L'île Henderson, là où il n'y avait pas encore de plastique. Plage nord-ouest de l’Île d'Henderson, 2008. © Ron Van Oers, Unesco

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Dans le Pacifique, l'île d'Henderson étouffe sous le plastique

ActualitéClassé sous :Environnement , pollution marine , pollution de l'océan

Perdu dans le Pacifique Sud, ce confettis paradisiaque est devenu en l'espace de trente années, date à laquelle l'Unesco l'a inscrit au patrimoine mondial de l'humanité, un véritable piège pour les déchets en plastique. L'île Henderson a toujours bénéficié d'une riche faune marine en raison de sa position sur le passage d'un grand courant giratoire. Aujourd'hui, revers de la médaille, ce gigantesque tourbillon de courants océaniques déverse ici une accumulation de débris en plastique produits sur Terre... sans discontinuer.

L'île Henderson a été inscrite par l'Unesco en 1988 sur la liste du patrimoine mondiale pour son « écologie pratiquement intacte ». Il a suffi de trente années pour que cet atoll désert du Pacifique, se retrouve aujourd'hui noyé sous un océan de déchets plastique. Une situation face à laquelle les scientifiques se disent démunis. Rattachée à la colonie britannique de Pitcairn, l'île se trouve à mi-chemin entre la Nouvelle-Zélande et le Pérou, distants d'environ 5.500 kilomètres. Mais en dépit de son isolement extrême, ce joyau a l'une des plus fortes concentrations de déchets plastiques au monde, en raison du jeu des courants océaniques.

Un homme nettoie une plage de l'île Henderson dans le Pacifique, le 14 juin 2019. © Iain McGregor, Stuff, AFP, Archives

« Nous y avons trouvé des débris provenant d'à peu près partout, explique Jennifer Lavers, une chercheuse basée en Australie qui a conduit le mois dernier une expédition sur l'île. Il y avait des bouteilles et des boîtes, toutes sortes de matériel de pêche et les déchets provenaient, eh bien, de tous les pays que vous voulez, d'Allemagne, du Canada, des États-Unis, du Chili, d'Argentine, d'Équateur. » Pour la scientifique, le message est clair et démontre que chaque pays a une responsabilité dans la protection de l'environnement, jusque dans les endroits les plus reculés.

Un grand tourbillon qui agit comme un tapis roulant

L'île Henderson se trouve au centre du gyre subtropical du Pacifique Sud, un gigantesque tourbillon océanique qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, descendant la côte australienne pour remonter ensuite le long de l'Amérique du Sud (voir schéma dans l'article ci-dessous). Ce gyre est une bénédiction pour l'atoll en ce qu'il contribue à ramener dans ses eaux les nutriments nécessaires à la prolifération d'une riche faune marine et de colonies d'oiseaux marins.

Une première expédition recensait 700 morceaux de plastique au mètre carré

Alors que les atolls coralliens sont typiquement pauvres en espèces, celui de Henderson est d'une diversité telle qu'il fut inscrit en 1988 sur la liste du patrimoine mondial par l'Unesco, pour sa valeur universelle exceptionnelle : « En tant que l'une des dernières îles calcaires de grande taille à avoir conservé une écologie pratiquement intacte, l'île d'Henderson a préservé sa beauté exceptionnelle avec ses plages de sable blanc, ses falaises calcaires et sa riche végétation pratiquement intacte, indique encore l'Unesco sur son site internetSa situation isolée permet d'y observer la dynamique de l'évolution insulaire et de la sélection naturelle. »

Voilà cependant des années que le gyre agit aussi comme un tapis roulant déversant en permanence quantités de matières en plastique piégées dans ce qui est nommé le vortex de déchets du Pacifique Sud. C'est en 2015 que Jennifer Lavers y a réalisé sa première expédition, recensant 700 morceaux de plastique au mètre carré, soit une des concentrations les plus élevées au monde.

Un bébé tortue sur un container en plastique, sur une plage de l'île Henderson dans le Pacifique, le 10 juin 2019. © Iain McGregor, Stuff, AFP, Archives

Le souillage ininterrompu des plages est déchirant

Pour aggraver le problème, les vagues ont contribué à réduire la moitié de ces déchets en poussières presque invisibles et quasiment impossibles à ramasser, mais qui sont facilement ingérées par les oiseaux ou les tortues. Le mois dernier, la scientifique a organisé sur l'île un ramassage de déchets, et six tonnes de plastique ont été collectées sur les plages en deux semaines de dur labeur.

Il faut fermer le robinet à la source

Leur bateau ne pouvant approcher suffisamment près de la côte, ces déchets n'ont pu être emportés. Ils ont été rassemblés au-delà de la ligne de pleine mer en vue d'une récupération future. Jennifer Lavers a cependant reconnu qu'il était « déchirant », après cet effort, d'assister en direct au souillage des plages par de nouveaux déchets. « Nous avons pris notre déjeuner et observé en temps réel le rejet par l'océan de bouées, morceaux de cordage et autres déchets », raconte-t-elle.

