La masse de gros prédateurs diminue. © Marc, Adobe Stock
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L'activité humaine a « cassé » une des lois fondamentales de la nature

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La répartition de la biomasse dans les océans, qui suit une règle immuable depuis toujours, est aujourd'hui cassée dans la partie supérieure du spectre. La preuve que l'Homme n'est pas un prédateur comme les autres, montre une nouvelle étude.

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En 1972, les scientifiques ont découvert que la vie océanique suivait une règle mathématique immuable : plus un organisme est de petite taille, plus il est abondant dans l'océan. Le krill par exemple est un milliard de fois plus petit que le thon, mais il est un milliard de fois plus abondant. Et cette règle est incroyablement précise : en analysant des échantillons d'eau prélevés dans l'Atlantique et le Pacifique, Ray Sheldon, un océanologue du Bedford Institute of Oceanography au Canada, a constaté que pour chaque tranche de taille de plancton, on obtient exactement la même biomasse. Dans un litre d'eau par exemple, vous aurez en masse un tiers de plancton entre 1 et 10 micromètres de diamètre, un tiers de plancton entre 10 et 100 micromètres et un tiers entre 100 micromètres et 1 millimètre. La concentration est variable selon la profondeur (il y a moins de biomasse dans les eaux profondes), mais les proportions restent inchangées.

Une règle valable des bactéries jusqu’aux baleines

Il s'avère que cette règle se répète pour tous les animaux marins, depuis la plus simple bactérie jusqu’aux baleines. En 2019, un chercheur russe a même découvert qu'elle s'appliquait aux organismes présents dans le sol. De nombreuses hypothèses ont été avancées pour expliquer ce phénomène, comme le métabolisme, la vitesse de consommation de nourriture et de reproduction ou encore le taux de mortalité, toutes corrélées à la taille des organismes vivants.

La répartition de biomasse totale de l'océan (poids humide) suit une pente régulière, la taille des organismes étant corrélée avec la biomasse globale de ces derniers. © Ian Hatton et al, Science Advances, 2021
La biomasse des poissons de plus de 10 grammes et des mammifères marins a diminué de 60 %

Cette harmonie naturelle est pourtant en train d'être bouleversée, avertit aujourd'hui Eric Galbraith, professeur à l'université McGill à Montréal (Canada). Coauteur d'une étude parue en novembre dans Sciences Advances, le scientifique avance que cette règle n'est plus respectée pour les animaux de très grosse taille. « Les impacts humains semblent avoir considérablement tronqué le tiers supérieur du spectre », explique-t-il. Les chercheurs ont estimé pour la première fois la répartition par taille de la biomasse de 12 grands groupes d'organismes marins sur environ 33.000 points de l'océan mondial. Ils ont ensuite reconstruit ces mêmes données avec ce qu'elles étaient avant le début de la pêche industrielle en 1850. Et le constat est sans appel : si la fameuse règle de répartition reste bien valable pour la grande majorité des cas, elle semble s'être cassée chez les gros poissons et mammifères. « La biomasse des poissons de plus de 10 grammes et des mammifères marins a été réduite d'environ 2 gigatonnes depuis 1850, soit une réduction de 60 %, et les classes de taille les plus importantes semblent avoir connu une réduction de près de 90 % de la biomasse depuis 1800 », décrypte le chercheur. Et le coupable est tout trouvé : la surpêche et la chasse à la baleine.

L’impact humain a modifié la forme du spectre de biomasse, la régression actuelle (2020, ligne pointillée) ayant une pente significativement plus raide que celle d'avant 1850 (ligne continue). La zone rose hachurée est appelée spectre de biomasse perdue. © Ian Hatton et al, Science Advances, 2021

L’Homme, un prédateur pas comme les autres

« Les humains sont maintenant le principal prédateur de l'écosystème marin, après avoir extrait la plupart des poissons et mammifères prédateurs qui occupaient auparavant les plages supérieures du spectre de taille. Cela soulève la question : les humains jouent-ils aujourd'hui le même rôle que celui joué auparavant par les prédateurs que nous avons éliminés ? Agissons-nous maintenant comme un prédateur fonctionnellement équivalent ? La réponse est clairement non », tranche Eric Galbraith. Il suffit d'ailleurs de comparer la biomasse humaine à celle des gros poissons et mammifères que l'Homme a éliminés pour constater qu'elle reste ridiculement petite.

