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El Niño : une influence plutôt bénéfique sur les sardines ...

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On admet généralement que les épisodes chauds El Niño nuisent au développement des populations d'anchois liées aux eaux froides, favorisant au contraire l'abondance des populations de sardines, adaptées aux eaux plus chaudes. En étudiant les fluctuations de ces populations pélagiques dans la région océanique la plus poissonneuse du globe, l'écosystème du Courant de Humboldt, au Pérou, des chercheurs de l'IRD et leurs partenaires péruviens (1) montrent que cette vision ne se vérifie pas toujours.

El Niño : une influence plutôt bénéfique sur les sardines ...

Durant l'épisode El Niño de 1997-98, l'un des plus puissants du XXe siècle, les anchois se sont en effet adaptés et reproduits en exploitant des zones refuges situées très près des côtes. L'existence de ces zones, aux caractéristiques climatiques particulières, aurait ainsi favorisé le maintien de ces populations en dépit des conditions globalement défavorables.

© Ydel - Gueules d'Humour pour Futura-Sciences

Près des côtes péruviennes et chiliennes, l'écosystème du Courant de Humboldt, constitue la zone de pêche la plus productive au monde. Cette zone de courant froid, caractérisée par ses upwellings (2) côtiers, occupe moins de 1 % de la surface de l'océan mondial et fournit 15 à 20 % des captures maritimes globales. À la différence d'autres grandes régions d'upwelling, cet écosystème s'avère davantage exposé aux variations climatiques. Du fait de sa localisation géographique, il est soumis directement aux perturbations engendrées par les phénomènes El Niño-La Niña qui surviennent tous les 3 à 7 ans. D'autres oscillations climatiques, nommées El Viejo-La Vieja (« le vieux -la vieille ») en références aux premières, interviennent également, mais à plus grande échelle avec des cycles d'environ 50 ans. À l'alternance de ces régimes climatiques chauds (El Viejo) et froids (La Vieja) correspondent d'importantes alternances d'abondance entre les populations de sardines et d'anchois. À plus fine échelle, les événements El Niño induiraient une forte mortalité des anchois, adaptés aux eaux côtières froides et riches en nutriments, alors que les populations de sardines (ainsi que d'autres espèces comme les chinchards ou les maquereaux), qui vivent dans des eaux plus chaudes, verraient au contraire leurs effectifs augmenter pendant ou juste après ces épisodes.

Une récente étude menée par des chercheurs de l'IRD et leurs partenaires péruviens (1) dans cette partie du Pacifique, vient remettre en question ce précepte. Comme il n'existe pas d'épisode El Niño caractéristique, chacun différant en effet des autres en intensité, durée et conséquences sur l'environnement, il n'y aurait pas de réponse adaptative unique des poissons pélagiques à ces événements. Afin d'analyser ces stratégies d'adaptation et d'expliquer les fluctuations de populations de sardines et d'anchois, les chercheurs ont privilégié une approche globale, prenant en compte l'ensemble des données climatiques, biologiques et écologiques disponibles, à différentes échelles de temps (3) . Ils proposent ainsi une hypothèse, fondée sur les variations de la taille de l'habitat de chaque espèce, pour interpréter les alternances de populations d'anchois et de sardines aux échelles décennales et non plus seulement interannuelles.

Lorsque les conditions environnementales sont globalement froides (La Niña, La Vieja), la remontée des eaux froides, profondes et riches en nutriments est intense. Dans ces conditions, la taille de l'habitat des anchois augmente. Parallèlement, la zone de front entre les eaux côtières, froides, et les eaux océaniques plus chaudes, propice au développement des sardines, est repoussée vers le large. Ce faisant, les conditions deviennent donc défavorables aux sardines, notamment en raison d'une dispersion de leurs larves vers des zones de l'océan très pauvres.

En revanche, lorsque survient un régime climatique chaud (El Niño, El Viejo), l'upwelling devient moins efficace, la production primaire diminue, réduisant considérablement l'habitat favorable aux anchois, jusqu'à parfois les faire disparaître temporairement. L'habitat des sardines s'étend alors vers la côte, contribuant à accroître leurs populations.

Les chercheurs expliquent notamment le faible impact de l'épisode El Niño 1997-98, pourtant l'un des événements les plus forts du XXe siècle, sur les populations d'anchois au Pérou. Une forte abondance d'anchois a en effet été observée après cet épisode, suggérant que les poissons ont pu s'adapter et exploiter une « faille » dans des conditions du milieu globalement défavorables à leur développement.

Lorsque cet épisode a débuté en 1997, des upwellings ont persisté dans certaines zones très proches de la côte (environ 1 km). Les populations d'anchois, alors très abondantes du fait de l'influence d'un régime froid (La Vieja) depuis le début des années 1990, se sont réfugiées et concentrées dans ces petites zones à forte production planctonique. Elles n'y ont fait l'objet d'aucune prédation massive. Les prédateurs naturels (sardines, chinchards, calmars géants, oiseaux, mammifères marins) se sont en effet révélés rares dans ces zones. Ces dernières étaient également protégées de l'exploitation industrielle des anchois, qui était strictement limitée par des quotas et l'obligation d'exercer au-delà de 5 milles nautiques (environ 9 km) de la côte (4). Des anchois adultes ont ainsi pu s'adapter aux modifications du milieu, en allongeant leur période de reproduction et en fractionnant leurs pontes, afin que les larves aient plus de chances de retrouver des conditions favorables. C'est ce qui s'est produit pour les pontes d'avril et juin 1998, effectuées juste avant la transition, exceptionnellement rapide cette année-là, d'El Niño vers une nouvelle période froide La Niña propice à l'extension de l'habitat des anchois.

L'existence de cette « faille » résulterait donc d'une combinaison de facteurs, liés en particulier aux caractéristiques de cet épisode El Niño et à la capacité des organismes à exploiter ou non une telle « faille ». Globalement, les événements El Niño ne seraient ainsi pas systématiquement défavorables aux anchois et favorables aux sardines...

(1) Ces recherches ont fait l'objet d'une collaboration entre l'UR ACTIVE, le Centre de recherche halieutique méditerranéenne et tropicale de l'IRD (Sète, France) et l'Institut de la mer du Pérou (IMARPE, La Punta, Callao).

(2) upwelling : terme désignant la remontée des eaux froides profondes, riches en nutriments, vers la surface de l'océan.

(3) Il s'agit des variations climatiques du type El Viejo-La Vieja, de l'intensité et de la durée des événements El Niño, de l'état des populations de poissons avant l'événement, de la pression de prédation naturelle et anthropique (pêche), des caractéristiques de reproduction et de la présence d'upwellings locaux.

(4) Par conséquent, les anchois n'ont pu être capturés, ni intégrés aux statistiques de pêche. L'effort de pêche s'est alors recentré sur les sardines. L'abondance des anchois a également été sous-estimée dans les estimations par les méthodes acoustiques, les navires de recherche océanographique classiques ne pouvant opérer dans les zones refuges, situées trop près des côtes.

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