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La prévision d'El Niño et le futur

Dossier - Le phénomène El Niño
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Quelquefois l'Océan Pacifique tropical et une grande fraction de l'atmosphère globale semblent obéir à une musique différente, modifiant les habitudes et perturbant d'innombrables espèces animales et végétales, et de millions d'êtres humains. Les scientifiques cherchent à comprendre ces rythmes, dont le plus marqué se nomme El Niño.

  
DossiersLe phénomène El Niño
 

Nous avons considéré jusqu'ici la façon dont un événement El Niño se développe, comment il perturbe le monde marin dans le Pacifique, comment il influence les caractéristiques du climat à travers tout le globe, et comment les conditions atmosphériques et océaniques anormales nous affectent. Les scientifiques vont maintenant plus loin dans la connaissance du phénomène en incorporant les descriptions des événements passés dans des modèles de prévision (des programmes informatiques conçus pour représenter, en termes d'équations, les processus qui se développent dans la nature). Ces modèles sont nourris d'informations, représentées par des nombres, qui décrivent l'état présent du système atmosphère-océan (comme par exemple des observations de vitesses du vent, de courants océaniques, de niveaux de la mer, de profondeurs de la thermocline le long de l'équateur) (Figure 14). Les modèles de prévision produisent en retour des séries de chiffres (!) susceptibles d'indiquer la façon dont le système va évoluer au cours des quelques saisons ou années à venir (Figure 15).

Figure 14 Des données de qualité (non entachées d'erreur) sur les conditions du moment, et des modèles numériques réalistes pour projeter cet état dans le futur sont au cœur des efforts des chercheurs, non seulement pour comprendre El Niño, mais aussi pour prévoir quand des événements se produiront dans le futur, et quels seront leurs impacts.
Figure 15 Ce diagramme représente quelques unes des composantes du système d'observation de l'océan qui ont été déployées pour aider à la prévision d'El Niño. Les points rouges correspondent à des relevés automatiques du niveau de la mer. Les carrés jaunes et les losanges montrent l'emplacement de bouées fixes (ancrées au fond de la mer) assurant le contrôle des vents de surface et d'autres quantités atmosphériques, ainsi que la mesure de la température de l'océan à différents niveaux. Elles fonctionnent en continu pendant des mois sans intervention humaine. Les flèches roses décrivent les trajectoires de bouées dérivantes, mesurant la température de l'océan et renseignant sur le mouvement des eaux de surface. Les lignes bleues représentent les lignes des navires marchands qui sont disposés à effectuer des profils verticaux dans l'océan (à l'aide de sondes bathythermographes jetables) La plupart de ces observations sont envoyées directement par satellite aux centres de prévision météorologiques disséminés sur le globe.

De tels modèles permettent aux scientifiques de tester leur compréhension du comportement de systèmes complexes, et par exemple de voir si ces modèles sont capables de simuler des El Niño passés. Si les modèles s'avèrent assez réalistes, les chercheurs peuvent les utiliser pour effecteur des prévisions du climat futur.

De tels modèles numériques fondés sur les lois de la physique ont été utilisés en météorologie depuis les années 60, à des fins de prévision. Au début, ces prévisions numériques n'étaient pas meilleures que celles réalisées par les prévisionnistes chevronnés qui ne comptaient que sur leur propre expérience à analyser et comprendre le temps qu'il faisait. Mais, grâce aux avancés dans notre connaissance des systèmes climatiques et aux progrès des modèles numériques utilisés pour les représenter, les modèles de prévision d'aujourd'hui font systématiquement mieux que les meilleurs prévisionnistes.

Les modèles numériques de El Niño ne sont pas encore aussi performants que ceux utilisés dans la prévision du temps, mais ils sont maintenant capables de reproduire les caractéristiques d'un événement typique. récemment, plusieurs groupes de recherche se sont investis dans l'utilisation de ces modèles pour prévoir lé déclenchement et l'évolution d'El Niño individuels, et leurs effets sur les structures météorologiques à travers le monde, avant même que ces El Niño se soient réellement produits. les résultats jusqu'à présents, bien qu'imparfaits, donnent une meilleure indication des conditions climatiques qui prévaudront pendant la ou les saisons suivantes que de simples raisonnement fondés sur la persistance du phénomène ou sur un retour systématique à des conditions normales.

  •  Un exemple d'utilisation des prévisions

Le Pérou fournit un excellent exemple de l'utilité de prévisions d'El Niño, même à court terme. Comme dans la plupart des pays en voie de développement dans les tropiques, l'économie ( et la production de nourriture en particulier) y est extrêmement sensible aux fluctuations climatiques.

