Illustration d'un sauropode satori. Il y a 140 millions d'années, l'environnement d'Angeac ressemblait à celui de la Floride ou de la Louisiane d'aujourd'hui. © fotolia

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Au sanctuaire des dinosaures, à Angeac, des paléontologues découvrent un énorme fémur

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Pour sa dixième campagne de fouilles, l'équipe de paléontologues d'Angeac-Charente, près d'Angoulême, est de nouveau tombée sur un os, et quel os : un colossal fémur de dinosaure de deux mètres et 400 kilos, en très bon état malgré ses 140 millions d'années.

« C'est un beau cadeau d'anniversaire », sourit Jean-François Tournepiche, conservateur du musée d'Angoulême et coordinateur des opérations dans « un des plus grands sites européens à dinosaures ».

C'est déjà la découverte en 2010 d'un fémur de sauropode, dinosaure géant herbivore et quadrupède, qui a fait naître la réputation de cet endroit « unique », véritable joyau du crétacé inférieur, situé entre Cognac et Angoulême, à proximité du fleuve Charente et en plein vignoble (voir l'article plus bas).

Depuis les débuts des fouilles, Angeac est un gisement inépuisable : environ 7.000 pièces et 70.000 fragments mis au jour, sur 750 m2, selon Ronan Allain, paléontologue au Muséum national d'histoire naturelle à Paris. « C'est blindé d'os », se régale ce rare spécialiste français des dinosaures. Il aime à comparer le site à une « scène de crime » qu'il faut exhumer pour l'analyser aux fins d'« enquête policière ». Une enquête qui n'est pas prête d'être bouclée vu la richesse des lieux.

Le fémur d'un sauropode vieux de 140 millions d'années, découvert sur le site d'Angeac-Charente, le 24 juillet 2019. © Georges Gobet, AFP

À Angeac, c'est tout un écosystème qui apparaît grâce aux gestes attentionnés et précis d'une quarantaine de personnes, bénévoles, étudiants et professionnels : de la végétation, des invertébrés et déjà 45 espèces de vertébrés, dont plusieurs de dinosaures, notamment les derniers stégosaures connus et des ornithomimosaures (dinosaure-autruches), sans compter le sauropode géant.

Il y a 140 millions d'années, c'était un environnement très humide, subtropical, « un peu comme les bayous du sud des États-Unis », dit M. Tournepiche. « Il y avait un cours d'eau et des grands conifères, poursuit M. Allain. Batraciens, crocodiles, tortues et poissons vivaient dans ce marécage. Sur la terre ferme, des dinosaures petits et grands. C'était un site vivant ».

Grâce à de patientes analyses en laboratoire, la science aidera à reconstituer l'« immense puzzle » que les fouilles mettent au jour. « Mais encore faut-il avoir toutes les pièces », souligne M. Tournepiche.

Maxime Lasseron, en doctorat au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, examine le fémur d'un sauropode, le 24 juillet 2019, sur le site d'Angeac-Charente. © Georges Gobet, AFP

Le site d'Angeac est un vrai trésor national

La dernière découverte en date, un fémur gauche, est d'autant plus remarquable qu'elle est en cohérence avec d'autres gros os trouvés à proximité dans un ensemble -- encore incomplet -- qui est « probablement » l'arrière-train d'un sauropode, une bête « qui devait faire une trentaine de mètres de long » selon M. Allain. « Plus grand et plus robuste qu'un diplodocus », ajoute M. Tournepiche.

La belle surprise est venue la semaine dernière lorsqu'un jeune doctorant, Maxime Lasseron, a commencé à gratter un « bout d'os » qui allait devenir le monumental fémur. Il paraît d'abord un peu abîmé mais se révèle vite un morceau de choix : « Avec les autres, on se demandait quand on en verrait la fin. On se disait: Oh il y en a encore ! C'est quoi comme os ? Pourvu qu'il soit entier ! ».« Cela m'a coûté cher car j'avais promis le champagne s'il était entier », s'amuse Jean-François Tournepiche.

Un paléontologue du Muséum national d'histoire naturelle de Paris examine un pelvis, à côté du fémur de sauropode, sur le site d'Angeac-Charente, le 24 juillet 2019. © Georges Gobet, AFP

Ce fémur « est vraiment unique de part sa qualité de préservation, sa fossilisation parfaite, explique Ronan Allain. Il sera plus pertinent au niveau scientifique (que celui de 2010) ». En comparant les deux fémurs, dit le paléontologue, on pourrait apprendre s'il s'agit du même animal ou de la même espèce de sauropode, s'ils étaient contemporains, s'ils vivaient ensemble, etc. Et en analysant cet « arrière-train », « on va pouvoir reconstituer la masse musculaire de l'animal, étudier la façon dont il se déplaçait », renchérit M. Tournepiche.

