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Le Mont-Saint-Michel et le Couesnon, par Fernand Verger

Dossier - Le Mont-Saint-Michel dans toute sa splendeur
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Le Mont-Saint-Michel est entré dans l'histoire au Ve siècle, lorsque des ermites y édifièrent deux sanctuaires. Un temps ensablé, le site touristique a aujourd'hui retrouvé son caractère maritime grâce aux travaux réalisés entre 2005 et 2015. Découvrez le Mont-Saint-Michel comme vous ne l'avez jamais vu.

  
DossiersLe Mont-Saint-Michel dans toute sa splendeur
 

Pendant deux siècles, les travaux de génie civil ont exclusivement favorisé le colmatage dans les environs du Mont-Saint-Michel, notamment près du Couesnon, contribuant ainsi à en menacer le caractère maritime. Même si une prise de conscience de l'intérêt du site s'est manifestée dès le Second Empire, les travaux de maintien de son caractère maritime n'ont débuté qu'en 1983. Ils se sont poursuivis en 2005 pour s'achever en 2015.

Cette page a été rédigée par Fernand Verger, professeur émérite à l'École normale supérieure (ENS), section Géographie.

Le Mont Saint-Michel vu de nuit. © Mike Norton, CC by-nc 2.0

La baie du Mont-Saint-Michel connaît un colmatage naturel lié à l'apport par les marées d'un fort volume de sédiments estimé pour l'ensemble de la baie à 1,5 million de mètres cubes par an.

L'apport marin est très largement dominant : il est essentiellement constitué de débris coquilliers qui donnent sa nature calcaire à la tangue, sédiment caractéristique de la baie du Mont-Saint-Michel. Le sable et les argiles souvent d'origine terrigène y existent aussi. Ces sédiments forment un très vaste estran de plusieurs kilomètres de large dont les parties supérieures, colonisées par une végétation halophile, constituent les schorres appelés localement herbus.

Le Mont-Saint-Michel photographié ici avant les travaux de désensablement de 2005-2015. © DR

Dans la partie occidentale de la baie, les chenaux qui débouchent du marais de Dol par des écluses connaissent peu de divagations. Dans la partie orientale, c'est-à-dire dans les environs du Mont-Saint-Michel, où trois fleuves se jettent, il en va autrement.

La Sée qui draine un bassin de 460 km2 et la Sélune qui draine un bassin de 1.010 km2 divaguent dans un estuaire commun, sapant leurs berges concaves, entaillant même les herbus latéraux, en remettant ainsi des sédiments en suspension. Deux petits cours d'eau, la Guintre et le ruisseau Landais, dessinaient, avant leur dérivation, deux chenaux encaissés qui rejoignaient alors dans les herbus l'estuaire commun de la Sée et de la Sélune. Le Couesnon qui draine un bassin de 1.110 km2 possédait encore au XVIIIe siècle un estuaire plus grand que l'estuaire actuel de la Sée et de la Sélune.

Les endiguements du Mont-Saint-Michel et le Couesnon

Les vastes herbus qui s'étendaient sur la rive droite du Couesnon au milieu du XVIIIe siècle ont tenté des entrepreneurs qui, à l'époque des physiocrates, voyaient dans l'extension des surfaces cultivées un des principaux moyens d'enrichissement, et cela d'autant plus que le sol des herbus présente une très grande fertilité.

C'est ainsi qu'un armateur granvillais, Quinette de La Hogue, obtint en 1769 une concession à charge d'endigage des atterrissements de l'estuaire du Couesnon. Il conquit plusieurs polders sur la rive droite de ce fleuve. Ces polders ne résistèrent pas à l'érosion latérale du chenal divaguant du Couesnon, ni aux tempêtes, et près de 500 hectares furent repris par la mer de 1814 à 1856.

Une nouvelle entreprise, la Compagnie Mosselmann, obtint une concession de 3.800 ha comprenant toute l'étendue intertidale jusqu'à une limite septentrionale allant de la Chapelle Sainte-Anne, à l'ouest, à la Roche-Torin, à l'est, en passant par l'extrémité nord du Mont-Saint-Michel qui aurait pu être de cette façon complètement incorporé au continent. Cette concession fut toutefois réduite de 116 ha en 1919, moyennant indemnisation de la Compagnie par l'Administration des Beaux-Arts qui réussit alors à faire respecter un espace de protection d'au moins mille mètres autour du Mont.

La digue septentrionale de la concession accordée à la Compagnie des polders de l'Ouest. On constate que cette digue rectiligne se dirige vers le nord du Mont-Saint-Michel. © Fernand Verger, tous droits réservés

L'évolution géomorphologique précédente, qui avait ruiné l'entreprise de Quinette de La Hogue, avait montré que la sécurité des endiguements imposait d'interdire les divagations du Couesnon. La Compagnie Mosselmann entreprit donc de le canaliser en l'enserrant entre deux digues achevées en 1858, sur une longueur de 5,8 km entre l'anse de Moidrey et le Mont-Saint-Michel. Cette opération présentait en outre l'avantage de faciliter une navigation encore notable à cette époque sur ce cours d'eau jusqu'à Pontorson.