Année après année, les va-et-vient entre température de surface de la mer, le long de la côte du Pérou, au dessus ou en dessous des valeurs normales produisent une grande variété d'impacts locaux. Les années chaudes (El Niño) sont plutôt défavorables à la pêche et certaines d'entre elles ont été caractérisées par des inondations dévastatrices dans la plaine côtière et sur les pentes occidentales de la Cordillère des Andes. Les pêcheurs se réjouissent au contraire des années froides, mais pas les agriculteurs qui se retrouvent confrontés à des sécheresses et des récoltes insignifiantes. De telles années froides surgissent souvent après le déroulement d'un fort El Niño. Ainsi les Péruviens ont de bonnes raisons d'être attentifs non pas aux seuls événements El Niño, mais plutôt aux deux extrêmes du cycle El Niño.

Avant même que les inondations issues du phénoménal El Niño de 1982-83 aient totalement disparu, les fermiers du Pérou commençaient déjà à craindre que les températures de surface de l'océan ne tombent sous la normale l'année suivante, apportant la sécheresse et un manque à gagner dans les récoltes. C'est à ce moment que le gouvernement péruvien a décidé de développer un programme apte à prévoir les futurs bascules du climat.

La première tâche était d'effectuer une prévision pour la saison pluvieuse suivante, attendues pour début 1984. Les informations disponibles début novembre 1983 indiquaient que les conditions climatiques dans le Pacifique équatorial étaient proches de la normale et le resteraient vraisemblablement tout au long de la saison pluvieuse, favorisant de ce fait l'agricultureCes informations furent transmises à de nombreuses organisations et au Ministère de l'Agriculture, qui les incorporèrent dans leur plans pour la période de pousse 1983-84 à venir. La prévision s'est avérée correcte, et les récoltes furent abondantes. depuis, des prévisions pour la saison pluvieuse à venir ont été émises chaque mois de novembre, à partir d'observations de vents et de températures de l'océan dans la région du pacifique tropical, et à partir de modèles numériques. les prévisions sont présentées sous la forme de 4 possibilités:

  • Conditions proches de la normale.
  • Un El Niño faible avec une période de pousse légèrement plus humide que la normale.
  • Un El Niño intense, avec des inondations.
  • Des eaux côtières plus fraîches que la normale, avec une plus probabilité de sécheresse.

Une fois la prévision émise, les représentants des agriculteurs et le gouvernement de rencontrent pour décider de la combinaison appropriée des plantes à semer de manière à maximiser le rendement global. Le riz et le coton, deux des principales plantations dans le nord du Pérou, sont très sensibles à la quantité et à la chronologie des précipitationsLe riz est florissant pour des conditions humides lors de la période de pousse, suivies de conditions plus sèches pendant la phase de maturation. Le coton, avec son système de racines plus profond, peut tolérer un climat plus sec. Par conséquent, une prévision d'un hiver El Niño peut indiquer aux fermiers de planter plus de riz et moins de coton que pour un hiver d'une année sans El Niño.

  •  Le futur

Le Pérou est l'un des nombreux pays qui utilise déjà avec succès les prévisions de El Niño, en liaison avec une planification de l'agriculture. Les autres pays qui ont pris des initiatives similaires sont notamment l'Australie, le Brésil, l'Éthiopie et l'Inde. Ce n'est pas par hasard que tous ces pays se situent au moins partiellement dans les tropiques. Les états tropicaux ont énormément à gagner de prévisions réussies d'El Niño parce qu'ils sont concernés par une fraction majeure des impacts que l'on a résumés plus haut, et parce qu'ils occupent les régions du monde où la précision des modèles de prévision du climat est justement la meilleure. Mais pour d'autres pays en dehors des tropiques, comme le Japon et les États-Unis, des prévisions plus précises d'El Niño aideront la planification stratégique dans des secteurs comme l'agriculture ou la gestion des ressources en eau ou encore les réserves de blé et de pétrole (utilisé à des fins de chauffage).Encouragés par les progrès accomplis au cours de la dernière décennie, les scientifiques et les gouvernements de nombreux pays travaillent ensemble pour concevoir et réaliser un système global pour:
  • Observer les océans tropicaux.
  •  Prévoir El Niño et les autres rythmes climatiques irréguliers.
  •  Effectuer des prévisions climatiques systématiques, immédiatement disponibles à ceux qui en ont besoin à des fins de planification, de la même façon que les prévisions météorologiques sont diffusées auprès du public de nos jours.

La capacité d'anticiper les changements climatiques d'une année sur l'autre conduira à une meilleure gestion des productions agricoles, des réserves en eau, des pêcheries, et autres ressources. En incorporant les prévisions du climat dans ses décisions de gestion, l'humanité devient mieux préparée pour affronter les rythmes irréguliers du climat.

Remerciements / Copyright : "Report to the Nations" de UCAR / NOAA