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Les grandes marées du Mont-Saint-Michel, par Fernand Verger

Dossier - Le Mont-Saint-Michel dans toute sa splendeur
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Le Mont-Saint-Michel est entré dans l'histoire au Ve siècle, lorsque des ermites y édifièrent deux sanctuaires. Un temps ensablé, le site touristique a aujourd'hui retrouvé son caractère maritime grâce aux travaux réalisés entre 2005 et 2015. Découvrez le Mont-Saint-Michel comme vous ne l'avez jamais vu.

  
DossiersLe Mont-Saint-Michel dans toute sa splendeur
 

La baie du Mont-Saint-Michel est connue pour ses grandes marées. Découvrez cet impressionnant phénomène qui participe à la notoriété de ce site touristique majeur.

Cette page a été rédigée par Fernand Verger, professeur émérite à l'École normale supérieure (ENS), section Géographie.

Le Mont-Saint-Michel vu du Couesnon. © Diliff, CC by-nc 3.0

Le marnage - ou dénivellation entre la pleine et la basse mer - peut atteindre de très grandes valeurs sur certains rivages. Le maximum mondial est connu dans la baie de Fundy, sur la côte atlantique des États-Unis et du Canada, à la limite des deux États. D'autres marnages très forts sont connus en quelques points du monde. La baie du Mont-Saint-Michel est l'un d'entre eux (voir figure 1 ci-dessous).

Figure 1 : la demi-douzaine de sites de marnage maximal dans le monde. © DR

Le marnage au Mont-Saint-Michel

Le marnage moyen y est d'un peu plus de 10 m. Le marnage des vives eaux d'équinoxe est de l'ordre de 15 m. Il peut atteindre près de 16 m lors des vives eaux exceptionnelles. C'est ce marnage considérable qui explique l'ampleur des estrans qui découvrent le substrat à marée basse et suscitent une pêche récréative lors des grandes marées. Cependant, le marnage n'est observable dans sa totalité qu'à l'entrée de la baie et non aux environs du Mont-Saint-Michel puisque les fonds proches du Mont sont bien au-dessus du niveau des basses mers.

Figure 2 : photographie aérienne du Mont-Saint-Michel réalisée avant les travaux de 2005-2015. On aperçoit au fond l'îlot de Tombelaine, au milieu du vaste estran découvert à marée basse et, au premier plan, l'arrivée de la digue route contre les remparts du Mont. L'ancienne chaussée de la digue-route comportait un parking de faible capacité réservé aux habitants du Mont. Deux autres parkings submersibles étaient ménagés à l'ouest (à gauche sur la photographie) et à l'est de la digue-route. Désormais les parkings sont plus éloignés du site. © Fernand Verger, tous droits réservés

Auprès du Mont lui-même, on admet que les pleines mers atteignent les cotes suivantes, en négligeant les conditions météorologiques. Les pleines mers n'atteignent pas toutes le Mont. On peut considérer que :

  • les pleines mers de coefficient 70 atteignent le Mont ;
  • les pleines mers de coefficient 90 submergent l'ancien petit parking à l'ouest de la digue ;
  • les pleines mers de coefficient 100 submergent aussi l'ancien grand parking à l'est de la digue (voir figure 2 ci-dessus).

En outre, il faut souligner que les pleines mers de vives eaux qui sont, par définition, les périodes de forts coefficients, ont lieu vers 8 heures et 20 heures (en TU + 1 h).

Figure 3 : le mascaret vu du Grouin du Sud. © Deroin, DR

Le phénomène du mascaret

Le phénomène du mascaret, sorte de vague bruissante qui accompagne le flot un peu avant la pleine mer, ne se produit ici que par coefficient supérieur à 80 et n'est marqué qu'au-delà de 90 (voir les figures 3 et 4).

C'est donc un spectacle déjà peu fréquent puisqu'il n'existe qu'avec des marnages importants. De plus, les sites où se manifeste le mascaret se raréfient puisque les travaux d'aménagement des grands estuaires l'ont souvent fait disparaître au cours du XXe siècle.

