Sortie il y a presque un an sur la plate-forme Apple TV+, la série Severance a depuis fait son bout de chemin discrètement. On y questionne l'équilibre entre vie privée et professionnelle, en poussant l'idée à l'extrême. Dans cet épisode de Science, ça tourne, on se questionne sur la plausibilité de cette série.

Un environnement de travail à l'allure dérangeante, un bureau qui trône au beau milieu d'une grande pièce vide, un dédale de couloirs digne d'un labyrinthe, ou encore des sourires travaillés à donner des frissons..., le tout sur une ambiance musicale parfaitement appropriée, mettant mal à l'aise le téléspectateur. C'est une partie de ce qu'apporte la série Severance, sortie il y a presque un an sur la plate-forme AppleApple TV+. Car le gros réside dans le scénario et tout ce qu'il évoque. On y questionne un équilibre entre vie professionnelle et vie privée, poussé à l'extrême.

Pour ses idées, la série a connu un succès marqué, bien que discret. Et pour cause, car son écriture en fait l'une des meilleures séries de science-fiction de ces dernières années. L'idée, développée pour le moment en une saisonsaison de 9 épisodes (saison 2 à venir prochainement, on l'espère) : la « severance procedure », ou « dissociation » en français. 

Bande-annonce de Severance. © Apple TV+

Deux personnes dans un seul corps

Dans un futur plus ou moins proche, ressemblant au nôtre mais avec certaines technologies questionnables (pas de spoiler), une grosse entreprise du nom de Lumon industries fait pratiquer la dissociation sur une partie de ses employés. On leur injecte une puce électronique dans le cerveau, qui permet ensuite si elle est activée d'éliminer une partie des souvenirs d'une personne. Plus exactement, ses souvenirs sur elle-même : elle ne sait plus qui elle est, où elle vit, ne se souvient plus de ses proches etc., mais garde tout le reste de ses souvenirs. À l'inverse, une fois désactivée, la personne se souvient de tout, sauf de la période pendant laquelle la puce était activée. Et cette « fonctionnalité » est activée dès lors que l'employé arrive au bureau.

Ainsi, les personnes dissociées ne se souviennent pas de leur vie au bureau, ne savent donc pas quel travail elles font, à quel rythme, avec qui... On peut presque considérer qu'elles ne « vivent » pas durant les heures travaillées. Et leur version au travail ne vit littéralement qu'au travail. Tous leurs souvenirs d'eux-mêmes ne se construisent qu'avec leurs collègues, dans un environnement fermé, elles ne vivent qu'entre 9 h et 17 h en moyenne. 

C'est comme si deux personnes différentes se partageaient un seul corps. Enfin, plus ou moins, puisque l'on suppose qu'une partie de la personnalité est présente dans les deux versions. La série questionne en ce sens la façon dont l'environnement influe sur le développement d'une personne. Car les « innies », ces employés qui ne connaissent que le monde du travail, naissent le premier jour de leur travail, mais en tant qu'adultes. L'un essaie de s'échapper, alors que son « outie », donc celui qui est à l'origine de la procédure, refuse de démissionner. 

 Les personnes dissociées ne se souviennent pas de leur vie au bureau ; elles ne « vivent » pas durant les heures travaillées. © Apple TV+
 Les personnes dissociées ne se souviennent pas de leur vie au bureau ; elles ne « vivent » pas durant les heures travaillées. © Apple TV+

Une critique du capitalisme à l’extrême

La raison invoquée par la série : être toujours plus productif, tout en voulant prôner le bien-être dans la vie : pourquoi se souvenir du travail, quand on peut choisir de l'oublier ? On prend l'idée d'un équilibre harmonieux entre vie privée et vie professionnelle, et on le pousse à l'extrême : on dédie une personne à l'une et une personne à l'autre. Les émotions parasitant le travail disparaissent au bureau, pour une plus grande efficacité, un meilleur rendement. C'est aussi le moyen parfait pour faire faire des activités obscures à des employés, qu'ils n'auront aucune possibilité de questionner. En ce sens, la série pousse le capitalisme, donc la recherche de profit, à l'extrême.

Mais Severance soulève aussi des questions éthiques, voire juridiques. Notamment, celles des « obligations que nous avons envers nous-mêmes », explique un article de EscapistmagazineCar il est bien appuyé dans la série que, légalement, la personne dissociée reste elle-même. Même sans aucun souvenir de ce qu'elle est. Tout comme une personne atteinte de démence reste, bien sûr, légalement la même, qu'elle perde ou non ses souvenirs.

Pourtant, au fil des épisodes, c'est bien l'inverse que l'on ressent. La personne au travail évolue différemment, grandit, et se distingue alors de ce qu'elle était avant sa dissociation. Dans un épisode, l'un des personnages déclare en vidéo à son « soi » dissocié, « je suis une personne, pas toi. Je prends les décisions, pas toi », renforçant l'idée de dissociation des individus. Et surtout de droits différents : la personne coincée au bureau le sera pour toute sa « vie », qu'elle le veuille ou non.

 La procédure de dissociation est-réaliste scientifiquement ? © Apple TV+
 La procédure de dissociation est-réaliste scientifiquement ? © Apple TV+

Dans cette hypothèse, on imagine qu'une législation devrait permettre de vérifier que les deux personnalités d'un même individu ne divergent pas trop, sans quoi la procédure de dissociation devrait être stoppée. La série ne va pas dans ce sens, évoquant bien l'évolution différente des deux personnalités mais sans aucun moyen de recours légal. Lorsque l'un des personnages essaie de se suicider au bureau, rien ne change, il se réveille à nouveau au bureau, soigné, avec comme obligation de rester travailler.

La procédure de dissociation est-elle réaliste ?

Mais si on place l'éthique de côté, la procédure de dissociation est-réaliste scientifiquement ? Heureusement, non, même si la puce intégrée au cerveau des personnes dissociées rappelle des éléments déjà existants... On peut notamment citer Neuralink, une start-upstart-up créée par Elon MuskElon Musk et visant à créer un implant cérébral pour transmettre les pensées d'une personne à une machine. Pour le moment, la société tente de redonner la vue à des aveugles, ou de faire marcher des personnes paraplégiques, par le biais d'un implant placé dans le cerveau de manière irréversible. Des tests irréversibles ont été effectués sur des animaux et se révèlent peu concluants, en plus de relever de maltraitance animale.

Altérer une partie de la mémoire en pouvant sélectionner quels souvenirs restent ou partent, reste en revanche hors d'atteinte, tout du moins chez les humains. Un neurochirurgien en charge de l'aspect « réel » de certains moments chirurgicaux de la série a cependant déclaré à Variety « Nous n'en sommes pas encore au stade, tel que décrit dans la série, mais je dirais que nous n'en sommes pas loin. [...] Ce que le public ne sait peut-être pas, c'est que nous sommes beaucoup plus proches de ce type de technologie et de cette capacité que nous ne l'avons jamais été auparavant. »