Digne d'une belle enquête policière, une minutieuse étude de fossiles de dodo, ce curieux oiseau qui vécut à l'île Maurice et dont l'espèce s'est éteinte, a permis de révéler sa vie tout au long de l'année. Delphine Angst, qui a mené cette recherche avec son équipe, nous explique comment, par exemple, l'examen d'un os peut renseigner sur les plumes et donner raison à des marins dont les témoignages étaient controversés.

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Endémique de l'île Maurice, dans l'océan Indien, disparu vers 1700, un siècle après l'arrivée des premiers habitants, le dodo ou Dronte de Maurice, est devenu un emblème de son île mais aussi de l'extinction d'espèces causée par l'Homme. Les colons mauriciens ont observé et consommé ce drôle d'oiseau mais ne l'ont pas vraiment étudié, si bien que sa vie demeure énigmatique. Il ne reste qu'un crânecrâne et des ossements disséminésdisséminés dans plusieurs musées (voir les liens au bas de l'article).

Mais la science moderne sait mieux faire parler ce genre de restes, comme le démontre la remarquable étude d'une équipe internationale menée par Delphine Angst, qui travaillait jusque-là à l'université du Cap (Afrique du Sud). La chercheuse avait déjà travaillé sur cet oiseauoiseau, avec Éric Buffetaut et Anick Abourachid, démontrant qu'il était bien moins gros que ce que l'on pensait, soit un peu plus de 10 kgkg, alors que l'estimation oscillait entre alors 10,5 et 21 kg.

Une peinture de Julian Hume, co-auteur de l'article mais aussi écrivain et peintre. Un lien vers son site se trouve sur son nom ci-après. Il est montré ici en train de chercher des coquillages, mais son régime alimentaire n'est pas connu. On remarque le nid, posé à même le sol, une très mauvaise stratégie en présence de mammifères prédateurs. © <a href="http://julianhume.co.uk" title="Julian Pender Hume" target="_blank">Julian P. Hume</a>
Une peinture de Julian Hume, co-auteur de l'article mais aussi écrivain et peintre. Un lien vers son site se trouve sur son nom ci-après. Il est montré ici en train de chercher des coquillages, mais son régime alimentaire n'est pas connu. On remarque le nid, posé à même le sol, une très mauvaise stratégie en présence de mammifères prédateurs. © Julian P. Hume

Des os de dodos jeunes et de femelles en ovulation

C'est la redécouverte des collections de Paul Carié, naturaliste franco-mauricien (1876-1930) et du gisementgisement (célèbre sur l'île) de la Mare-aux-Songes qui a relancé l'affaire. Comme Delphine Angst l'explique à Futura, l'équipe a été loin pour soutirer la substantifique moelle de ces restes. « Nous avons mené des analyses histologiques du tissu osseux, qui enregistre de nombreuses traces. » Résultat, la découverte d'un triple trésor, décrit dans Scientific Reports.

  • Parmi les restes figurent ceux de juvéniles.
  • Il s'y trouve aussi des femelles en état d'ovulationovulation.
  • Des traces de mues sont visibles.

« Nous n'avions jusque-là pas de preuves de restes de juvéniles. Car les dodos grandissaient très vite. Il y a donc peu d'individus vraiment petits. Cela nous renseigne sur la croissance de ces animaux. » Comment peut-on voir dans un os qu'il s'agit d'une femelle en train d'ovuler ? Facile, explique la paléontologuepaléontologue, qui est là dans sa spécialité : la femelle a besoin de fournir du calciumcalcium pour les os de l'embryonembryon, comme chez tous les vertébrés, mais aussi pour la coquillecoquille de l'œuf.

Alors, en prévision de ce futur prélèvement, des excroissances particulières se forment dans les os, qui serviront de réserves de calcium le moment venu. « Le phénomène est bien connu chez les oiseaux actuels. Chez le dodo, cela nous indique le timing à l'échelle de l'année. »

Un dessin d'Agnès Angst. Le dodo avait des ailes minuscules et un bec puissant. © Agnès Angst
Un dessin d'Agnès Angst. Le dodo avait des ailes minuscules et un bec puissant. © Agnès Angst

Le cycle de vie est inscrit dans les os : les dodos muaient

Ces chercheurs ont examiné de près les marques qui apparaissent sur les os lors de leur croissance, dans leur épaisseur donc, un peu comme les cernes d'un arbre. Ils y ont lu les cycles annuels et observé que la croissance devait se ralentir durant plusieurs mois, la marque de l'été austral sur l'océan Indien. De novembre ou décembre jusqu'à mars, des cyclones balayent la petite île, y rendant la vie plus difficile. Conclusion de ces enquêteurs : la période de reproduction devait commencer environ six mois après la fin de l'été austral, c'est-à-dire à peu près au mois d'août, pour des naissances en septembre.

