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El Niño, qu'est-ce que c'est ?

Dossier - Le phénomène El Niño
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Quelquefois l'Océan Pacifique tropical et une grande fraction de l'atmosphère globale semblent obéir à une musique différente, modifiant les habitudes et perturbant d'innombrables espèces animales et végétales, et de millions d'êtres humains. Les scientifiques cherchent à comprendre ces rythmes, dont le plus marqué se nomme El Niño.

  
DossiersLe phénomène El Niño
 

L'expression El Niño (signifiant "l'Enfant Jésus" en espagnol) était utilisé à l'origine par les pêcheurs le long des côtes de l'Équateur et du Pérou et s'appliquait à un courant océanique chaud qui apparaît habituellement au moment de Noël pour ne disparaître que quelques mois plus tard. Les poissons sont alors moins abondants pendant ces intervalles chauds, et les pêcheurs souvent en profitent pour réparer leur équipement de pêche et rester avec leurs familles. Certaines années, cependant, l'eau est particulièrement chaude, et l'arrêt de la saison de pêche s'éternise jusqu'à mai ou quelquefois juin. Avec le temps, l'utilisation de l'expression "El Niño" a été réservée à ces intervalles exceptionnellement chauds et marqués, qui non seulement perturbent les vies de ces pêcheurs sud-américains, mais également, apportent des pluies intenses.

Au cours des 40 dernières années, 9 El Niño ont affecté la côte sud américaine. Le dixième est en cours... La plupart ont coïncidé avec une augmentation de la température de l'eau de la mer non seulement le long de la côte mais également aux Îles Galápagos, et sur une ceinture qui s'étend environ 8000 km à travers le Pacifique équatorial. Les événements les moins marqués correspondent à une augmentation des températures d'environ 1°C et à un impact mineur sur les pêcheries sud-américaines. Mais les plus violents, comme celui de 1982-1983, ont non seulement laissé leur empreinte sur la vie marine et le climat locaux, mais aussi sur des conditions climatiques à l'échelle de la planète.

  • L'événement de 1982-1983

L'El Niño de 1982-83, qui est souvent considéré comme le plus intense de ce siècle, n'avait pas été prévu ni même reconnu par les scientifiques pendant les premières étapes de son développement. Rétrospectivement ses origines peuvent être détectées en mai 1982 quand les vents d'est de surface (les alizés) qui habituellement s'étendent des Îles Galápagos jusqu'en Indonésie ont commencé à décroître. À l'ouest de la ligne de changement de date, les vents se sont inversés, associés au début d'une période de temps orageux.

Au cours des quelques semaines qui ont suivi, l'océan à commencé à réagir aux changements d'intensité et de direction du vent. Le niveau de la mer aux Îles Christmas dans le Pacifique central s'est élevé de près de 10 cm. En octobre, le niveau de la mer était anormalement élevé de près de 25 cm sur près de 6000 km à partir de l'Équateur. Alors qu'il s'élevait dans le Pacifique est, il s'affaissait simultanément dans le Pacifique ouest, exposant (et détruisant) les couches supérieures des fragiles récifs coralliens qui entourent de nombreuses îles. Les températures de surface aux Îles Galápagos et le long de la côte de l'Équateur étaient passées de 22°C à plus de 27°C !

En réponse à ces modifications de l'Océan Pacifique, la flore et la faune marines ont rapidement réagi (Figure 1). Après les augmentation de niveau de la mer aux Îles Christmas, les oiseaux de mer abandonnèrent leur progéniture et se dispersèrent sur tout l'océan en quête désespérée de nourriture. Lors du retour à la normale de la mi 83, 25% des phoques et otaries adultes et tous les nouveaux nés étaient décédés. De nombreuses espèces de poisson connurent un sort équivalent. Le long des côtes qui s'étendent du Chili à la Colombie Britannique les températures de la mer étaient supérieures à la normale, et les poissons qui vivent habituellement dans les eaux tropicales ou subtropicales avaient migré vers les pôles. En contrepartie certaines espèces ont bénéficié de ces conditions inhabituelles comme en attestent les récoltes inattendues de coquilles Saint-Jacques sur les côtes équatoriennes.

Figure 1 Ces figures montrent le contraste saisissant qui existe pour l'écosystème marin le long des côtes du Pérou et de l'Équateur entre une année normale (à gauche) et une année El Niño (à droite). L'eau chaude et pauvre en nutriments apportée par un El Niño ne peut abriter que peu de phytoplancton (petites créatures qui sont à la base de la chaîne alimentaire marine). Les poissons, otaries et autres animaux marins doivent plonger plus profondément dans l'océan pour chercher de la nourriture. les oiseaux de mer se dispersent sur les océans, en abandonnant leurs petits.

Le El Niño de 1982-1983 a aussi produit des effets dramatiques sur les continents. En Équateur et dans le nord du Pérou environ 250 cm de pluie tombèrent pendant 6 mois, transformant le désert côtier en prairie, avec l'apparition de 6 lacs. L'apparition d'une nouvelle végétation a entraîné l'arrivée d'essaims de sauterelles, permettant l'expansion des colonies d'oiseaux. Les nouveaux lacs ont également fourni un habitat temporaire pour les poissons qui avaient remonté le courant des rivières depuis la mer pendant les inondations, et qui étaient désormais prisonniers. Beaucoup d'entre eux furent attrapés par les riverains lorsque ces lacs s'asséchèrent. Dans certains estuaires inondés, la production de crevettes a atteint des records, comme d'ailleurs le nombre de cas de malaria (induits par la recrudescence des moustiques).

Comme le montrent ces exemples, les impacts économiques de cet El Niño furent très étendus. Le long de la côte sud-américaine, les pertes ont dépassé les bénéfices. Les industries de pêche de l'Équateur et d Pérou ont terriblement souffert quand leurs prises d'anchois se sont évanouies et quand les sardines se sont enfuies vers les eaux chiliennes (plus froides). Plus vers l'ouest, les anomalies de vent ont dérouté les typhons de leurs routes habituelles, vers Hawaii ou Tahiti non préparées à de telles conditions météorologiques. Ces anomalies ont aussi déplacé les pluies des moussons sur le Pacifique central, au lieu du Pacifique ouest. Sécheresses et feux de forêt se sont alors déclenchés en Indonésie et en Australie. Des orages se sont abattus sur la Californie méridionale en hiver, et ont causé des inondations sur tous le sud des États-Unis, tandis que les stations de sport d'hiver du nord avaient à se plaindre d'une saison trop peu froide et d'un manque évident de neige. Le coût total pour la planète de cet El Niño a été évalué à plus de 100 milliards de francs. Les impacts psychologiques, ou même le nombre de victimes, sont plus difficiles à évaluer.