Le site d'Angeac est un « vrai trésor national » qui l'a déjà beaucoup gâté, mais maintenant Ronan Allain « rêve secrètement » d'y trouver des éléments de squelette d'un dinosaure carnivore. Cette quête aboutira peut-être, car la durée de vie du site charentais vient d'être prolongée : les carrières Audouin, propriétaires des lieux, ont offert aux paléontologues 4.000 m2 de plus à gratter. « Un deuxième cadeau d'anniversaire pour nos 10 ans, glisse Jean-François Tournepiche. On est occupé pour 30 ans ! »

Reportage d'Euronews à Angeac-Charente. © Euronews

Pour en savoir plus

Le site d'Angeac regorge de dinosaures, une mine d’or pour les paléontologues

Article d'Arnaud Salomé publié le 7 avril 2011

À Angeac, en Charente, une carrière, littéralement, regorge de trésors. Des restes de dinosaures - dont un fémur de plus de 2 mètres -, de crocodiles et de tortues voisinent avec des ossements de mammouths et des silex, mais aussi des spores, des pollens et des plantes fossilisées. La richesse est telle que se concentrent actuellement sur place des paléontologues de multiples disciplines, qui estiment avoir plus de dix ans de travail... Découvrez en dessins ce site exceptionnel, grâce à Arnaud Salomé, qui présente le suivi de ces fouilles sur son site Dinonews.

Depuis plusieurs années, les découvertes paléontologiques se succèdent en Charente. La région était déjà mondialement connue pour la carrière de Cherves. L'année 2010 a démontré que le meilleur est peut-être encore à venir : à Angeac, des fouilles menées pendant l'été 2010 montrent qu'il y a sans doute un nouveau gisement exceptionnel dans le sous-sol charentais. 

Entre 2002 et 2008, les fouilles de la carrière de Cherves avaient mis au jour un écosystème très riche. Côté vertébrés, une trentaine de familles différentes ont été trouvées, appartenant à tous les groupes de vertébrés terrestres. La présence des dinosaures et des oiseaux y est attestée par une dizaine d'espèces différentes. Certaines y sont d'ailleurs connues par des squelettes quasiment complets. L'étude des fossiles est encore en cours.

Vertèbres de sauropode découvertes à Angeac. © Mazan

Les regards se tournent désormais vers une autre carrière en cours d'exploitation, à 20 kilomètres de là, à Angeac-Charente. Au lieu du gypse, on y extrait les alluvions quaternaires pour obtenir des graviers calcaires. Mais on y trouve aussi des trésors... En creusant, les conducteurs d'engins remontent en effet depuis quelques années des défenses ou des vertèbres de mammouth, ou encore des silex du Quaternaire.

En 2008, les carriers contactent Jean-François Tournepiche, archéologue conservateur du musée d'Angoulême, pour une vertèbre au moins quatre fois plus grosse qu'une vertèbre de mammouth. On ne connaît que trois animaux possédant de telles vertèbres : les mammouths, les baleines et les dinosaures. Contacté par le musée, Didier Néraudeau, paléontologue au laboratoire Géosciences Rennes, reconnaît une vertèbre de sauropode, un groupe de dinosaures herbivores géants au long cou et à la longue queue. L'ancienne Charente avait, à l'évidence, érodé une couche à dinosaures beaucoup plus ancienne et remanié les ossements dans ses alluvions.

Invité à venir voir les fouilles par Jean-François Tournepiche, le dessinateur de BD Mazan a dessiné presque au jour le jour l'évolution des fouilles. © Mazan

La couche du Crétacé : une mine !

Début 2010, le rythme s'accélère : le carrier trouve des os quasiment quotidiennement ! Au total sont mis au jour une dizaine d'ossements, dont la moitié d'un fémur de 1 mètre de long. « Une telle concentration de vestiges retrouvés dans un périmètre aussi restreint était forcément le signe qu'ils n'avaient pas été charriés sur une longue distance dans les alluvions de la Charente et que d'autres ossements étaient très certainement encore inclus dans leur couche géologique d'origine », explique le chercheur rennais. Les fossiles sont entreposés au musée d'Angoulême, avec les autres restes du site.

Un premier sondage est alors réalisé, avec l'aide de l'exploitant de la carrière, ainsi que des pompiers, pour évacuer l'eau du site. Apparaissent alors de tous côtés, sur 1,50 mètre d'épaisseur, des ossements de dinosaure en vrac (vertèbres et fémurs de sauropodes, phalanges et dents de dinosaures carnivores), accompagnés de restes de tortues (fragments de carapaces), de crocodiles (dents et vertèbres), de poissons, et de plantes fossilisées en très bon état : morceaux de bois pétrifiés, feuilles de conifères fossilisées, petites « pommes de pin »... La couche géologique du Crétacé est atteinte, livrant aux paléontologues un aperçu des fossiles qu'elle renferme.