Les BOFFFF, premières victimes de la surpêche

Le problème, c'est que la pêche vise prioritairement les créatures marines les plus valorisables et les plus faciles à trouver, que les scientifiques surnomment BOFFFF (Big, old, fat, fecund, female, fish - soit gros, âgé, gras, en âge de féconder, femelle et poisson). Cette préférence déstabilise complètement l'équilibre naturel, puisqu'il empêche les espèces de se reproduire correctement. De manière générale, on observe d'ailleurs que les gros animaux sont plus affectés par les activités humaines que les petits, notamment parce qu'ils sont plus sensibles aux modifications de l'écosystème. Ce n'est pas un hasard si les mammouths et la mégafaune préhistorique ont aujourd'hui disparu.

La bonne nouvelle, c'est que si l'Homme fait disparaître les espèces à un rythme accéléré, il a aussi le pouvoir de les protéger. Dans son dernier rapport sur la liste rouge des espèces menacées, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a ainsi noté que quatre espèces de thon sur les sept les plus pêchées sont en voie de rétablissement, grâce à la mise en place de quotas. La population de bisons recommence à augmenter en Europe et une dizaine d'espèces d'oiseaux sont sorties de la catégorie en danger critique d'extinction. Un effort qui reste toutefois une goutte d'eau dans l'océan.

Pour en savoir plus

Les grands animaux marins victimes de la sixième extinction de masse

Article de Marie-Céline Ray publié le 15/09/2016

Les activités humaines sont à l'origine de la sixième extinction en masse d'espèces que connaît la Terre et, dans les océans, ce sont les grands animaux (requins, baleines, thons...) qui payent le plus lourd tribut. Une situation sans précédent qui pourrait avoir des conséquences à long terme.

Dans une nouvelle étude à paraître dans Science, Jonathan Payne (université de Stanford) et ses collègues ont analysé le lien entre le risque d'extinction et les caractéristiques des animaux marins, qu'il s'agisse de mollusques ou de vertébrés. Ils ont comparé ces 500 dernières années aux 445 millions d'années précédentes.

Les auteurs ont trouvé un phénomène inédit : aujourd'hui, les organismes de grande taille risquent davantage de disparaître que les plus petits. Ainsi, lorsque la masse de l'animal augmente d'un facteur de 10, le risque d’extinction grimpe d'un facteur de 13, ce que résume le scientifique par : « Plus vous êtes gros, plus vous êtes susceptible d'être en voie d'extinction. » La sixième extinction de masse toucherait donc particulièrement de grands animaux marins comme le grand requin blanc, la baleine bleue, ou le thon rouge.

La surpêche est clairement mise en cause car l'homme aurait tendance à préférer les gros animaux pour sa consommation.  Cette extinction des grands animaux marins pourrait avoir des conséquences importantes sur les écosystèmes océaniques. C'est pourquoi le chercheur en appelle à la responsabilité collective : « Nous ne pouvons pas faire grand chose pour inverser rapidement les tendances du réchauffement de l'océan ou l'acidification des océans, qui sont les deux menaces réelles qui doivent être abordées. Mais nous pouvons changer les traités relatifs à la façon dont nous chassons et pêchons. Les populations de poissons ont aussi le potentiel de récupérer beaucoup plus rapidement que le climat ou la chimie des océans. Nous pouvons inverser cette situation relativement rapidement avec des décisions de gestion appropriées au niveau national et international. »

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