Figure 4 : le mascaret. © www.christophe-courteau.com, DR

Dans ces conditions, quelle est l'influence du cycle des marées sur la fréquentation touristique ? Dans quelle mesure le Mont-Saint-Michel, que l'imaginaire populaire se représente entouré par des flots qui progressent à la vitesse du cheval au galop, est-il contemplé à marée haute ? Dans quelle proportion les touristes peuvent-ils contempler le phénomène rare du mascaret (voir figure 5) ?

Figure 5 : les points de vue d'où les touristes peuvent observer le mascaret. En dehors des abords du Mont lui-même, le Grouin du Sud, sur le littoral du Cotentin, constitue aussi un excellent site d'observation du mascaret. © DR

Quel lien entre grandes marées et tourisme au Mont-Saint-Michel ?

Les basses mers de fortes vives eaux de jour, qui se produisent toujours vers le début de l'après-midi, attirent tout spécialement des amateurs de pêche qui parcourent alors les bas estrans pour recueillir poissons et crevettes. Elles sont aussi utilisées par les pèlerins et les touristes qui font à pied la traversée de la baie depuis Genêts sur la côte du Cotentin jusqu'au Mont-Saint-Michel, en passant par Tombelaine. Mais ces catégories ne représentent qu'une infime proportion des personnes qui fréquentent le site au cours de l'année.

La mission Mont-Saint-Michel chargée par le Gouvernement d'établir le projet de maintien du caractère maritime du Mont-Saint-Michel s'est naturellement intéressée à la fréquentation de ce site prestigieux inscrit en 1979 sur la liste du patrimoine mondial au double titre de patrimoine culturel et de patrimoine naturel.

Le site accueille près de deux millions et demi de visiteurs chaque année (chiffres de 2014) - 3,5 millions de touristes avaient été dénombrés en 1997, venus pour 83 % en voitures particulières ou en camping-cars, et pour 15 % en autocars selon les comptages effectués à la racine de la route-digue.

Figure 6 - Vives eaux et fréquentation touristique. Pour chaque jour, seule la pleine mer la plus élevée ayant atteint ou dépassé la cote 5,5 m IGN 69 a été figurée. Le nombre de véhicules de visiteurs a été représenté pour tous les jours de l'année. On s'aperçoit que les dix vives eaux où le niveau de la mer a dépassé la cote +7 m n'ont pas donné lieu à un afflux particulier de visiteurs et que les pointes de fréquentation touristique correspondent aux weekends et aux périodes de vacances. Si l'espace représenté accorde une place majeure à la marée encerclant le Mont, l'espace pratiqué y est très peu sensible. © Statistique établie pour 1997 par la Mission Mont-Saint-Michel, DR

Une statistique quotidienne des venues de touristes a été confrontée à une statistique des hauteurs de pleine mer (voir la figure 6 ci-dessus). Elle montre que 12 % des visiteurs assistent à une marée de coefficient égal ou supérieur à 75 (cote +5,5 m IGN 69) et seulement 1 ou 2 % selon les années assistent à une marée de coefficient égal ou supérieur à 103 (cote + 7,00 m IGN 69). La fréquentation touristique est infiniment plus sensible au calendrier civil qu'à l'annuaire des marées. Les weekends apparaissent beaucoup plus déterminants sur le graphique de la figure 5 que les vives eaux.

À l'époque à laquelle cette étude a été réalisée, les anciens parkings existaient encore. Leur submersion n'a sans doute pas été un élément favorable au séjour des touristes lors des fortes pleines mers. Le report sur le continent du stationnement et le convoiement des touristes par des navettes depuis les travaux réalisés entre 2005 et 2015 ont supprimé cet inconvénient.

D'autre part, les heures auxquelles on peut voir la mer entourer le Mont ou observer le mascaret remonter sur l'estran et s'engouffrer dans le Couesnon sont celles où la majorité des touristes ne sont pas encore arrivés ou sont souvent déjà repartis. La plupart des touristes ne passent pas une nuit sur le site, dont les capacités hôtelières sont limitées à la racine de la digue et plus encore au Mont lui-même.

Cependant, un net retard du départ des touristes voulant assister au spectacle de la grande marée a été constaté les jours de grande vive eau, le maximum des départs du site ayant alors lieu vers 20 heures au lieu de 16 heures.