Les sédiments apportés par la marée trouvèrent dans l'angle mort constitué par la digue de rive gauche du Couesnon et celles du marais de Dol une étendue calme où se déposer. De plus, la digue du Couesnon mettait ce colmatage hors d'atteinte de l'érosion latérale du fleuve. Les atterrissements purent alors progresser rapidement et donnèrent lieu à toute une série d'endiguements de la Compagnie Mosselmann devenue Compagnie des polders de l'Ouest. Ces polders couvrent à l'ouest du Couesnon 2.450 ha depuis l'achèvement du dernier d'entre eux, en 1934 (voir figure 2 et 3 de la page précédente de ce dossier).

Du côté de l'est, la Compagnie avait entrepris en 1857 de construire une digue submersible à partir de la Roche-Torin afin d'éviter les divagations de la Sée et de la Sélune vers le sud et de préparer ainsi la poldérisation des 1.500 ha concédés. La construction de la digue de la Roche-Torin fut abandonnée en 1857 par la Compagnie qui renonçait à sa concession. L'État prolongea ensuite cet ouvrage sans le mener à terme puisque la digue fut arrêtée à 1.550 m du Mont.

Les petits cours d'eau qui se jetaient dans ce secteur ont été dérivés par un Syndicat de marais, la Guintre vers la Sélune à l'est de la Roche-Torin et le ruisseau Landais vers le Couesnon. Seuls quelques polders minuscules furent endigués par des riverains près de la racine de la digue-route au XXe siècle, occupant partiellement l'emplacement de quelques polders détruits sous le Second Empire (voir figure 2 de la page précédente de ce dossier).

L'ancienne digue-route d'accès au Mont-Saint-Michel

Pendant la conquête des polders, une autre entreprise fut faite, celle de relier le Mont-Saint-Michel au continent par une route-digue insubmersible. L'intérêt d'un tel ouvrage apparaissait multiple lors de l'élaboration du projet, sous le Second Empire.

En établissant le calme dans les eaux, l'ouvrage favoriserait le colmatage en arrière et la navigation dans le Couesnon. De plus, la digue-route faciliterait le halage des navires et l'accès terrestre au Mont. Cet ouvrage, long de 1,8 km, commencé en 1878, fut achevé en 1879. Il suscita de nombreuses controverses dès sa construction.

L'ancien barrage de la Caserne. Il comportait des passes munies de portes à flot se fermant sous la pression du courant et interdisant la pénétration des eaux salées dans le fleuve. Lors de la prise de vue, la marée descend et les eaux s'écoulent vers la mer. © Fernand Verger, tous droits réservés

Le barrage de la Caserne

La dernière offensive continentale fut la construction du barrage de la Caserne de 1966 à 1969. Les objectifs visés par cette construction comprenaient la mise en valeur de 125 ha soustraits à la submersion des eaux de mer, dans l'anse de Moidrey, et l'amélioration du drainage des marais situés à l'aval de Pontorson en stoppant le colmatage du lit du Couesnon à l'amont du barrage.

Outre ces objectifs à finalité agricole qui s'inscrivaient dans la tradition, le barrage assurait la création d'une grande réserve d'eau douce qui devait permettre de puissantes chasses et le développement du nautisme, mais ces derniers buts ne furent pas atteints (voir figure 4 de la page précédente de ce dossier).

Deux siècles de travaux en faveur du colmatage

Deux siècles de travaux de génie civil s'étendant de la concession à charge d'endigage accordée à Quinette de la Hogue en 1769 à l'achèvement du barrage du Couesnon en 1969, ne connurent que des actions en faveur du colmatage et de la continentalisation des abords du Mont-Saint-Michel.

La canalisation du Couesnon, la dérivation de la Guintre et du ruisseau Landais, la construction de la digue-route et de la digue submersible de la Roche-Torin eurent toutes pour effet de limiter les érosions latérales des herbus et de pérenniser les atterrissements.

La construction des polders diminuant le volume des eaux pouvant submerger les terres à pleine mer et l'édification de la digue-route entraînent une moindre vitesse des courants de marée et favorisent ainsi la sédimentation. L'établissement du barrage de la Caserne interdisant le balancement des eaux de la marée à son amont a eu un effet encore plus important en faveur du colmatage. L'exhaussement des fonds et la progression des herbus aux environs du Mont-Saint-Michel ont provoqué l'étude de projets successifs qui ne furent jamais réalisés.

La lutte pour le maintien du caractère maritime

Ce n'est qu'assez récemment que l'on entreprit une première action contre le colmatage : l'arasement de la majeure partie de la digue de la Roche-Torin dont le Président François Mitterrand ôta la première pierre le 24 juin 1983.

Enfin le gouvernement et les collectivités locales décidèrent le 28 mars 1995 un important programme de sauvegarde du caractère maritime du Mont-Saint-Michel dont le site avait été inscrit depuis 1979 par l'Unesco sur la liste du patrimoine de l'humanité.

Ce programme comprenait deux volets principaux et a été achevé en 2015. Un volet consistait à substituer une passerelle à la digue-route afin de restituer l'insularité du Mont. Cette passerelle s'achève aujourd'hui par un gué aux abords immédiats du Mont. L'autre volet consistait à remplacer l'ancien barrage de la Caserne par un nouveau barrage pouvant admettre au flot un certain volume d'eaux marines. Ce volume ajouté au débit du Couesnon, permet d'assurer de puissantes chasses même en période d'étiage. Les chasses sont partagées entre deux chenaux, séparés par un seuil submersible, qui passe de part et d'autre du Mont, afin d'empêcher la progression des herbus de l'atteindre.

Le livre de Fernand Verger

Remerciements à la revue Mappemonde d'où proviennent certaines des figures.