Notre langue accueille une vaste communauté de bactéries, qui s’approprient chacune un territoire. Un véritable jeu de Risk où chaque espèce conquiert du terrain en repoussant ou attirant ses adversaires.

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Un fleuve et ses sédimentssédiments vu du ciel ? Une radioradio pulmonaire colorisée ? Pas du tout : l'image ci-dessus est une cartographie des communautés bactériennes présentes sur votre langue. Car celle-ci est un vrai nid à microbesmicrobes. Notre bouche abrite plusieurs milliards de bactéries, formant le microbiote le plus abondant du corps humain après celui de l'intestin. On en trouve dans la salivesalive, sur les dents et les gencives, mais surtout sur la langue, le lieu parfait où les bactériesbactéries peuvent adhérer et se développer. Mais attention : pas question de se loger n'importe où. Chaque espèceespèce de bactérie s'installe sur son bout de langue réservé, viennent de découvrir des chercheurs américains dans une étude publiée dans la revue Cell Reports.

Principales espèces de bactéries constituant le microbiote de la langue. © Steven Wilbert et al., <em>Cell Reports</em>, 2020
Principales espèces de bactéries constituant le microbiote de la langue. © Steven Wilbert et al., Cell Reports, 2020

« Jusqu'à présent, les études du microbiotemicrobiote buccal se basaient sur le séquençageséquençage de l'ADNADN. Mais cette méthode nécessite de broyer les échantillons pour extraire l'ADN, ce qui détruit toute la structure spatiale des communautés bactériennes, explique Gary Borisy, du Forsyth Institute et de la Harvard School of Dental Medicine. Or, les bactéries de la langue sont bien plus qu'un simple amas aléatoire. Elles constituent un véritable organe de notre corps. »

Microbiote buccal : un jeu complexe de microbes et de chimie

L'organisation spatiale des communautés microbiennes de la bouche est affectée par de nombreux facteurs comme la température, l'humidité, le flux salivaire, le pH, l'oxygèneoxygène et les perturbations telles que l'abrasionabrasion ou l'hygiène bucco-dentaire. De plus, les microbes influencent leurs voisins en produisant des métabolitesmétabolites, des nutrimentsnutriments et des moléculesmolécules inhibitrices telles que le peroxyde d'hydrogèneperoxyde d'hydrogène et les peptidespeptides antimicrobiens. « En occupant l'espace de manière organisée, les communautés microbiennes peuvent physiquement s'exclure les unes les autres des "meilleures" places », expliquent les chercheurs. À l'inverse, leurs surfaces présentent des sites de liaison auxquels d'autres microbes peuvent adhérer. Il en résulte une auto-organisation parfaitement millimétrée, où chaque communauté gagne ou perd des territoires au fur et à mesure du développement bactérien. Un véritable jeu de Risk !
 

Les bactéries s’auto-organisent sur la langue au fur et à mesure du développement de leur communauté. © Steven Wilbert et al., Cell Reports, 2020

À chacune son territoire

Pour mieux comprendre cette organisation complexe, les chercheurs ont eu recours à une nouvelle technique baptisée Clasi-Fish (Combinatorial Labeling and Spectral Imaging-Fluorescence in situ Hybridization), consistant à marquer chaque type de bactérie avec une ou plusieurs protéinesprotéines fluorescentes. À partir des échantillons de 21 individus, ils ont ainsi pu identifier 17 genres principaux de bactéries présents sur notre langue. La localisation de ces taxonstaxons est parfaitement définie : les Actinomyces se regroupent vers le bout de la langue et le noyau central, les Rothias apparaissent sous forme de grandes taches vers l'extérieur, tandis que les Streptococcus forment une fine croûtecroûte sur le pourtour de la langue, s'infiltrant également vers l'intérieur.

Les chercheurs ont également constaté que les bactéries prédominantes sur la langue (Actinomyces, S. Neisseria, Rothia et Veillonella) sont celles capables de réaliser une réduction des nitrates. « Il est ainsi possible que de petites aspérités présentes sur la langue soient là pour favoriser l'adhésion de ces bactéries spécifiques, afin d'assurer la transformation des nitrates de la salive en nitrites, une fonction non assurée par l'organisme humain », suggèrent les auteurs.