La recherche a aussi révélé une période de mue, réhabilitant au passage les témoignages des marins de l'époque. Car dans les os, on peut deviner le changement de plumage. Là encore, du calcium est nécessaire. Les chercheurs ont découvert des trous dans les os et ont mesuré l'épaisseur entre eux et la ligne correspondant à l'arrêt de la croissance de l'été austral. « La mue avait lieu en une fois, comme chez les manchots, et non continûment comme chez beaucoup d'oiseaux actuels » résume Delphine Angst. Mieux, l'équipe a consulté des descriptions réalisées par des marins et notées sur leurs carnets de bord. Elles semblaient peu crédibles car différant beaucoup entre elles. « Mais si on les compare mois à mois, elles se ressemblent et les observations correspondent alors très bien à nos hypothèses sur la période de mue. »

De gauche à droite, Delphine Angst et Anusuya Chinsamy-Turan, deux des auteurs de l'étude. Delphine Angst a auparavant travaillé sur le grand oiseau fossile <em><a href="//www.futura-sciences.com/planete/actualites/paleontologie-gastornis-oiseau-geant-successeur-dinosaures-etait-herbivore-52595/" title="Gastornis, oiseau géant successeur des dinosaures, était herbivore" target="_blank">Gastornis</a></em>, démontrant qu'il était herbivore grâce à l'analyse isotopique de ses os. © DR
De gauche à droite, Delphine Angst et Anusuya Chinsamy-Turan, deux des auteurs de l'étude. Delphine Angst a auparavant travaillé sur le grand oiseau fossile Gastornis, démontrant qu'il était herbivore grâce à l'analyse isotopique de ses os. © DR

Le dodo était bien adapté aux saisons dans l'océan Indien

Voilà reconstituée, à quelques semaines près, une année de vie pour un dodo :

  • des conditions difficiles à partir de décembre, l'oiseau mange peu, ne grossit plus et son plumage se dégrade ;
  • d'avril à juillet, c'est la mue. Le dodo s'offre un beau plumage pour la saison des amours ;
  • en août, les oiseaux se reproduisent et les pontes ont lieu en septembre. Les jeunes doivent grandir très vite pour être prêts à affronter les cyclones de l'été.

Avec ce travail minutieux, la vie de Raphus cucullatus est ainsi enfin connue. L'histoire intéressera les Mauriciens, pour qui cet oiseau fait partie de l'imaginaire. Elle permet aussi de mieux comprendre les écosystèmes de cette île et les causes pouvant conduire à l'extinction d'une espèceespèce. Cet éclairage nouveau donne en même temps un nouveau visage au dodo, un oiseau bien adapté à son environnement et non une sorte de relique ancestrale, de surcroît stupide, et vouée à disparaître. Le seul tort de l'animal était de ne pas avoir appris à se protéger de prédateurs, de mangeurs d'œufs et de raseurs de forêts.

Le saviez-vous ?

Gros comme un dindon, Raphus cucullatusalias dodo, ou Dronte de Maurice, vivait paisiblement sur son île de l’océan Indien en mangeant des baies et des fruits, ou bien des mollusques et des œufs de tortue (les scientifiques s'interrogent toujours). Sans prédateur, il ne craignait rien et avait perdu depuis longtemps la capacité de voler. Un jour, vinrent les humains, explorant les Mascareignes. Le refuge du dodo devint isle de France, puis Mauritius puis île Maurice. Les Hollandais commencèrent à l’habiter peu avant 1600. Un siècle plus tard, il n’y avait plus de dodos sur l’île.

L’animal n’avait pas appris à être craintif et se laissait donc chasser facilement. De plus, les Hommes apportaient avec eux des chiens, des chats, des rats, des porcs et même des singes. Pour tous, les dodos devinrent des proies faciles et les œufs, dans les nids posés sur le sol, une nourriture très accessible.

C'est un columbiforme, et même un columbidé. Il est donc proche des pigeons.