On estime qu'il existerait un centre coordinateur du rire dans une assemblée de cellules nerveuses situées dans le tronc cérébral, juste en dessous des hémisphères cérébraux, dans la partie arrière des pédoncules cérébraux et de la protubérance annulaire. Ce centre coordinateur est relié à des réseaux complexes de neurones du tronc cérébral, à savoir la formation réticulée et la substance grise périaqueducale, lesquelles distribuent les influx nerveux vers les cellules motrices de la moelle épinière et les centres végétatifs.

Ce tableau révèle un fait marquant : les neurones qui modulent l'expression du rire sont situés dans une portion cruciale du cerveau, qui régule toutes les grandes fonctions vitales, qu'il s'agisse de la respiration, des battements cardiaques ou de la pression artérielle. Mais ce qui fait du rire une activité sociale, liée à des situations ou des plaisanteries, c'est le fait que ces centres nerveux coordinateurs sont reliés au cerveau qui analyse les situations de notre environnement. Ce rôle est dévolu aux lobes frontaux, qui coopèrent avec les zones du cerveau traitant les émotions -- le système limbique -- et avec l'hypothalamus. Or, c'est précisément un des deux lobes frontaux qui était endommagé chez notre patient.

Un gardien de l’humour

Pour déclencher le rire, il faut une stimulation extérieure, qu'elle soit auditive (une plaisanterie), visuelle (une scène drolatique) ou sensorielle (un chatouillement). Les informations nerveuses créées par ces stimulations sont acheminées par les voies sensorielles jusqu'aux lobes frontaux. Ici intervient un aspect décisif : le lobe frontal droit est le plus sensible à l'humour, au paradoxe et à la métaphore, bien plus que son homologue gauche. Il joue un rôle de filtre, c'est-à-dire ajuste la réponse appropriée, qui peut être l'hilarité, mais toujours en tenant compte du contexte environnant et du caractère adapté ou pas du rire selon le contexte.

Cela explique pourquoi nous ne réagissons pas toujours de la même façon au caractère comique d'une situation. De façon plus ou moins consciente, nous rions lorsqu'il est socialement acceptable de rire : une plaisanterie sera jugée par le même individu désopilante dans le cadre du spectacle d'un humoriste, ou au contraire incongrue si elle est racontée durant une cérémonie officielle où cet individu est personnellement impliqué. Les neurones du lobe préfrontal exercent probablement, pendant la majorité du temps, une action inhibitrice sur les centres du rire.

Le rire est normalement contrôlé par un centre coordinateur relié à diverses zones cérébrales, à savoir le système limbique pour les aspects émotionnels de l’hilarité, et la protubérance annulaire, la formation réticulée et la substance grise périaqueducale pour les aspects moteurs (cris et secousses musculaires). Ces zones du rire sont inhibées par le lobe frontal droit : si ce dernier est lésé, elles s’activent de façon intempestive, suscitant le « rire pathologique ». © Cerveau & Psycho

C'est pourquoi notre état de base, lorsque nous vaquons à nos occupations habituelles ou que nous nous reposons, n'est pas le rire. Mais si le lobe frontal « décide » qu'une situation est drôle, il lève l'inhibition qui pèse sur les zones de traitement des émotions (schématiquement le système limbique) et sur les centres du tronc cérébral qui coordonnent le rire. Le système limbique s'active alors, provoquant une émotion positive dont l'intensité impose le « niveau de rire » -- du rire étouffé au fou rire -- et s'accompagne d'un sentiment de bien-être très particulier. Plus bas, le centre coordinateur du rire s'active lui aussi, déclenchant les manifestations physiques du rire (petits cris, contractions des muscles du visage, hyperventilation, mouvements des membres) via les réseaux de neurones de la substance grise périaqueducale et de la formation réticulée.

Dans le cas du patient que j'ai examiné, la lésion du lobe frontal droit avait considérablement perturbé son rôle naturel de filtre inhibiteur. Dès lors, toute situation et toute stimulation étaient considérées comme irrésistiblement drôles, et activaient la chaîne nerveuse de déclenchement du rire. D'autres pathologies produisent un effet similaire : de nombreuses affections des lobes frontaux provoquent des perturbations de cet ordre, allant d'une sorte d'euphorie niaise, que les médecins qualifient de moria, à des rires inappropriés, décalés par rapport aux situations sociales. Ces pathologies peuvent être occasionnées par des tumeurs, ou encore des dégénérescences, comme c'est le cas dans les démences frontotemporales.

Citons encore un cas de rire « anormal » : le gaz hilarant, un antagoniste du N-méthyle-D-aspartate (un important neuromédiateur dans le cerveau), souvent utilisé pour minimiser le désagrément d'actes médicaux ou dentaires agressifs. Ce gaz procure un sentiment euphorique en mettant au repos les cellules des lobes frontaux, ce qui libère les centres du rire dans l'hypothalamus et le tronc cérébral. Chez d'autres patients, une crise d'épilepsie, en excitant les neurones de l'hypothalamus, produit un rire sans raison, accompagné d'une sensation plaisante, voire jubilatoire.

Le cas de Marcel donne à réfléchir : si le rire peut être considéré comme un ciment social qui suscite une ambiance de partage chaleureux dans une communauté, le fait de rire de tout ou à mauvais escient n'assure pas les mêmes bénéfices. Loin de mettre ses interlocuteurs en confiance ou de les associer à sa bonne humeur, le patient au rire pathologique met son entourage mal à l'aise, et provoque une distanciation. Les rires sans motif des psychoses, telle la schizophrénie, exercent ce même effet : le rire est une arme sociale puissante, dont le contrôle doit être confié uniquement au lobe frontal !