Des déchets sur une plage de l'île Henderson, dans le Pacifique, le 10 juin 2019. © Iain McGregor, Stuff, AFP, Archives

Pour la chercheuse, qui envisage de nouvelles expéditions vers Henderson en 2020 et 2021, cela ne fait que souligner le fait que les nettoyages de plages ne sont pas une solution à long terme. « Cela illustre la nécessité de fermer le robinet à la source, poursuit-elle, en demandant de plus grandes restrictions concernant les plastiques à usage uniqueIl y a tellement de plastique dans les océans. Il faut faire tout ce que nous pouvons pour empêcher que davantage n'y soit rejeté. »

  • Au sud du tropique du Capricorne, l'île Henderson a été inscrite en 1988 sur la liste du patrimoine mondial pour sa valeur universelle exceptionnelle.
  • Aujourd’hui, en raison du jeu des courants océaniques, cette île déserte est submergée de débris de matière plastique, issus de tous les pays du globe.
  • Située sur le passage d'un grand courant giratoire dans le Pacifique Sud, l’île Henderson concentre la plus forte accumulation connue de déchets en plastique.
Pour en savoir plus

L’île isolée d’Henderson dans le Pacifique bat le record de pollution par le plastique

Article de Jean-Luc Goudet, paru le 3 février 2018

Une étude de Science, de janvier 2018, montre que les résidus de matière plastique relâchés dans l'océan affectent les récifs coralliens, multipliant par vingt le risque que s'y développent des maladies. Or, ils sont désormais partout, comme en témoigne la surprise de chercheurs partis observer la faune de la minuscule île Henderson, inhabitée, quelque part dans le Pacifique sud. Isolée mais sur le passage d'un grand courant giratoire, elle est devenue un piège à déchets en plastique. Les scientifiques ont dénombré ces débris, petits et grands, sur deux plages. Conclusion 1 : la densité atteint un record. Conclusion 2 : la quantité, estimée à près de 38 millions, augmente chaque jour.

Ces quatre petites îles, baptisées Pitcairn par les Britanniques, sont si éloignées des terres habitées que c'est là que trouvèrent refuge les révoltés du Bounty, en 1790. Leurs descendants (une cinquantaine) constituent encore aujourd'hui la population de l'île principale, qui porte le nom de l'archipel (lequel totalise 47 km2), et est (modestement) connue pour sa production de miel. Henderson, à 200 km, est inhabitée depuis longtemps.

Nous sommes par 128° de longitude ouest et 24° de latitude sud, juste en dessous du tropique du Capricorne, à peu près à équidistance de l'Amérique du nord, de l'Amérique du sud et de l'Australie. La grande ville la plus proche est Papeete, à 2.300 km au nord-ouest, sur l'île de Tahiti, en Polynésie française. Autour d'une végétation d'arbustes et de plantes tropicales, d'où émergent des cocotiers, des plages de sable blanc dessinent un paradis naturel, loin de toute civilisation. Enfin presque.

Les îles Pitcairn sont situées sur un vaste courant circulaire, la gyre du Pacifique sud, et se trouvent sur le chemin de tout ce qui, à force de flotter, finit par s'accumuler dans ce grand piège naturel. © J. Lavers et al., Pnas

L'île aux 38 millions de débris de plastique

C'est là, en effet, que Jennifer Lavers, de l'université de Tasmanie, embarquée dans une longue expédition organisée notamment par l'ONG Royal Society for the Protection of Birds de mai à novembre 2015, a découvert une étonnante concentration de déchets en matière plastique. Le voyage était destiné à estimer la population de rats, introduits sur l'île par des marins, et qui avaient survécu à une opération d'éradication. Mais un nouveau sujet s'est ajouté : les plages sont littéralement jonchées de morceaux d'objets de toutes tailles, très majoritairement en plastique (99,8 %). Leur description et leur comptage viennent d'être publiés dans un article des Pnas.

Les scientifiques ont effectué des dénombrements systématiques, le long de lignes droites, comptabilisant au total 50.100 débris sur deux plages, au nord et à l'est, distinguant les microdébris (moins de 5 mm) des autres. Avec une densité moyenne d'environ 240 morceaux par mètre carré - en fait 239 +/- 347 - et atteignant par endroits 640, le site décroche le record du monde des plages les plus sales. Les visiteurs ont noté que 68 % d'entre eux se trouvent ensevelis dans les dix premiers centimètres du sable. D'après leur estimation, l'île en abriterait 37,7 millions, représentant 17,6 tonnes.

L'accumulation de déchets sur les plages de l'île Henderson. La plupart proviennent de matériels de pêche venus du Chili, de la Chine et du Japon, affirment les auteurs de l'étude. En B, un détail de la ligne de la plus haute marée de la plage du nord. Il y a peu de débris car c'est la quantité déposée en une journée après nettoyage de l'endroit par les chercheurs. En C, une tortue (Chelonia mydas) s'emmêle dans les filets de pêche et en D, un cénobite (Coenobita spinosa), cousin du bernard-l'hermite, n'a pas choisi un morceau de noix de coco, comme le font d'ordinaire ses congénères. © J. Lavers et al., Pnas

L'île Henderson est située sur la gyre du Pacifique sud

Les chercheurs ont observé ce que la mer apporte quotidiennement en nettoyant minutieusement une partie de la plage nord. Chaque jour, un mètre de cette plage accueille entre 1,7 et 26,8 débris de plus. Pour toute cette plage, le rythme de dépôt atteindrait 3.570 objets par jour.

Ces chiffres ne sont pas une surprise totale car Henderson et les autres îles Pitcairn sont situées au milieu de cette gigantesque gyre qui tourne au sein du Pacifique. Accumulant les déchets flottants au fil des décennies, elle les piège et les accumule, ce qui a conduit à forger l'expression « continent de plastique », une image fausse, bien sûr mais qui prend un sens particulier sur ces terres émergées lointaines. L'île n'est pas protégée par un récif de corail et les plages sont directement exposées à tout ce que la mer transporte. Elle agit comme un piège naturel, à l'image de celui que veut réaliser le Hollandais Boyan Slat.

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