Santé

La surdité verbale et les sons de la parole

Dossier - Les sens trompés, quand le cerveau dévoile ses faiblesses
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Les spécialistes du cerveau rencontrent régulièrement des personnes aux symptômes inquiétants, surprenants, souvent inexpliqués. Pour poser ses diagnostics, le neurologue mène enquêtes médicales et scientifiques avec perspicacité. Un voyage surprenant dans les recoins du cerveau.

  
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La surdité verbale est l'incapacité de reconnaître les sons de la parole. Le langage ressemble au bruit du vent dans les arbres ou à une sonnerie de téléphone : l'aire cérébrale qui confère habituellement au langage son caractère « humain » est lésée.

La surdité verbale. © Geralt, Pixabay, DP

Étrange histoire que celle de Francisco. À 59 ans, marié et père de deux enfants, il s'apprête à prendre une retraite bien méritée après 40 ans de bons et loyaux services dans une entreprise de travaux publics. Mais un jour, le repas ne se déroule pas comme prévu. Au milieu de la conversation, il regarde son épouse d'un air d'incompréhension. « Que dis-tu ? », lui demande-t-il. « Peux-tu répéter, je n'ai pas bien entendu. » Elle répète sa phrase, mais Francisco reste de marbre« Tu sais, je ne comprends rien à ce que tu racontes. » Son épouse ressent un profond malaise. Il vient de s'exprimer en portugais. Il y a des années qu'il n'a plus parlé portugais à la maison.

Afin que les mots soient reconnus, les sons doivent être perçus, traités et comparés à des bases de données mémorisées. Les sons du langage sont d'abord traités par l'aire primaire de réception des sons du langage, le gyrus de Heschl, et par une région activée par les sons du langage, le cortex auditif de Wernicke. © Pancrat, GNU 1.2

Francisco, sourd cortical

Au bout de quelques heures, la situation n'a pas évolué. Francisco ne comprend plus rien à ce qu'on lui dit. Conduit à l'hôpital, il ne peut pas répondre aux questions du neurologue. Ou plutôt, ses réponses n'ont aucun lien avec les questions. Francisco se plaint : il entend mal et il mélange dans ses phrases des bribes de portugais et de français. On décide alors de communiquer par écrit. Aussitôt, tout s'arrange : Francisco saisit parfaitement ce qu'on lui demande et répond en utilisant à son tour papier et stylo. C'est ainsi que sera établi le diagnostic. Francisco est victime de surdité verbale. Il entend tout, sauf les mots. La manifestation de ce trouble est étonnante : le patient identifie sans mal les bruits de l'environnement, par exemple une porte qui claque, un verre qui se brise ou des pas dans le couloir. Lorsque l'on agite un trousseau derrière lui, il dit : « Ce sont des clés. » Si on lui fait entendre le tic-tac d'une montre, il répond sans hésiter : « C'est une montre. » Si on lui fait entendre un meuglement, il dit que c'est une vache ; au sifflement d'une locomotive, il répond que c'est un train et il sélectionne parmi plusieurs images celle d'un feu en entendant un crépitement de brasier. Mieux encore, il donne le nom de chansons et de mélodies connues. Son problème se révèle bientôt : il s'agit d'une incapacité totale à saisir les sons du langage.

Est-ce un problème de conduit auditif ? Francisco se frotte les oreilles, désemparé par sa condition. Il tend l'oreille vers l'interlocuteur, mais rien n'y fait... « Je ne comprends pas », dit-il au neurologue, mais il ne s'entend plus lui-même parler... Il passera un examen d'audiométrie, pour savoir si son oreille interne est lésée. L'examen ne révèle aucune anomalie. C'est seulement l'imagerie par résonance magnétique qui révélera la cause du trouble. On constate alors que le cerveau est endommagé en deux endroits : dans chaque hémisphère cérébral, la partie supérieure du lobe temporal apparaît noircie par ce qui semble être l'occlusion d'un vaisseau sanguin. La lésion de droite est ancienne. L'autre, à gauche, est toute récente.