Face à un tel gisement, une première campagne de fouilles est organisée au cours de l'été 2010, par une équipe coordonnée par le musée d'Angoulême et le laboratoire Géosciences Rennes (CNRS / Université de Rennes 1), avec le concours de scientifiques et de techniciens du Centre de recherche sur la paléobiodiversité et les paléoenvironnements (CNRS / MNHN), de l'Université de Lyon et du Musée des dinosaures d'Esperaza (Aude).

Le récit des fouilles... © Mazan

Un écosystème entier

La diversité, la quantité et la qualité des fossiles qui y apparaissent parlent d'elles-mêmes : en 20 jours de fouilles sont mis au jour plus de 400 ossements, dont plus de 200 pièces de grand intérêt. Ces dernières proviennent d'au moins trois espèces de dinosaures, associées à des restes de deux types de tortues et de trois espèces de crocodiles. En dehors des fossiles de vertébrés, l'un des principaux intérêts de la carrière est qu'elle recèle aussi des plantes fossilisées, des pollens, des spores et des algues. Ce qui signifie qu'à partir du gisement, on devrait être capable de reproduire tout le paléoenvironnement, autrement dit l'écosystème de cette période.

Le gisement est d'autant plus exceptionnel que les os sont présents en grand nombre, mais aussi remarquablement bien conservés, suite à leur enfouissement rapide dans les dépôts argileux d'un marécage qui s'étendait sur la région d'Angeac-Charente au cours du Crétacé inférieur.

Étude et reconstitution des fossiles d’Angeac au laboratoire du musée d’Angoulême. © Mazan

Trois groupes de dinosaures sont rapidement identifiés :

  • de grands dinosaures herbivores (35 à 40 mètres de long) de type sauropode, proches des Turiasaurus ou Tastavinsaurus du Crétacé d'Espagne, représentés à Angeac par des vertèbres, des os des pieds et des membres (fémur, humérus) et plusieurs dents ;
  • des petits dinosaures herbivores de type ornithopode, dont on cherche encore à déterminer précisément les groupes  (une dent et quelques os) ;
  • des carnivores de taille moyenne de type théropode, les plus abondants à Angeac  (près de 80% des os exhumés). Après l'étude plus précise de ces ossements, il semblerait qu'ils puissent appartenir à des ornithomimidés et à des carnivores proches des allosauridés.

Mais la star de cette campagne de fouilles est sans conteste le fameux fémur de sauropode, d'au moins 2,20 mètres de long. C'est la pièce la plus remarquable, parce qu'elle est complète et appartient à un sauropode géant d'une taille encore inconnue en Europe (sans doute dans les 30 à 40 mètres de long, pour 40 tonnes). Le record du plus long fémur de dinosaure jamais trouvé en Europe aura tenu deux petites semaines pour les Espagnols de Riodeva, près de Teruel, dans l'est du pays. « Leur » fémur gauche avait été mesuré à 1,92 mètre...

Il ne reste plus qu'à dire que le site s'étend sur plusieurs milliers de mètres carrés pour comprendre que le meilleur reste sans doute à venir.

On dégage le fémur de sauropode de plus de 2,2 mètres de long. © Grand Angoulême 2010 - P. Blanchier

Quinze ans de travail...

À site exceptionnel, études exceptionnelles : les paléontologues viennent de se partager le travail pour les dix ou quinze ans à venir. Il s'agira d'une étude collégiale, c'est-à-dire d'une répartition du travail dans différents instituts et différents chercheurs, principalement en France. C'est une première. Elle permettra la collaboration des paléontologues français et de leurs équipes.

L'ensemble du travail sera coordonné par Didier Néraudeau, qui s'occupera également de la partie sédimentologie, stratigraphie et taphonomie, autrement dit des conditions de formation du gisement, à la fois au niveau des couches géologiques ainsi que des phénomènes de fossilisation.

Pour les dinosaures d'Angeac, Jean Le Lœuff (d'Espéraza) s'occupera des sauropodes, Éric Buffetaut (du CNRS) de tout ce qui est ornithopode, Ronan Allain (du Muséum national d'histoire naturelle) des théropodes, Jean-Michel Mazin et Joane Pouech vont s'occuper des microrestes avec Romain Vullo, dans la lignée du travail qui a été réalisé à Cherves. Des premiers résultats prometteurs, un gisement qui renferme des trésors paléontologiques et une équipe de chercheurs motivée. Les carrières d'Angeac n'ont pas fini de faire parler d'elles ! Nous retrouverons sans nul doute cette chambre aux trésors paléontologiques, et, dès la semaine prochaine, Ronan Allain viendra nous expliquer comment on découvre des dinosaures...

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